Quelques semaines plus tard, Myrtion retrouve son ami rôdeur à la taverne, lieu de prédilection pour des rencontres au sommet. Un étrange personnage l’accompagne. De petite taille également, celui-ci est entièrement recouvert d'une matière élastique sombre qui ne laisse que ses yeux découverts, et qui épouse au plus près les formes de son corps. Par-dessus cette seconde peau, il porte uniquement un pagne auquel sont suspendus une série d'outils de formes diverses et variées. Myrtion se charge des présentations :
- Bonjour, Caranthir, mon ami ! Voici l'inventeur gnome que je vous avais promis pour résoudre votre souci de petite cuillère en bois. Il se nomme Lestoits Traihideux. Il a travaillé quelques temps à une machine capable d'exaucer vos souhaits, enfin, uniquement dans le domaine de l'ouverture des oeufs durs, cela va de soit. Nous avons laissé l'appareil à l'extérieur, peut-être voulez-vous le voir ?
Jusqu'à l'arrivée des deux gnomes, Caranthir s'était tenu à l'écart en marmonnant dans sa barbe vieille de plusieurs jours. Ses traits étaient tirés et ses yeux fatigués naviguaient entre une chope de bière brune et un oeuf dur posé devant lui. Entendant les paroles de Myrtion sans le voir dans un premier temps, il se lève d’un bond soudain, un large sourire quelque peu dément aux lèvres. Alors qu’il s’apprêtait à serrer celui qui lui apporte une si bonne nouvelle dans ses bras, il aperçoit Lestoits Traihideux dans son étrange accoutrement, et s’arrête, intrigué. Cependant, le but de leur visite lui revient immédiatement en mémoire (si tant est qu'il en ait disparu), lui évitant ainsi de poursuivre cette observation et paraître grossier. Il se calme et salue chaleureusement le duo de techniciens spécialisé dans la mécanique de haute précision.
- Je suis heureux de vous revoir mon cher Myrtion, et ravi de faire votre connaissance Maître Traihideux ! Caranthir fouille nerveusement dans ses poches. Je me suis permis d'apporter différents modèles de cuillères. Peut-être cela peut-il aider à résoudre ce grave problème d'écalage ?
Le regard vaguement inquiet, il dépose nerveusement sur la table une demi-douzaine de cuillères aux essences de bois différentes, de tailles et de profondeurs variables. Puis il ajoute, comme pour s'excuser :
- Je les ai fabriquées toutes les nuits depuis votre départ… Mais faisons entrer la boîte à écaler, nous serons mieux à l'intérieur !
Les bras derrière le dos, les yeux tournés vers le bas et la pointe de son pied droit tournoyant sur le sol pour tracer dans la poussière les symboles cabalistiques de l’embarras, Myrtion semble un peu gêné lorsque Caranthir propose de faire entrer l'appareil.
- Eh bien,...euh...c'est que... le produit fini dépasse légèrement les dimensions que vous espériez je pense. Et son poids est un peu trop conséquent pour les deux pauvres gnomes que nous sommes. Nous n'avons pas été en mesure de le transporter à l'intérieur du bâtiment...
Pendant ce temps, Lestoits Traihideux observe avec un intérêt non dissimulé les cuillères exposées devant eux. Quelques unes disparaissent d'ailleurs de manière inexpliquée tandis que les paroles de Myrtion se frayent un chemin dans le cerveau tourmenté de Caranthir. Alors que le regard du chasseur s’éclaire à la fin de sa réflexion et se pose sur le chapardeur, celui-ci se lance en sifflotant, dans la recherche attentive des imperfections du plafond. L’attaque de la sixième solive par des enzymes xylophages semble passionnante du point de vue de la résistance des matériaux. A son grand soulagement, l’œil de Caranthir s’allume d’une étrange folie.
- Vous l’avez transformé ? Vrai ? Je peux voir ?
Déjà le chasseur imagine une machine rutilante et pétaradante capable de préparer des œufs mimosa. Les engrenages tournent rapidement dans un petit cliquetis qu’accompagnent, en rythme, les biellettes d’oscillation de la petite cuillère en bois massif ! Le piston à émulsion enclenche la soupa…
- Je vais vous aider à faire entrer la machine. Montrez-moi où elle se trouve !
