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Sujets concernés par ce texte : Fantasy
Type de document : Conte

     
 
Les orques avançaient, tête basse, bras ballants.
Ils marchaient depuis des jours et les nuits écourtées pesaient sur tous leurs muscles. Mais Rascal avait ordonné, et rien ne pouvait les défaire de leur serment. Tant qu’il sentirait une menace ; ils seraient, eux, les hommes de sa garde, obligés d’avancer vers l’ennemi supposé.
Longtemps avant sa venue dans les terres de Salvar, une légende, ou plutôt une prophétie, circulait dans les tavernes :

« Bientôt », disait-on, « bientôt, lorsque celui qui doit venir sera établi, bientôt, lorsque dix lunes auront fait leur parcours, bientôt, la paix s’engouffrera sur nos terres et produira des fruits ; les fruits de la patience. »

Nul ne savait trop s’il fallait interpréter les signes de ces derniers temps comme ceux qui étaient distillés dans ces mots qui avaient et couraient toujours de taverne en taverne. Mais ce jour-là, dans la tête de la grande majorité des soldats épuisés qui poursuivaient leur chemin pour accomplir leur mission, ces phrases résonnaient tel un espoir et leur fournissait la force de pouvoir encore mettre un pied devant l’autre.
 
Le pays des orques était ravagé par des guerres incessantes, dans les villes et villages, la famine régnait depuis des lustres, c’était comme si elle courait toujours plus vite, afin d’arriver avant eux et de repartir avant leur venue. Rien n’y faisait, c’était comme une graine qui fleurissait et ravageait tout. Dans les campagnes, les paysans mouraient souvent, soit des combats, soit de la faim, et rien ne semblait plus pouvoir arrêter une longue agonie du royaume de Salvar. Les soldats de la garde, essoufflés, mais toujours en marche, pensaient à ce que leurs grands-parents contaient au coin du feu, après avoir rappelé qu’ils avaient eux-mêmes reçu ces histoires de leurs propres ancêtres.
Il est vrai que les rois se succédaient sans cesse, et que le désir de pouvoir semblait bien être le seul moteur de l’histoire du royaume. Ainsi allaient les ans.
Mais ils se souvenaient de ce qui se disait aux veillées, toujours avec la même précision dans la bouche des Marcheurs de Mots, comme on les nommait dans les campagnes  :

« Il fut un temps, et nous en conservons les traces dans nos mémoires, il fut un temps où le Royaume de Salvar prospérait. La Terre que nous honorions nous donnait tous les fruits dont nous avions besoin, les elfes et quelques humains commerçaient avec nous. Nous étions les gardiens de notre Mère à tous, de la glaise sous nos pieds, de l’humus sous les arbres, de la fertilité des plaines et des monts, des chemins de la montagne dessinés par les nains. En ces temps si lointains qu’ils s’estompent peu à peu de nos mémoires, la vie était douce, sereine, et notre langue écrivait des chef-d’œuvres… »

Volk, parmi la centaine d’orques qui se dirigeait vers la forteresse de Lim, citadelle principale des frontières du Nord, revoyait parfaitement le Marcheur de Mots qui passait dans son village à l’époque des grands froids. Peu existaient encore maintenant, et la mémoire des mots se perdait comme les histoires qu’il racontait. D’ailleurs, de moins en moins de mots venaient à ses lèvres. Pour dire, parfois il avait l’impression d’être dans une prison, et des sons étranges s’échappaient de sa gorge pour dire la même chose, lui semblait-il, mais pas exactement ce qu’il aurait voulu dire.
La troupe avançait sous une pluie drue. L’allure, toujours soutenue, devait les mener avant l’aube aux portes de Lim où ils avaient été mandés par un courrier, à cause de leur valeur exceptionnelle au combat, de leur courage et du serment qui les empêchait de fuir.  Rascal, maître et monarque incontesté du royaume savait pouvoir compter sur eux en toutes circonstances. « Bientôt » se disait Volk, mais quand commencerait ce « bientôt » il ne le savait pas, et personne certainement. Depuis dix longues années déjà il régnait d’une main de fer.

