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Sujets concernés par ce texte : Fantasy
Type de document : Conte

     
 
 
Volk sentit monter en lui une grande faim qui se mit à titiller puis tirailler ses entrailles. Il savait bien que c’était plus l’idée qu’il se faisait des cuisines et du repas qui l’attendait qui produisait, chez lui, tous ces dérèglements intestinaux, mais une chose était certaine, jamais la garde ne manquait de nourriture, et c’était un luxe en ces temps sombres ! Il voyait déjà les cuisines fumantes avec leurs grands chaudrons brillants en cuivre, les mets succulents qui y cuisaient et de délicates odeurs se faufilaient dans ses narines comme s’il y était. Les cuisiniers et leurs apprentis vêtus de tuniques rouges couraient en tous sens, on avait annoncé leur venue, c’était certain, il ne pouvait en être autrement.
 Plusieurs fois déjà il avait séjourné dans la forteresse, les cuisines se situaient juste à côté de la grande salle qui servait aux banquets officiels, mais à côté, une plus petite, meublée d’une grande table en chêne et de chaises et fauteuils en cuir noir, avec des bancs de même essence le long des murs, était réservée à la garde. Elle ouvrait elle aussi sur les cuisines, mais également sur la porte aux doubles battants qui menait au garde-manger et par laquelle entraient et sortaient sans cesse bouchers et apprentis, cuisiniers pressés, cuisinières au pas pesant avec leurs larges robes de coton vert, esclaves de toutes races, courbés sous leurs charges. Parfois, par cette porte ouverte, s’échappaient les râles d’agonie de quelques créatures destinées à leurs palais délicats. Ils aimaient les chairs fraîchement tuées, bouillies ou grillées ensuite avec quelques herbes odorantes.
 La vie était agréable à Lim et la forteresse dansait maintenant dans son regard.

Il poussa un profond soupir et tourna son visage vers son compagnon de droite qui au même instant se mit à le dévisager.

« On arrive enfin, c’est pas trop tôt !» lui dit-il et puis un long silence suivi de quelques sons inarticulés permit à Volk de lire la souffrance sur les traits de ce compagnon d’armes qui se nommait Irk. Il savait, et cela le surprit, qu’il n’en avait pas conscience, et pourtant il sentait derrière cette incapacité à dire, que bouillonnaient quelque part des pensées enfouies qui n’avaient qu’un désir : sortir audibles de leur prison. Il fut étonné de son idée et la plaça dans un  coin de son esprit. C’était étrange, depuis quelque temps, il lui semblait ne plus regarder ce qui l’entourait de la même façon, comme si des voiles épais devenaient plus translucides. Il chassa rapidement ces pensées, car elles le mettait mal à l’aise et paraissaient l’éloigner de ses camarades de combat, et il n’aimait pas ça. Alors il répondit :

« Nous arrivons, oui, il est grand temps Irk, mes jambes ne parviennent plus à me porter ».
« Tu veux que je t’épaule »
« Non, ne t’en fais pas, je tiendrai jusqu’à la salle à manger ».

 Et tandis qu’il reportait son regard sur la forteresse qui maintenant occupait tout son champ de vision, il se dit que peut-être son compagnon n’avait pas entendu ou compris tout ce qu’il croyait lui avoir dit, car les sons qui étaient sortis de sa bouche ne lui semblaient pas avoir tous pris la forme de mots. C’est toujours un phénomène qui s’accroît avec la fatigue pensa-t-il. Et puis il regarda à nouveau devant lui.
Bouchant totalement le défilé, les hauts remparts de Lim se dressaient, puissants, dans la nuit. Ils avaient été conquis de haute lutte, et de mémoire d’orque, aucun combat n’avait été aussi héroïque. Des histoires portées par les rares Marcheurs de Mots circulaient encore, mais c’étaient surtout les colporteurs qui, maintenant, jouaient le rôle de porte-mémoire et les récits en perdaient leur saveur et leur fidélité. Un jour Volk avait entendu un ménestrel étranger au royaume, évoquer cet affrontement entre les orques et les elfes, c’était un ménestrel humain muni d’un laissez-passer, garant de sa sauvegarde physique. C’était il y avait bien longtemps se dit-il, son épouse était sur le point d’accoucher de leur premier enfant, et ils avaient pris le temps de penser un peu à eux, en entrant dans cette auberge voisine de leur demeure. Ils avaient vibré aux mots de cet humain qui glorifiait le courage des orques et leur héroïsme et il se souvenait des quelques vers qui avaient rythmé le chant tout au long de la soirée :

Las des insultes et des traîtrises
Fatigués des meurtres impies
Humains et orques réunis
Châtièrent les elfes en leur abri.

C’était sous le règne de Nizam
Un été d’âmes meurtrières
L’arrogance des elfes vaincue
La paix s’installa aux frontières.


