Ce qui décida Victoria à louer l’appartement, ce n’était pas la salle de bain spacieuse à l’immense baignoire ovale.
Ce n’était pas non plus la vue, certes limitée, sur un jardinet dans la cour intérieure de l’immeuble. L’arbre qui émergeait de cette petite plantation se penchait majestueusement à la fenêtre de la chambre. Ouvrir la fenêtre c’était comme plonger dans une mer de feuilles bruissantes. Et ce noisetier rouge était jalousé par tous ses visiteurs.
Situé au 1er étage d’une résidence privée du 13ème arrondissement de Paris, l’appartement avait bien d’autres attraits qui pouvaient déterminer son choix. Mais d’autres appartements qu’elle avait visités présentaient des avantages comparables.
Non ! Ce qui l’avait fascinée, presque hypnotisée, c’était cet écran géant qui occupait un mur entier de la salle principale, le pan qui jouxtait la cuisine.
Le concept était nouveau et faisait fureur : une connexion internet reliait le grand écran plat de deux mètres de côté à une caméra fixe située à un point idyllique de l’autre côté du monde. Et en effet, ce spy cam filmait une plage de sable scintillant quelque part sous des tropiques aux palmiers mollement alanguis. La caméra était dirigée vers le large.
Ce paysage ressemblait à celui de ces posters muraux qui décorent la chambre de nombreux Antillais, nostalgiques de leurs horizons lointains. Mais celui-ci vivait réellement. Il n’y manquait que le bruit du ressac, mais le spectacle entier suggérait cette douce ardeur maritime.
Au loin, sur la mer scintillante et mouvante d’un bleu turquoise, on distinguait un pic rocheux, mais il était impossible de déterminer s’il s’agissait d’une île ou d’un cap éloigné de la côte. Ce paysage baignait dans une lumière féerique, et lorsque le temps se couvrait, ce qui demeurait rare, la mer prenait cette teinte précieuse entre l’émeraude et les vertes prairies de l’Irlande. Ce vert de vitrail de cathédrale gothique.
Parfois passaient des jeunes gens bruns de peau et de duvet, aux yeux brillants, à la longue et sublime chevelure. Mais il était difficile de déterminer d’après leur apparence dans quel pays ils pouvaient vivre. Ils semblaient présenter une harmonieuse synthèse de différentes races humaines. Certains même parfois arboraient une tignasse blond foncé. La vie au grand air les rendait athlétiques et leur élégante nonchalance faisait danser leur silhouette. Et lorsque l’un d’entre eux marchait devant la caméra, il semblait qu’un vent passait à travers sa chevelure pour remplir l’appartement d’air océanique mêlé à tous les parfums de l’éden. Libres, ils semblaient si libres... Victoria enviait leur beauté et ce regard droit où éclatait l’insoumission.
Le vidéo-wall n’avait pas d’interrupteur, aussi ne s’éteignait-il jamais. Alors, Victoria avait assorti sa décoration intérieure à ce lointain et éternel été. Les périodes de jour et de nuit suivaient celles qu’elle-même connaissait.
Le soir, le rideau noir du vidéo-wall se criblait de milliers d’étoiles. Une de ses amies, grande voyageuse, avait expliqué à Victoria que le paysage devait se trouver dans l’hémisphère sud, ce qui expliquait ce firmament en torrent d’étoiles. Et elle lui désigna une constellation qu’elle lui dit être la Croix du Sud.
Dans les premiers temps, lorsqu’elle se levait la nuit pour boire un verre d’eau, cette bouche immobile de lumière lunaire qui argentait les silhouettes ombreuses des palmiers l’immobilisait de saisissement et elle restait de longues minutes frissonnantes à la contempler.
Certains soirs de solitude, elle dormait dans le canapé sous le vidéo-wall. Et alors la nuit se faisait douce. Voyage immobile et fugace dans une densité nocturne porteuse de songes marins et d'illusions d'ailleurs. Nostalgie de mondes inconnus et en constant devenir. Instants volés au monde d'une autre hémisphère.