Le cri d’un oiseau de nuit passa au-dessus d’eux. Des grognements lui répondirent. De part et d’autre la forêt les encadrait, sombre et silencieuse pour ce qu’ils pouvaient en percevoir.
Peu à peu la lune apparut et se mit à luire comme derrière un voile rosé. Volk se demanda si s'agissait d'un signe. Il tendit son esprit autour de lui, mais rien qu’un vide lui répondit, comme si tous ceux qui marchaient s’étaient retirés ailleurs, et que seules leurs coquilles vides répétaient inlassablement, parce que programmées, les mouvements qui les faisaient tendre, minute après minute, vers leur but, les en rapprochant.

Caché dans un arbre, ne faisant quasiment plus qu’un avec lui, un elfe de grande taille observait la troupe. Il avait pris toutes les précautions nécessaires pour ne pas être repéré, notamment par leur odorat, que les orques avaient fin. Mais la fatigue infinie qu’il avait perçue en eux lui avait enlevé ses moindres craintes. Ils n’étaient plus en alerte. Dans ses vêtements légers et verts, il écoutait. Il les percevait comme un feu quasiment éteint, qui rougeoyait encore par instants, mais qui n’avait plus la force de se relever. « Dans une heure, à la vitesse à laquelle ils avancent tous, ils seront parvenus à la forteresse » se dit-il. « Ils seront épuisés ; mais au bout de quelques heures, prêts à nouveau au combat. C’est étrange, pourquoi cette marche forcée, pourquoi cette course vers Lim, alors qu’aucun événement particulier ne s’y est, à ma connaissance, produit, pourquoi ? »
Sur ces réflexions, il se tourna vers l’obscurité de la forêt. Ici, il était en terre étrangère, un espion.
Au moment où il allait commencer la descente du chêne auquel il avait grimpé, il se retourna brusquement vers la troupe. Une intuition fulgurante, qu’il ne s’expliquerait que plus tard, l’avait fait regarder à nouveau. La cohorte s’était éloignée maintenant, énergie grise dans l’obscurité sous la lune. Mais Silvar savait qu’il lui fallait regarder encore, toucher avec l’esprit, autant qu’il le pourrait. L’énergie majoritairement grise palpitait, mais presque en son centre, brillait une lueur encore vive, elle était écarlate avec des filaments dorés, il n’en avait jamais vu de pareille chez les orques. Il s’approcha, et au moment où il se trouvait au plus près de l’être qui la diffusait, il tomba, comme si un bélier l’avait percuté. Un râle s’échappa de la troupe, mais elle ne ralentit pas son allure. Lorsqu’il fut capable de scruter à nouveau l’obscurité en direction de la cohorte, il vit l’orque rouge et doré se redresser et se mettre à courir pour rattraper ses congénères. « Étrange, étrange, ce que raconte notre vénérable ancien serait-il exact ? Étrange, vraiment étrange ! » Et il s’engouffra sans un bruit dans les ombres de la forêt, en se grattant le dos, et en boitant légèrement.

De son côté Volk se remettait difficilement de sa surprise. Le cri d’un oiseau de nuit passa au-dessus de lui, très bas, jusqu’à le frôler. Le vent avait fraîchi et il le sentait s’insinuer à travers sa cuirasse. Ses compagnons s’éloignaient rapidement devant lui et ne l’avaient évité qu’avec peine et grognements irrités. Il regardait la forêt, mais ne voyait rien. Pourtant il savait que cette attaque était venue de cette direction. C'avait été comme un crépitement, il avait vu du blanc et de l’or et s’était retrouvé à terre en ayant cru avoir perdu la vue. Étrange, se dit-il, en se frottant le dos et en reprenant sa marche, il boitait légèrement, mais savait qu’il lui faudrait peu de temps pour rejoindre la horde en y mettant toute son énergie restante. Tandis qu’il courait, son esprit attrapa de vol de l’oiseau qui avait crié auparavant en passant au-dessus de lui, il lui sembla courir plus vite. C’était un si bel oiseau de proie ! Un grand sourire illumina son visage tandis qu’il recollait à la cohorte.


Pendant ce temps, à l’intérieur de la forteresse de Lim où la pluie commençait aussi à tomber, on avait fermé les portes au battement des tambours.
Ses murailles s’élevaient haut dans le ciel nocturne, la lumière lunaire filtrée par les nuages ne parvenait que difficilement jusqu’à elles, et lorsqu’on en approchait c’était plus des fragments massifs que l’on apercevait par plaques. C’est ce que la troupe envoyée par Rascal vit, lorsqu’elle se trouva à l’entrée d’un long défilé, derrière un rideau de pluie.
 
     

 
par Sahim
le 17/02/2007
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