Ensuite ils s’étaient rendus à la boucherie elfique du quartier. Ils y avaient acheté une cuisse d’elfe sylvain, leur gourmandise. Puis s’en étaient aller la préparer puis la déguster chez eux à la lueur des bougies des ancêtres qui encadraient le pot aux cendres, où se mêlaient les restes des générations successives de la famille.
 Dernier de sa lignée, il en avait hérité de son père. Volk se souvenait toujours de cette soirée avec émotion, car c’était peu de temps avant la naissance de son premier-né, un fils qu’ils avaient nommé Tolk, et qui maintenant se trouvait, il ne savait où, dans le royaume.
Depuis le décès de son épouse, morte en couche, tout avait été de mal en pis. Sa fille seconde née était décédée quelques jours plus tard sans qu’il ait eu le temps de la nommer, et c’était très ennuyeux, très inquiétant pour son voyage vers l’au-delà. Il avait tenté de rattraper sa faute avec les prêtres du village, mais eux-mêmes doutaient de leur pouvoir à modifier le chemin de cet esprit, qui voguait maintenant vers des terres inconnues, sans aucune marque. « Ses ancêtres qui sont aussi les tiens » lui dirent-ils ne pourront la guider. Enfin, sait-on jamais ? »

Tolk avait douze années à l’époque, il l’avait gardé auprès de lui encore trois ans, puis avait décidé de s’enrôler dans la garde. Il avait éteint les bougies des ancêtres, fermé la maison qu’il était seul habilité, selon la coutume, à rouvrir, et qui était toujours fermée aujourd’hui. Ensuite il avait donné ses derniers conseils à son fils :

« Va sur ton chemin et ne reviens que lorsque tu l’auras trouvé. À cet instant, tu sauras où je suis, et tu viendras à moi. Mais ne t’avises pas de revenir avant, car la mort serait au rendez-vous. Ainsi va le vent et la vie qui le chevauche. »

C’étaient les phrases rituelles de majorité et il les avait prononcées, comme il devait le faire, sans trop savoir ce qu’elles signifiaient réellement. Et puis, là, d’un seul coup, avec ces souvenirs, elles résonnèrent quelques secondes autrement, avec un goût de remords. Il n’en tint pas compte et réajusta sa vue sur Lim. Un orque ne connaissait pas ce sentiment, il était contraire à sa race.
Dans quelques jours, il serait promu Chef de cohorte, et porterait l’insigne d’or circulaire marqué du portrait de Rascal. Beaucoup de privilèges étaient liés à ce grade, et en particulier le droit de monter un cheval, tandis que le reste de la troupe marchait. Il savait aussi qu’il devrait recevoir terres et paysans le jour même. Son courage, sa bravoure aux combats avaient enfin payé après huit longues années.
Le cri d’un oiseau de nuit passa au-dessus de lui et des frissons parcoururent son échine en lui fournissant plus de vigueur. Un bref instant, il lui sembla planer au-dessus du vide et manqua de trébucher.

« Attention Volk » lui cria Irk en le retenant par l’épaule.
« Merci mon ami », lui répondit-il en se rétablissant.
« Bientôt tu chevaucheras, mais je ne serais peut-être plus à tes côtés »
« Tu sais bien que, lors de la promotion, je peux choisir dix anciens compagnons qui serviront de colonne vertébrale à la nouvelle cohorte. »
« On verra Volk.»
« Comment ? On verra. Tu refuserais ?
« Je pense plutôt me retirer, j’ai des économies et je suis las de cette vie. »
« Deux ou trois ans de plus ne changeront pas grand-chose et passeront très vite. Gardes à l’esprit que je vais pouvoir influer sur ton destin et te faire monter en grade. Tu as une grande valeur et je veux qu’elle soit reconnue. »
« On verra. »

Le silence retomba, la porte de Lim, haute de trois étages, se dressait devant eux à environ trente mètres. La troupe s’arrêta au signe du chef de cohorte. Et les orques virent les deux battants s’ouvrir lentement. Lorsqu’elle le fut, ils reprirent leur marche en avant, aucun son n’avait été prononcé de part et d’autre. On les attendait. Ils franchirent le seuil, et quand tous furent passés, la lourde porte de bois et de métal se referma sans un bruit, ce qui ne manquait jamais de les surprendre.
Avant qu’il ne donne l’ordre de se disperser, Gorlak Shabir(1) cria :
« Volk, restez », j’ai à vous parler à l’instant. »
Volk ne bougea pas d’un pouce, droit comme un « i », malgré tous ses muscles qui avaient tendance à se nouer, il regarda ses compagnons se diriger en hâte vers leurs quartiers.
Qu’il dise vite ce qu’il a à dire, si ça continue je vais m’écrouler ! Pensa-t-il.

(1) Shabir : Chef de Cohorte en langue orque.
 
     

 
par Sahim
le 21/02/2007
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