Fruss observait avec l’oeil pétillant de la faim, le repas que venait de poser, sur la vieille table en hêtre, la serveuse. Il huma avec délice les vapeurs montantes de son ragoût de lapin, servi avec un gros morceau de pain, lequel certes, était fabriqué avec de la mauvaise farine, mais on était juste au début du printemps, au moment où le soleil commence à s’élever et qu’il fait fondre le manteau neigeux, transformant le sol en un bourbier sans nom. Le paysan emplit son gobelet en terre cuite et but trois gorgées du vin épicé. Satisfait, il entama son repas avec entrain. Fruss, qui venait régulièrement manger à l’auberge du village, s’asseyait toujours à la même place, et ce depuis quinze ans, depuis le jour où il était venu s’installer dans le pays. Placé en bout de table, près d’une fenêtre, il passait ainsi le temps du déjeuner à observer l’extérieur. Les habitués de l’auberge, et d’ailleurs, il n’y avait pratiquement qu’eux puisque ce village ne voyait pas passer beaucoup de monde, le savaient bien, eux qui, s’ils voulaient lui parler, attendaient qu’il ait fini son repas.
C’est ainsi que, tandis qu’il trempait un bout de pain dans la sauce du ragoût, Fruss vit arriver la cavalière qui faisait avancer sa jument baie au pas, en tournant la tête à droite et à gauche pour observer ce trou paumé dans lequel elle débarquait. Elle mit pied à terre devant l’auberge dans une mare de boue, ce qui eut l’air de l’irriter au plus haut point. Nerveusement, elle tendit les rênes au garçon d’écurie, le fils de l’aubergiste, qui s’était précipité pour l’inviter à entrer, lui vantant le confort des matelas et le bon goût de la cuisine que pouvait lui fournir l’auberge. Cette technique avait été mise au point par l’aubergiste lui-même, pour appâter les voyageurs. Certains trouvaient cela bien superflu, vu que l’auberge était unique au village, mais que voulez-vous, quand l’aubergiste avait une idée en tête, il était impossible de lui faire changer d’avis. Dire que l’entrée de la cavalière suscita l’intérêt de tous ceux qui se trouvaient là serait sûrement un bel exemple d’euphémisation d’euphémisme. Ainsi, dès qu’elle eut franchi le pas de la porte, toutes les conversations cessèrent, les gobelets emplis à ras bord et les cuillères pleines de ragoût, tenus généralement par des mains tremblantes, restèrent suspendus en l’air, et tous les regards convergèrent vers la dite cavalière qui observait son monde.
Pour ceux qui trouveraient que, lors de cette entrée quelque peu western, les habitants du village se sont conduits comme de vrais rustauds malpolis, que ça ne se fait pas de dévisager les gens comme ça, il faut bien avoir conscience de trois paramètres. Un, ce sont vraiment des rustauds malpolis. Deux, le village en question se trouvant au nord du royaume, dans une région très peu peuplée, il y était bien rare d’y rencontrer des voyageurs, et, lorsque cela se produisait, cela intéressait les autochtones, toujours avides de nouvelles du sud, nous qu’on habite dans un trou qu’on est au courant de rien. Trois, la susdite cavalière ne faisait pas dans la dentelle, et encore moins dans la discrétion. Elle portait une paire de cuissardes au cuir maculé de boue, sur un pantalon noir serré. Elle possédait une crinière rousse et épaisse, un tas de cheveux frisés et emmêlés autour d’un visage rond, légèrement épais, avec de grands yeux, verts comme des émeraudes. Mais ce qui attirait encore plus l’attention du public, ce n’était pas tant l’épée qui pendait mollement dans son fourreau sur les larges hanches de sa propriétaire, que l’énorme poitrine, engoncée dans un corset de cuir et de métal, qui émergeait outrageusement, avec ostentation, d’un long manteau de laine marron sale. Et pour faire encore western, notons que le seul qui resta le nez plongé dans son assiette, à manger tranquillement son ragoût, fut Fruss.
Au fait, ce n’est pas un western.