Ailleurs est toujours plus beau, plus fort. Mais c'est chez lui que chacun se doit de trouver le bonheur.
Dans une soirée masquée, elle rencontra Sacha.
Sacha était étudiant en droit à la Sorbonne. Russe, il logeait dans une chambre du pavillon japonais de la Cité Internationale. Il était brun aux yeux bleus avec de délicieuses pattes d'oies qui charmaient son sourire. Tout le monde s'accordait à dire que sa personnalité, superficielle et affectueuse, fascinait ceux et celles qui l'entouraient.
Bientôt, il furent deux sous le regard complice des étoiles muettes, sous les palmiers du bout du monde. Parfois, sous les assauts de la pluie, le noisetier battait à la fenêtre, mais eux faisaient l’amour dans la lumière des Tropiques. Dans un bonheur qu'ils ne savaient pas éphémère.
Puis le père de Sacha mourut, là-bas, à Mourmansk et Sacha se rendit aux obsèques et ne revint jamais. Ils échangèrent quelques lettres et puis, plus rien...
Les rêves de Victoria s'évanouirent comme le Gulf Stream s'en va mourir là-bas à Mourmansk, sentant doucement fléchir cette tiédeur dont il avait emmitouflé son âme depuis son départ des rives brûlantes de l’Amazone en cheminant jusqu’au froid du pôle à travers l’Atlantique puis la Baltique. Elle se sentait comme un courant froid qui allait battre la côte pour lui apporter la pureté de la glace.
Un hôtel avait dû se construire tout près de la spy cam tout en demeurant invisible, car, parfois, des occidentaux venaient s'étendre sur la plage. Leurs couronnes de cheveux très blonds presque blancs, laissaient penser qu’ils étaient allemands ou nordiques. Ils se massaient avec de l'huile de coco que leur vendaient les autochtones. Ainsi huilés, ils se faisaient frire doucement, préparant ainsi de somptueux cancers dont les soins seraient entièrement remboursés par leur système social.
Les années passèrent et les clients se firent plus rares. Puis l'hôtel dut fermer car les estivants disparurent définitivement.
Un jour, trois huttes de branchages apparurent sur la plage. Sans doute les gens de la région s'étaient-ils mis à apprécier le bord de mer. Les baraques connurent des fortunes diverses, puis peu à peu, la partie de la plage abritée sous les palmiers se couvrit de baraquements de plus en plus solides. Mais le village naissant était suffisamment éloigné pour ne pas gêner le magnifique panorama de Victoria.
La nuit venue, des feux de camp s'allumaient. Et ces grosses boules de vie trouaient l'obscurité de son appartement.
Les habitants des huttes ne découvrirent jamais l'existence de la caméra. Parfois, certains venaient ramasser du bois près de l'appareil. Des enfants jouaient et parfois tournaient autour d'elle. Etait-elle maquillée en un quelconque objet, ou dissimulée dans un arbre ? Victoria ne put jamais le savoir.
Un jour, une adorable petite fille d’environ 2 ans aux yeux de douce biche vint jouer près de la camera. Un extraordinaire petit animal duveteux à la longue queue de souriceau se cramponnait à son épaule grâce à de petits doigts terminés par des ventouses. De fascinants yeux de lémurien occupaient une bonne partie de sa tête. L'enfant portait un tee-shirt violet où était dessinée une bouteille de pepsi cassée. Et une jupe grossière qui à l’époque de Brejnev avait probablement déjà perdu toutes ses couleurs.
L’enfant revint jouer le lendemain, puis le lendemain encore. Et chaque jour. Et Victoria comprit alors ce que voulaient dire ces vers : « Je l’attendais ainsi qu’un oiseau qu’on espère ! ».
