La porte de la taverne s'ouvre avec fracas et Caranthir, rôdeur de son état, entre précipitamment. Son regard semble affolé, son souffle est court et ses cheveux en désordre. Il s'arrête un instant pour parcourir la salle des yeux, tout en triturant nerveusement un pli de son manteau. Soudain, il aperçoit Myrtion, une célébrité gnome locale, qui vient juste de sortir de ses rêveries. Il se précipite vers lui.
- Myrtion Plum'mol ! Je vous trouve enfin ! Puis, tout en reprenant son souffle : J'ai grand besoin de votre aide ! Je suis confronté à un problème que je ne peux résoudre. Pouvez-vous m'accorder un instant ? La panique se lit dans les yeux du demi-elfe qui retient sa respiration, attentif à la réponse du gnome.
En général plutôt réceptif aux états de panique, principalement parce qu'ils n'annoncent ordinairement rien de bon, Myrtion hésite tout d'abord à répondre positivement à cette requête impromptue. Finalement, peut-être pas tout à fait éveillé, il décide de laisser une chance au jeune chasseur.
- Eh bien... oui... je crois pouvoir vous en accorder même plusieurs... Quel est ce problème qui vous met dans un tel état ?
Caranthir soupire de soulagement, mais ne parvient pas encore à sourire. Il plonge sa main dans une des poches de son manteau. Myrtion remarque au passage que le chasseur possède de beaux cernes sous ses yeux et que ses traits sont tirés.
- Voilà Myrtion.
Il tourne soudainement la tête vers le tavernier et lui lance :
- Un jus de pissenlit pour le Maître gnome, je vous prie !
Puis il revient à Myrtion :
- Je disais ? Ha oui ! Donc voilà ! J'ai un problème avec ceci.
Il sort la main de sa poche et brandit, devant le visage quelque peu décontenancé du Gnome, une petite cuillère en bois.
- Ca ne fonctionne pas !
Passé le premier instant de surprise, Myrtion se retrouve confronté à un choix difficile. Il lui faut décider si le chasseur se moque de lui, s'il est devenu irrémédiablement fou, ou si ce problème est sérieux et qu'il n'en a pas encore toutes les clés en main. Laissant le bénéfice du doute à son interlocuteur, il se saisit de la petite cuillère et l'examine sous toutes les coutures, cherchant un semblant de signe cabalistique ou un mécanisme quelconque. Mais il ne trouve rien. Finalement, il se risque à poser une question :
- C'est un bien bel objet que vous m'apportez là, mon cher Caranthir, mais pourriez-vous m'expliquer s'il vous plait dans quelles circonstances l'usage de cet objet a présenté quelques lacunes ?
Sur le moment, Caranthir reste stupéfait par la réponse du gnome. Comment un fin technicien, d’une telle renommée, pouvait-il ignorer le problème soulevé par cette cuillère ? Puis une étincelle illumine son cerveau fatigué par la réflexion et son visage s’éclaire.
- Suis-je bête...
Cette remarque est bien entendu plus une constatation de pure forme qu’une véritable question métaphysique. Il ouvre son sac et en sort un objet composé essentiellement de bois. C’est une sorte de cube renforcé aux angles par des pièces de métal. Dans une des faces on avait planté une petite manivelle en acier. La face voisine était agrémentée d’un socle en forme d’hémisphère et d’un petit orifice. Caranthir prend doucement le gnome par le bras et l’entraîne vers une table sur laquelle il pose l’objet.
- En fait, la cuillère se place ici.
Il prend l’objet des mains de Myrtion et en place le manche dans l’orifice.
- C’est une boîte à écaler les œufs. Normalement, lorsqu’on tourne la manivelle, la cuillère vient frapper l’œuf de manière répétée. Avez-vous un œuf dur sur vous ?
Sans attendre la réponse du gnome, Caranthir se déplace rapidement au comptoir et achète un des œufs durs qui trônaient au bout de celui-ci. Puis il revient au pas de course et le pose sur l’hémisphère. Là, il jette un regard désemparé à Myrtion.
- Aidez-moi Myrtion ! Pourquoi cela ne fonctionne-t-il pas ?
La compréhension étant enfin parvenue à se frayer un chemin jusqu'à son esprit, les yeux du gnome s'éclairent instantanément.
- Mmmmm.... Cet appareil que vous me montrez ressemble étrangement au Briseur de Durdlafoeil. Mais cet hémisphère sur lequel vous déposez votre oeuf me parait étrange. Il empêche la cuillère de venir frapper ces parties de la coquille, alors que le but est de la retirer entièrement, si je ne m'abuse. En espérant que mes souvenirs ne soient pas trop mauvais, je crois que Filin Gol avait proposé une variante permettant de retirer le sommet des oeufs à la coque dont cet appareil me semble plus proche en fait. Veuillez attendre quelques instants ici, je dois aller chercher quelques plans au comptoir de l'Etincelle, mon échoppe. Je reviens aussi vite que possible.
Myrtion se précipite alors vers la sortie, pour revenir une heure plus tard avec une brouette (gnome, précisons-le, pourvue d’une série d'améliorations permettant de transporter encore davantage) pleine de parchemins en tout genre.
- Mon ami, je crois que nous sommes proches de trouver une solution à votre problème ! Un sujet très intéressant ! J'ai trouvé une documentation abondante !
Il commence par retirer de la pile de parchemins un grimoire minuscule au doux titre de : 'De la résolution des ouvertures d'éléments naturels et de ses applications pratiques sur la descendance des ovipares dans son premier stade d'existence', et l'ouvre en son milieu, dévoilant un dessin précis de l'appareil déposé sur la table.