Sans plus attendre, Caranthir saisit les gnomes par le bras et les entraîne rapidement vers l’extérieur. Dans sa hâte obsessionnelle, il ne prête toujours aucune attention aux manigances de Maître Traihideux, alors que celui-ci laisse malencontreusement tomber une partie de son larcin au sol.
Arrivés à destinations, soit quelques pas devant la sortie de la taverne, le rôdeur se retrouve face à un monceau de mécanismes, leviers, poulies, cuillères en bois et bien d'autres éléments dont certains très difficilement identifiables. Le tout ressemble vaguement à un moulin déposé sur quatre roues, principalement à cause du rotor et des pales qui ornent la face qui leur fait immédiatement front. Devant l'air ébahi du rôdeur, Myrtion fait signe, d'un air presque désespéré, à Lestoits Traihideux qui commence sa présentation d’un air enjoué et plein d’entrain :
- Voici L'écaleur 3000. Simple, maniable, efficace. Le plaisir d'un oeuf dur, n'importe où, n'importe quand. A cet instant, une petite musique cristalline s’élève dans les airs, que les auditeurs ont bien du mal à repérer. Mais suivez-moi, je vais vous faire admirer cette merveille.
Tout en les amenant sur la droite de l'édifice, il voit Caranthir fixer les roues, qui font la moitié de sa taille.
- Vous comprendrez, bien sûr, que le plus difficile a été la mise en place d'un moyen de propulsion permettant de mener l'appareil jusqu'ici, et de le transporter partout avec vous par la suite. La mise en place de ces roues nous semblait une amélioration intéressante. Quant au combustible, je reviendrai dessus plus avant dans cette présentation. Nous allons tout d’abord observer un point crucial de cette installation, vous en conviendrez je pense, à savoir le retraitement des déchets et rebus de toutes sortes induits par l’utilisation de cet appareil. La base arrière de cet écaleur, dit-il en désignant une partie rectangulaire qui se détache très légèrement du tout, est essentielle dans ce processus car elle compresse les coquilles retirées pour confectionner des dalles de calcite plutôt résistantes.
Se glissant sous l’appareil, il en ressort un objet rectangulaire qu’il propulse contre l’un des murs de la taverne, s’attirant un cri de mise en garde du tenancier. Myrtion et Caranthir, peu confiants en la force de propulsion du bras gnome, peuvent néanmoins constater que la brique est intacte. Pendant ce temps, Lestoits, peu réceptif à l’idée que l’on puisse douter de sa démonstration, s'approche déjà d'une petite porte de l'autre côté de l'invention.
- Approchons-nous maintenant du cœur de ce formidable assemblage : les espaces de vie des créatures servant à produire la matière première de cet écaleur.
Il abaisse alors un levier, et le passage s'ouvre, dévoilant un petit poulailler. Chaque nid est posé sur un tuyau, son occupante ne se souciant visiblement pas le moins du monde de cet élément étranger.
- Nous allons le mettre en marche. Vous comprendrez mieux…
Maître Traihideux escalade la masse informe, pour soulever une trappe et se glisser à l'intérieur. Quelques secondes plus tard, le bâtiment se met à vibrer, de plus en plus fort. Myrtion et Caranthir, toujours devant le poulailler, voient quelques rouages s'activer doucement, dans un bruit d'enfer. L'une des poules ouvre alors des yeux exorbités, puis pousse un petit "Côt" étonné, suivi par le léger bruit d'un bouchon qui saute. Celui-ci est bientôt accompagné d'autres sons similaires, et les tuyaux se mettent à se tordre alors que ce qu’ils ont aspiré les traverse. Un bruit d'eau qui s'écoule se fait entendre, puis un léger sifflement de vapeur s'échappe. Au même moment, la trappe dans laquelle s'est glissé Maître Traihideux s'ouvre, et, avec un petit cri plein de dignité, celui-ci se jette de l'appareil directement dans le ruisseau qui borde la taverne. Lorsqu'il en sort, les deux autres se rendent compte qu'une bonne partie de son pagne et de la substance qui recouvrait son arrière-train ont disparu. Mais l'inventeur ne se laisse pas perturber.