Or donc, tous les regards (sauf un) suivirent la fière jeune femme qui, après avoir demandé un renseignement à l’aubergiste rouge comme la chair d’une pastèque, alla s’asseoir, malgré les recommandations de ce dernier, en face d’un Fruss impassible. S’il y avait eu des mouches, on les aurait entendu voler, mais ce n’était pas la saison. Et comme les cafards ne font pas de bruit, le silence se mit à l’aise. A part l’aubergiste, qui ne perdait pas le nord et qui venait de servir le triptyque vin, ragoût, pain, à la visiteuse, personne ne bougeait, dans l’attente de la réaction d’un Fruss auquel on vient de désacraliser le repas. Mais rien ne se produisit. La cavalière entamait son assiette tranquillement, tandis que Fruss finissait la sienne, si bien que le public, pris de crampes, détourna la tête pour vider, qui son gobelet, qui sa cuillère. Fruss essuya une dernière fois son assiette avec son dernier morceau de pain, vida son gobelet, qui n’était certainement pas le dernier, et se décida à regarder sa vis-à-vis, qui, elle, ne l’avait pas quitté des yeux.
« Fruss le Destructeur ?
- Non. »
La cavalière en fut tant décontenancée (il en faut peu parfois) qu’elle s’arrêta de manger et fixa Fruss, puis l’aubergiste, puis Fruss, incrédule.
« Z’êtes qui alors ?
-Fruss tout court.
- Oh ! Je vois.
- Ah bon ?
- Je suis Qurumi. »
Elle lui tendit son avant-bras, paume ouverte, doigts écartés. Le salut des guerriers ! Fruss prit son gobelet et en but quelques gorgées, calmement. Furieuse, elle remballa son bras et continua de manger.
« Je vous cherche depuis plusieurs lunes. Elle avait prononcé ces mots l’air de dire « c’est pas trop tôt ! »
- Qu’est-ce que vous me voulez ? - Demanda-t-il négligemment.
- On m’a demandée de vous retrouver et de vous ramener. - Mystérieusa-t-elle.
- Qui ça ? - Nonchalammenda-t-il.
- Le roi Olaf le Victorieux. Vous connaissez ? - Ironisa-t-elle.
- Vaguement. - Hocha-t-il des épaules.
- Pourtant, il m’a assurée que vous étiez un de ses plus fidèles sujets, comme qui dirait.
- C'était, il y a longtemps.
- Il veut vous r’voir. Il a b’soin de vous. Il veut qu’j’vous ramène chez lui.
- Et si je n’en ai pas envie ?
- J’vous ramène quand même.
- Nous sommes donc dans une impasse.
- Vous, oui. Moi, non. »
Le jeune femme affichait, d’une manière surprenante, un air pour le moins sérieux. Cependant, Fruss restait dubitatif.
« Mmf. »
Fruss vida d’un trait son gobelet en le reposant bruyamment, jeta une pièce sur la table pour le repas, se leva et prit la direction de la sortie sous le regard éberlué de Qurumi. Elle voulait le rappeler mais ne réussissait qu’à se coincer un morceau de ragoût au fond de la gorge, qu’elle tentait de recracher, les larmes aux yeux.
Il ne la revit qu’en fin d’après-midi, alors qu’il était en train de rafistoler une vieille chaise en paille, sous l’unique fenêtre de l’unique pièce de sa chaumière. Sans cesser son travail, il jetait quelques petits coups d’oeil à travers le carreau, suivant la progression de la cavalière le long du sentier boueux qui montait à la ferme. Le ciel s’était couvert de lourds nuages couleur plomb, et l’atmosphère, plus humide, annonçait tranquillement à qui voulait bien l’entendre, qu’il ferait mieux de se rentrer avant de prendre une bonne rincée et de se faire tancer par sa femme parce que t’as encore salopé mon dur labeur, que si ça continue je rentre chez ma mère. Qurumi, elle, n’était pas née de la dernière pluie et elle avait refermé son long manteau, mais sans en mettre la capuche, laissant sa tignasse rousse ballottée par le vent d’ouest et le rythme de son cheval au trot. Bientôt, elle frappa à la porte et Fruss, soupirant, s’en vint à l’huis lui ouvrir.
« Vous n’êtes pas du genre tenace, vous. »
Les yeux de la guerrière, d’étonnement s’agrandirent encore.
« Euh... Si.
- Je vois. La réponse est toujours non. »
Qurumi se mit presque au garde-à-vous.
« J’ai pour mission de vous amener auprès de notre roi et je le ferai, dussé-je employer la manière forte. »
Ce fut au tour de Fruss d’être surpris.