- Voilà notre appareil. Le problème, c'est qu'il ne s'agit que d'un dessin, et non d'un plan. Il va falloir reconstituer ces données d'après le journal de l'inventeur. Cela ne devrait pas nous prendre plus de quelques semaines.
Sortant une dizaine de volumes épais de sa brouette, il les dépose un par un sur la table.
- Les autres ouvrages serviront si vous voulez transformer cet appareil pour en faire un véritable écaleur.
S'il est un fait bien retranscrit dans de nombreux rapports psychosociaux, c'est que l'enthousiasme des gnomes pour la chose mécanique peut être très contagieux, au risque de causer, parfois, de fortes dégradations dans l'intellect d'un membre d'une autre espèce qui se laisserait prendre à ce jeu exaltant. Fort heureusement pour lui, Caranthir n'en avait absolument pas conscience, personne n'ayant jugé bon, au cours de son éducation, de le prévenir d'un tel danger. Aussi, lorsqu'il contemple la profusion d'ouvrages techniques que Myrtion vient d'apporter, sa première réaction est-elle de comprendre instantanément pourquoi, malgré des heures de labeurs et une nuit blanche, il n'a pas réussi à trouver ce qui empêchait l'objet de fonctionner. Le chasseur hésite un court instant à sombrer dans une crise de nerf, mais la vue du gnome souriant d'un oeil pétillant à ce défi technologique le ragaillardit. Prestement, Caranthir s'empare d'un livre épais rédigé en elfique (Traduction d'un précis gnome de mécanique, bien sûr) qui porte, lui aussi, un titre plein de promesses : De l'utilité des mouvements pendulaires et ondulatoires appliqués aux outils de matières végétales.
- Oh ! S'étonne-t-il d'une manière enfantine. Il y a un chapitre sur les petites cuillères !
Tandis qu'il en parcourt l'essentiel, une gouttelette de transpiration perle sur le front blême du chasseur et descend tranquillement vers l'arrête de son nez.
- Ecoutez ceci Myrtion : Bien que le hêtre soit l'essence naturelle des cuillères prévues pour l'usage d'un écaleur haute-précision à embiellage déphasé pour oeuf à la coque, une essence de chêne sessile peut, comme l'a bien montré Filin Gol, être un atout pour diverses transformations de l'écaleur susmentionné. Et il y a une illustration ! On dirait que l'écaleur produit une sorte d'émulsion qu'il étale sur l'oeuf. Serait-ce de la mayonnaise ?
Le chasseur, sans se rendre compte qu'il n'a strictement rien compris à ce qu'il vient de lire, considère un instant la cuillère comme s'il s'agissait de l'artéfact d'un mage aux grands pouvoirs. De l’autre côté de la table, le vocabulaire hautement sophistiqué lu par Caranthir attire immédiatement l'attention de Myrtion, déclenchant une série de mécanismes émotionnels complexes issus d'une longue carrière de scribe mêlée à son sang gnome - qui ne fait d'ailleurs qu'un tour à ce moment là. Son enthousiasme encore décuplé par cet effet, il parcourt frénétiquement le volume qu'il a arraché au chasseur. Celui-ci ne relève pas la chose, trop occupé à fixer sa cuillère de bois d'un air effrayé. Inconsciemment, le gnome commence à lire le volume à voix basse :
- ...l'injection de la substance calcito-réductrice requiert impérativement une répartition homogène au niveau microscopique sur la surface totale du conglomérat de carbonate. La puissance de l'onde de choc imposée par le mécanisme embiellé doit donc être proportionnelle à la quantité de liquide déversée. Cela induit donc que la synchronisation de la vaporisation du principe actif subisse des contraintes temporelles fortes, sous peine d'obtenir des micro-fractures indésirables au niveau de la membrane coquillière au lieu d'obtenir sa totale dissolution. De plus, une infiltration de substances nocives dans l'albumine...
Se tournant vers Caranthir, dont la mine s'est encore allongée davantage, Myrtion lui fait part de ses craintes.
- J'ai l'impression que ce problème est plus complexe qu'il n'y parait. Cette solution paraît présenter des risques non négligeables, et semble dépasser, de peu, mes compétences techniques. Je vous propose donc de faire appel à un expert que je ferai venir dans les plus brefs délais. Je vous contacterai par dragon express quand nous pourrons poursuivre cette étude fort intéressante.
Caranthir quitte la dimension parallèle dans laquelle il venait de plonger comme un seul (Demi)homme et revient sur Yria. Dans son esprit, cuillère et oeufs à la coque dansent encore une sarabande endiablée au rythme du cliquetis des engrenages assurant le déphasage du mécanisme et la synchronisation des ailettes de pompage du principe actif. Livide, il se tourne vers Myrtion pour lui exprimer la joie que lui procure son soutien moral et technique.
- ... Ga !...
Une âme charitable, passant par là et voyant dans quel état de décomposition intellectuelle se trouve le chasseur, place délicatement dans sa main tremblante un petit verre d'eau-de-vie naine, le plus puissant tord-boyaux de cette contrée. Le chasseur l'avale d'un trait. Son visage passe par toutes les couleurs de l'arc en ciel. Son corps, raide comme un piquet, oscille un instant avant de se stabiliser brusquement. Lorsqu'il regarde à nouveau Myrtion, il semble que son cerveau ait réglé quelques petits problèmes de latéralisation et de synapses. Aussi prend-il chaleureusement le bras du gnome.
- Myrtion ! Je ne sais comment vous remercier. J'attendrai avec impatience d'avoir de vos nouvelles ! Vous avez toute ma confiance, ainsi que vos amis, pour trouver une solution à ce problème. Votre dragon pourra me trouver au Cuir d'Yria, où je loge et travaille désormais. Bien qu'il m'en coûte de m'en séparer, je vous confie cette petite cuillère et l'écaleur d'oeufs à la coque. Merci mille fois!