- Vous avez pu, je pense, observer la manière dont la matière première est extraite de son environnement d'origine, dit-il tout en tirant sur les bords non calcinés de sa tenue pour la réajuster en un tout homogène. Elle est ensuite transportée via ces tubes jusqu'à la salle de cuisson. Je ne saurais trop vous recommander de ne pas être présent dans la salle de commande lorsque cette phase de la préparation débute. Une fois les oeufs arrivés à un état optimal, ils sont acheminés à la chaîne d'écaleurs. Puis ils sortent par cette ouverture, prêts à être consommés.
Au moment où il prononce ces mots, un plateau monté sur une tringle apparaît juste devant eux, portant une assiette et une douzaine d'oeufs totalement débarrassés de leur coquille.
- Je vous en prie, goûtez-les !
Tout d'abord subjugué, Caranthir tend mécaniquement la main vers l'assiette, saisit un oeuf dur encore chaud et le croque, savourant cet instant tant attendu de ses dents qui tranchent délicatement l'albumine durcie. Longuement, sous les yeux attentifs des deux gnomes, il mâche le produit fini et, dans une atmosphère qui retient son souffle, il déglutit.
- Manque de sel…
Soudain, ses yeux s'illuminent d'une étrange coloration rouge, son visage est déformé par un rictus de folie et ses mains se mettent à trembler.
- Peut-être pourrait-on donner du sel à manger aux poules ? Ainsi, le produit serait davantage relevé.
Il entraîne l'étrange gnome déculotté à sa suite et lui lance une bordée de questions :
- Où se trouve la trappe d'alimentation ? A quoi servent donc les pâles et le rotor ? Peut-on remplacer les poules par des oies, des canes, des coqs ?
Sur le moment, Myrtion lance un regard inquiet vers son ami mais n'ose lui répondre. D’ailleurs, les questions se poursuivent :
- Comment l'eau de cuisson est-elle amenée à ébullition ?
Lestoits Traihideux, quelque peu dépassé par la passion dévorante du chasseur, ne retient que la dernière question. Sur le ton professoral qu'il affectionne, il lui répond avec force gesticulations et désignations de pièces et autres bidules.
- Le système de chauffage de l'Ecaleur 3000 est, contrairement aux précédents modèles, d'une simplicité enfantine. Il est basé sur le recyclage des effluents hydrocarbonés dégagés par la matière première. Dans un premier temps, une raclette actionnée par un arbre à cames se contente de pousser la fiente avicole vers une trémie. Voyez plutôt.
L'ingénieur gnome emmène ses deux compagnons devant la trappe du poulailler qu'il ouvre à nouveau. La gent qui porte crête, encore sous le choc du traitement subi, fusille ces faciès curieux d'un air outré. D'un coup, elles se précipitent sur le visage de Traihideux et le lacèrent de leur bec et de leurs griffes. Tous trois se rejettent en arrière et Myrtion ferme précipitamment la trappe sur un caquètement infernal. On ne sait comment, l’inventeur garde contenance, malgré les zébrures sanguinolentes qui marquent sa tenue.
- Susceptibles ces poules… Glisse-t-il au passage, réussissant à nouveau miraculeusement à recouvrir les parties exposées de son corps. Une fois notre carburant récupéré – il faut passer de l'autre côté pour observer – celui-ci subit divers processus de filtration, de séparations de fluides, de fractionnements et de compression, afin d'améliorer son rendement calorifique.
Lestoits Traihideux ouvre sur le flanc opposé une autre trappe qui découvre un mécanisme complexe en verre et en métal. Caranthir croit reconnaître un enchevêtrement de cornues et autres distillateurs. Il s'en dégage des vapeurs verdâtres au fumet pestilentiel.