« Vous me passeriez par le fil de l’épée ? »
Elle hésita. On lui avait dit que Fruss le destructeur était un très grand guerrier et, même s’il n’en avait pas l’apparence, elle s’en méfiait.
« Bien sûr ! - Dit-elle fièrement.
- Et bien, que ferait le roi de mon cadavre ?
- Euh... »
Mince ! La tuile. J’y avais pas pensé à ça ! J’aurais pas dû sécher les cours de diplomatie.
« Voilà ! - Triompha-t-il - Elle est belle l’impasse. »
Piteusement, elle baissa le regard vers ses bottes crottées.
« Ben...
- Vous n’êtes pas très fine, vous, hein ? »
Et il lui claqua la porte au nez.
Elle resta quelques instants à ressasser les propos de cet homme, à les retourner dans tous les sens, et finit par s’apercevoir qu’elle s’était faite avoir et, qu’en plus, il se moquait bien d’elle. Les joues rouges d’énervement, elle décida de passer à la phase B prescrite par son manuel, De la conduycte des opérations guerryeres, chapitre II, paragraphe 3 : lorsque l’adversaire refuse de se rendre, il faut l’assiéger. Elle s’installa donc à côté de la porte, assise en tailleur, à méditer un plan pour parer à une éventuelle sortie générale. Le problème de Qurumi, et elle le savait, on le lui avait assez répété, c’était que la théorie n’était vraiment pas son fort. Autrement, elle aurait compris que les moyens mis en oeuvre pour assiéger une ville pleine à craquer de combattants qui sont de méchante humeur parce qu’il n’y a plus rien à manger, ne sont pas du tout adaptés pour faire sortir un type seul de sa chaumière. Surtout quand on ne doit pas le tuer...
Pendant ce temps là, Fruss finissait de rempailler sa chaise. Il avait bien vu Qurumi s’installer à sa porte et, avec un léger sourire narquois, il s’était demandé pourquoi ce bon vieux Olaf le Victorieux avait envoyé une cruche pareille le chercher. Puis, tranquillement, il avait rallumé le feu dans le vieil âtre de la petite cheminée et, tandis qu’une bonne flambée réchauffait ses mains aux articulations précocement usées, la pluie, qui en avait marre d’attendre, se mettait à tomber violemment et joyeusement, l’air de dire, on vous aura prévenu !
Quelques temps plus tard, à la nuit tombée, Fruss repassait devant sa fenêtre, sur laquelle l’eau s’abattait avec la même intensité bornée qu’un marteau sur une enclume, lorsqu’il la vit qui attendait toujours, complètement trempée, la crinière dégoulinante. Son sang ne fit qu’un tour et il sortit rapidement avec une lanterne.
Quand même, la connerie a des limites !
Quand la porte s’ouvrit violemment, Qurumi leva un regard implorant sur le paysan très en colère.
« Nonmaisçavapas ?! - Hurla-t-il. »
Qurumi lui sourit. Puis ce sourire s’affaissa lorsqu’il marcha rapidement vers la jument et la prit par la bride.
« Laisser ce pauvre animal sous cette pluie battante ! Elle va en crever la pauvre ! Ces jeunes ! Ils respectent rien ! Allez, viens ma belle. »
Il repassa devant Qurumi avec l’animal qui était tout content qu’on s’occupât enfin de lui. Fruss jeta un regard tellement mauvais à la guerrière qu’elle se sentit toute penaude et honteuse. Et trempée aussi. Jusqu’à la moelle. Fruss allait tourner à l’angle de la chaumière, mais il s’arrêta et s’adressa enfin à elle, plein de mansuétude.
« Entrez vous réchauffer. »
Qurumi ne se le fit pas dire deux fois et elle se précipita à l’intérieur.
Fruss ouvrit la porte de l’écurie et y fit entrer la jument. Il l’amena à un des quatre box, à droite d’un autre cheval qui attendait paisiblement. C’était un cheval noir de taille moyenne, très musclé. Visiblement, il avait du sang de trait dans les veines, et il regardait le duo avancer, l’air à peine intéressé.
« Tiens. - Dit l’homme à la jument. - Je te présente Meorl, mon fidèle compagnon. » Puis discrètement, il glissa à l’oreille de la jument - Méfie-toi, s’il commence à t’emberlificoter, c’est qu’il à une idée derrière la tête.