- Ce procédé de création de feux follets a été mis au point par Lard Quonaime. Je n'apprécie que modérément ce gnome, mais passons… Les flammes bleutées que vous voyez chauffent la cuve contenant l'eau, et le tour est joué !
Caranthir, qui s'enivre des paroles du gnome, se tourne alors vers Myrtion.
- Pensez-vous que nous puissions abaisser la température de l'eau pour que le jaune reste un peu liquide ?
Myrtion, inquiet de l'équilibre mental de son ami, en était presque venu au point de le diriger le plus poliment du monde vers un sympathique panoptique de sa connaissance proposant des séjours de longue durée à l'abri du monde extérieur. Mais cette dernière question le rassure complètement. Cependant, il n'a pas le temps de répondre, Maître Traihideux n'ayant pas la réputation de pouvoir être arrêté dans ses démonstrations.
- Excellente question, cher ami, excellente question ! J'ai en effet amélioré le processus de création ...soit dit en passant, très moyen... de Monsieur Quonaime pour y ajouter, non pas un vulgaire thermostat, mais un contrôleur temporel à variation de pression. Il est monté sur la sortie du réservoir dans lequel sont provisoirement stockées les vapeurs de feux follets avant combustion. Cet appareil mesure la pression de gaz utilisée, et coupera l'alimentation des réchauds lorsque la pression que vous aurez définie sera atteinte.
Il désigne alors un petit cadran et une molette juste à côté de la trappe dévoilant les distillateurs tout en sortant un petit manuel de sa poche.
- Grâce à une formule enfantine, il vous est alors possible de déterminer le temps de cuisson permis par une certaine quantité de gaz fournie, et ainsi de contrôler au mieux votre cuisson en déplaçant la molette sur la valeur de pression désirée. Mais passons maintenant à votre autre question concernant la nature des volatiles pouvant être utilisés dans cet appareil. En fait, ceux-ci dépendent avant tout de la taille des oeufs, et de l'agressivité de l'animal qui les produit. Ma conscience m'impose de vous mettre en garde contre l'utilisation de dragons dans cette entreprise, car les tuyaux n'ont pas été conçus pour supporter des oeufs d'une telle taille, et l'habitacle risquerait d'être légèrement restreint pour la mère porteuse. Mais en dehors de ces exemples extrêmes, vous devriez être en mesure de satisfaire vos goûts les plus exotiques.
L'inventeur les mène alors à nouveau vers le poulailler, et désigne un levier situé au dessus de la porte d'entrée.
- Si vous insérez des créatures plus imposantes dans votre écaleur, poussez ce levier vers le haut, afin d'accroître la puissance d'aspiration.
Joignant le geste à la parole, il remonte sensiblement le dit mécanisme, et là, les caquètements se font plus intenses, mais légèrement plus effrayés qu'énervés. Ouvrant le plus rapidement possible la porte, Myrtion et Caranthir arrivent trop tard pour sauver les créatures. La tête de la dernière poule disparaît dans l'un des tuyaux. Lestoits reste pourtant calme.
- Ne vous inquiétez pas, ce cas de figure a également été prévu. Nous avons disposé une famille de reptiles ovipares à l'intérieur, fixés au levier commandant l'acheminement des matières premières vers l'écaleur. Ceux-ci réagissent instinctivement à la présence de leur denrée favorite, et la pression qu'ils exercent en essayant de se nourrir libère la voie de la chaîne de production. Les autres denrées sont menées vers d'autres cellules de retraitement. Je ne préciserais jamais assez de ne nourrir ces reptiles qu'avec parcimonie pour le bon fonctionnement de l'appareil.
A ce moment, un panneau se soulève à proximité de l'endroit où ils se trouvent, et un poulet rôti en sort.
- Bien sûr, nous avons supposé qu'une grande partie des créatures que vous utiliseriez serait volatile. D'ailleurs, je crois que le plein est maintenant fait.
Sur ces mots, un édredon est projeté en dehors de l'appareil, droit vers le poulet encore chaud.
- Restent juste quelques réglages mineurs à effectuer dans ce cas de figure... Alors, que pensez-vous de votre acquisition ?