Meorl hennit d’un ton désapprobateur. Fruss pailla le box, remplit le râtelier d’avoine et pensa la jument. Au moment où il la rentrait dans le box, elle vint donner un coup de tête dans l’épaule de l’homme.
« Ne t’inquiète pas. Je vais en parler à ta maîtresse et cela ne se reproduira plus. - Se retournant vers le cheval noir : - Et toi, fait attention, je te surveille ! »
Il flatta l’encolure et la croupe de la jument.
Fruss repassa devant la chaumière au petit trot. La nuit était d’un noir d’encre et la pluie battante déversait ses flots sur le sol détrempé. Il poussa la porte d’entrée, la lanterne devant lui, se précipita à l’intérieur et referma la porte. Quand il se retourna, il crut rêver. La pièce n’était éclairée que par la faible lanterne qui pendait mollement au bout de son bras et par la cheminée qui crépitait de hautes flammes jaunes vacillantes. Devant l’âtre, Qurumi se tenait debout, les bras tendus vers le feu. Pour se sécher et se réchauffer, elle avait retiré tous ses vêtements qui s’égouttaient lentement sur le dossier de la chaise. Fruss se demanda depuis combien de temps il n’avait pas vu une aussi belle femme. Son corps était magnifique, ses cuisses musclées, ses fesses rebondies et sa poitrine très généreuse et ferme. Le feu se reflétait dans son épaisse chevelure rousse. Fruss, sous le charme, eut l’impression qu’il se trouvait devant une apparition, une créature perdue des Temps Anciens. Il finit par secouer son esprit et, sans broncher, alla poser la lanterne sur la table. Sous le regard de Qurumi, qu’elle tentait de rendre pénétrant, il fouilla dans une vieille commode et en sortit une pièce de fourrure d’ours qu’il lui tendit. En le remerciant doucement, elle en couvrit ses épaules. Puis il pendit un petit chaudron de potée à la crémaillère et il poussa la table plus près de la cheminée. Il plaça la chaise et un tabouret de part et d’autre de la table qu’il dressa de manière simple, avec des couverts en bois, un gros morceau de pain et un pichet de vin. Enfin, il amena une terrine et il l’invita à s’asseoir sur la chaise tandis qu’il tranchait du pain. Qurumi se rendit compte à quel point elle avait faim et elle ne put s’empêcher de se jeter sur la terrine, sans même prêter attention au fait que, dans sa précipitation, la fourrure avait glissé.
« Ca fait du bien, hein ? Déclara-t-il enfin. »
Qurumi la bouche pleine, hocha la tête, le regard reconnaissant.
Fruss résista à la tentation de plonger ses yeux dans ses seins tendus et enchaîna.
« T’es nouvelle dans le métier, non ?
- C’est ma première mission. C’est pour ça que j’ai envie de la réussir, sinon, je ne serais pas restée dans ce trou, à prendre la flotte ».
Fruss garda pour lui ce qu’il pensait de cette dernière remarque.
« Je vais te donner un bon conseil. Si tu veux devenir une grande guerrière, tu as intérêt à t’occuper mieux que ça de ta jument. Sans elle tu n’iras nulle part. Le destrier d’un guerrier mérite le respect. »
Qurumi s’arrêta de manger et regarda l’homme qui la sermonnait. Malgré les rides qui marquaient son front et le coin de ses yeux, malgré les cheveux grisonnants sur ses tempes, il semblait émaner de lui une soudaine force tranquille qu’elle n’avait pas remarquée auparavant. L’espace d’un instant, il cessait d’avoir l’apparence d’un pauvre paysan du nord. Et il avait l’air très sérieux.
« Bien. - dit-elle - Je m’en souviendrai. »
Le reste du repas se passa sans autre échange de parole. Quand elle eut terminé sa troisième assiette de potée, Qurumi se rejeta en arrière en rotant.
Bon sang ! C’est pas possible d’avoir des seins pareils !
« Et bien. - Dit-il en contemplant le chaudron vide - C’est ce que j’appelle avoir faim ! »
Qurumi sourit, d’un large sourire franc et enjôleur, et elle fouilla dans ses affaires trempées pour retirer de la poche de son manteau un parchemin, cacheté du sceau royal, qu’elle tendit à Fruss. Irrité, il s’en saisit vivement et l’ouvrit.
Mon fidèle compagnon. (Ca commence bien !)
En cette heure grave et solennelle ( Bla !Bla !Bla) je requière une nouvelle fois tes services. Cependant, je ne m’adresse pas à toi en tant que roi et suzerain, mais en humble et pauvre père. (Ben voyons !) En effet, ma chère, tendre et aimée fille, (Diamanda ?) Diamanda, a été enlevée pas des pirates de Krest. Moult braves chevaliers ont tenté de la délivrer des griffes de ces barbares sanguinaires, et ne sont revenus, hélas, que les mains vides. (M’étonne pas ça. Bande de bons à rien.) Je te laisse imaginer ma douleur à la seule pensée de ce qui peut lui arriver. (Si tu veux me faire chialer, c’est raté.) Outre la torture, la réduction en esclavage, et les atteintes à son honneur et sa vertu, la non demande de rançon me fait craindre le pire. (Toujours un beau parleur ce Olaf) Aussi, je te prie de bien vouloir délivrer ma fille de ces démons, au nom de notre ancienne amitié et de nos gloires passées. (Mmf !) Toi seul possède aujourd’hui dans ce royaume le courage et la force nécessaire pour y parvenir. (Il sait vraiment y faire !) Si tu te rappelles les moments où tu faisais sauter la petite Diamanda sur tes genoux lorsqu’elle n’était qu’une enfant, et elle ne t’a jamais oublié, tu ne pourras refuser de répondre à mes suppliques. (Salaud !) En espérant que cette missive te trouve en bonne santé, je te salue.
Olaf, Souverain en son royaume.
PS : Je t’adjoins les services de Qurumi. Elle est un peu tarte et c’est sa première mission, mais au combat, c’est une vraie tigresse. Et puis, ils sont pas mal ses doudous, non ?
Fruss reposa la lettre en maugréant. Oui, Olaf savait vraiment y faire. Désormais, le guerrier n’avait plus en tête que le souvenir de toutes les pitreries qu’il avait faites pour faire rire une gamine de deux ans. Et on a beau être un brave, un dur, il y a des choses qui vous retournent l’estomac en moins de deux. Qurumi ne disait rien et attendait sagement.
« Bon. - Dit Fruss. - Il commence à se faire tard. Je vais me coucher.
- Et pour Diamanda ?
- On verra ça demain. »
Dans un silence troublé par le crépitement des flammes, il installa au pied de la cheminée deux autres fourrures d’ours pour que Qurumi y passe la nuit. Au moment de monter vers son lit, situé dans une mezzanine au dessus de la cheminée, il se retourna vers la rousse qui étendait ses vêtements sur la table.
« Elle a quel âge la petite Diamanda maintenant ?
-Vingt-cinq printemps. »
Qurumi le regarda monter à l’échelle en ronchonnant. Puis elle se glissa dans les peaux de bête. Au-dessus d’elle, Fruss gardait les yeux grands ouverts, furieux.
Salaud !
A son réveil, Qurumi était de mauvaise humeur. Depuis soixante-dix jours, elle n’avait pas dormi dans un bon matelas et elle commençait à se languir de la moelleuse couche qu’elle possédait au château royal. Cependant, même toute ankylosée, elle se ressaisit et se gronda. Allons ma fille, une vraie guerrière doit pouvoir dormir n’importe où. De plus, la pensée même du but qu’elle devait atteindre la fit se réveiller complètement. Une inspection de la maison, et vu sa taille ce fut vraiment rapide, lui apprit que celle-ci était vide. Il n’y avait aucune trace de Fruss. Elle passa ses vêtements secs et sortit faire le tour de la ferme. Dans l’écurie, un seul cheval attendait, le sien, qui semblait bouder, tournant la tête de l’autre côté, les naseaux pointés vers le plafond. Qurumi soupira.
« Bon ! D’accord ma belle. Je te présente mes excuses. Cela ne se reproduira plus. »
Ce disant, elle était venue lui flatter l’encolure, constatant au passage que l’auge et le râtelier étaient pleins. Et la jument hennit chaleureusement, pardonnant à son imbécile de maîtresse, car finalement, elle s’y était bien attachée.
« A la bonne heure ! »
Au son de cette voix, elle sursauta et se retourna. Fruss se tenait à contre-jour dans l’encadrement du portail de l’écurie, tenant les rênes de son cheval noir qui attendait patiemment en jetant des coups d’œil furtifs à la jument.
« Décidément, vous faites une bien drôle de guerrière si je vous ai surprise. »
Qurumi prit la mouche et un regard fier.
« Où étiez-vous passé ?
- Bien que je ne me tienne pas pour obligation de vous répondre, je peux vous dire que j’étais au village. »
Fruss entra dans l’écurie, amenant son cheval.
« Je ne vous ai pas entendu partir.
- Je faisais certes moins de bruit que vos ronflements.
- Je ne ronfle pas !
- Oh si ! Vous dormiez tellement bien. Et puis, je n’avais pas besoin de vous pour ce que j’avais à faire. »
Meorl installé, ils s’en retournèrent dans la maison. Fruss jeta le vieux sac de toile qu’il portait sur la table et s’installa pour remplir son gobelet de vin. Qurumi hésitait. Timidement, elle demanda :
« Et pour la princesse ?
- Asseyez-vous et causons. »
Qurumi s’exécuta, mais Fruss resta debout à marcher de long en large, ses grosses mains jointes dans le dos et le visage fermé. Il hésita plusieurs fois. Qurumi le voyait s’arrêter, soupirer, ouvrir la bouche et la refermer, plus renfrogné encore que l’instant auparavant. Finalement, sans la regarder, il lâcha d’un ton ferme :
« Non. »
Les yeux de la jeune femme s’écarquillèrent.
« Que… Mais… Comment ça, non ? Vous êtes Fruss le Destructeur, vous avez la confiance du roi, votre nom fait trembler le plus fier des barbares, vous… »
Fruss se voûta subitement et soupira, comme si le poids des ans se faisait soudainement sentir.
« C’est que je ne suis plus tout jeune maintenant. Je n’ai plus les reins assez solides pour chevaucher pendant des lunes. Mes articulations me font mal et mon bras n’est plus assez fort pour tenir une épée. Mes mains elles-mêmes sont usées. Tenez, regardez. »
Pour appuyer sa démonstration, Fruss posa sur la table un avant-bras de bûcheron. Avec un air malheureux, il désignait sa main noueuse. Qurumi resta interdite et prit le temps d’observer l’ours qui se tenait devant elle. Elle allait réagir, mais Fruss ne lui en laissa pas le temps. Il saisit le sac qu’il avait ramené et le lui tendit avec un grand sourire, de celui dont les adultes se servent pour entourlouper un enfant.
« Tenez, j’vous ai préparé votre pique-niq… Il se reprit au dernier moment. Hum… Pour vous aider dans votre entreprise, vaillante guerrière, future gloire de notre royaume, je vous ai confectionné un solide repas que vous apprécierez, parole de guerrier, lors de vos haltes dans les terres désertes et inhospitalières. »
Fruss hésita à porter sa main au cœur et à verser une larme, mais il se dit au dernier moment qu’il en ferait alors un peu trop. A l’écoute de ce discours, Qurumi s’était levée, l’œil enflammé, un grand sourire aux lèvres. Elle était prête à mettre le royaume à feu et à sang. Fruss jugea qu’il était nécessaire d’en rajouter un peu, comme les épices dans le mauvais vin. En l’accompagnant vers l’écurie, il continua de l’abreuver.
« Je ne doute pas un seul instant que vous vous couvrirez de gloire en ramenant la princesse à son auguste père. La foule se pressera sur votre passage et vous lancera des milliers de pétales de roses. Les fem… Les hommes se jetteront sur vous en hurlant votre nom. Le roi vous fera baronne ou comtesse d’une riche terre… »
Se disant, Fruss avait sanglé la jument de Qurumi. Lorsque celle-ci fut en selle, elle arborait un visage exalté. Pour accélérer le mouvement, il donna une bonne claque sur la cuisse de la jument. L’animal se cabra et partit au grand galop dévaler la colline.
Fruss resta un moment à les suivre du regard. Lorsqu’elle eut disparu, il soupira profondément.
« Aïe, aïe, aïe… »
Il s’en retourna dans sa chaumière en se frottant les mains. Il sifflotait. La journée était belle et il allait enfin pouvoir apporter les dix stères de bois que le vieux Umbold lui avait commandé.