Adrien, le meilleur ami de Victoria, avec qui elle avait entretenu une sorte d’amitié amoureuse, avait pris l’habitude d’appeler cette enfant d’ailleurs « La gamine de Victoria » et son animal familier « Wilhelmina ». L’explication en était obscure. Ce prénom semblait celui de quelqu’un qu'Adrien détestait, et le petit animal était, d’après lui, le mélange le plus accompli de kangourou et de téléphone portable. Mais Victoria nourrissait une grande passion pour la voix de Wilhelmina Higgins Fernandez qu’elle écoutait constamment. Et ce surnom lui fit comprendre qu’Adrien, quant à lui, n’appréciait pas du tout la cantatrice.
Et c'était une attraction très prisée par tous les amis de Victoria que de venir observer les jeux de l'enfant et de son animal familier. Parfois, on pouvait les voir sautiller comme des ressorts dans le sable piqueté de petites plantes rampantes. Parfois, la petite fille parlait pendant des heures à Wilhelmina. Parfois, elle creusait de petites galeries dans le sable où l'animal se rafraîchissait. Parfois... parfois, elle s'amusait avec des boîtes de pellicules de films kodak abandonnées par quelque touriste négligent ou généreux. Généreux envers les enfants qui n’ont rien et qui vous regardent avec de grands yeux d’envie. Elle en faisait de minuscules paniers dont les anses étaient constituées de petits bouts de laine. Et ces jours-là, son regard prenait des reflets de rêve et d’ailleurs. Rêve d’un univers plein de jouets, dans une jolie maison, où demain ressemble à aujourd’hui parce qu’aujourd’hui, la vie est douce et qu’on sait qu’il en sera de même demain.
Victoria avait coutume d’appeler pour elle‑même la petite fille « Léopoldine ». Et c'était un spectacle sans cesse recommencé que cette enfant qui grandissait sous ses yeux, un peu laissée à elle‑même. Et tendrement aimée par une jeune femme et son mari, un homme déjà mûr, tous deux vêtus de haillons, et qui venaient la chercher le soir et l’emmenait dans leur hutte.
Le temps passait. L’enfant avait bien maintenant aux environs de cinq ans. De nouveaux gamins se joignirent à ses jeux. Wilhelmina resta le seul animal familier. Toujours à son poste, elle trônait sur l’épaule de Léopoldine avec orgueil. Parfois, elle montait sur sa tête puis redescendait pour se lover au creux de son cou.
A une certaine époque, tous les enfants se retrouvèrent la tête rasée et furent vêtus d’habits beaucoup plus convenables. Ce fût grâce à Wilhelmina que Victoria reconnut Léopoldine. C’était stupéfiant comme des enfants, ainsi tondus, pouvaient se ressembler.
La vie suivait son cours. Léopoldine grandissait et Victoria commença à sortir avec Arnaud. Chacun chez soi. Ils restèrent ensemble très longtemps et ne cessèrent jamais vraiment d’être amants.
C’était un soir, après le travail. La jeune femme riait au téléphone en plaisantant avec une amie.
Du coin de l’œil, elle entrevit une agitation inhabituelle parmi les huttes.
Elle raccrocha vite et s’installa confortablement pour observer les événements.
Elle distingua d’abord, en silhouette, des villageois tomber sur le sol, inexplicablement. De façon inopinée, comme au ralenti, ils s’affalaient les uns sur les autres dans des positions parfois grotesques pour s’immobiliser définitivement.
La scène était incompréhensible à Victoria.
Mais elle commença à distinguer un certain nombre de personnes inconnues qui portaient d’étranges casquettes. Et des armes à la main.
Soudain, un adolescent jaillit dans le champ de vision, réussit à s’enfuir, à échapper aux balles qu’on tirait sur les habitants du camp.
Et sa trajectoire de fuite alla à la rencontre de celle de la caméra syp cam.
Il tomba le visage en travers de la caméra.
Un homme, le torse nu, vêtu d’un pantalon kaki, vint l’achever d’un coup de gourdin distrait et s’éloigna. Wilhelmina s’échappa entre les jambes du soldat et disparut en faisant de grands bonds. Et jamais Victoria ne revit aucun des villageois.
Une unique goutte du sang de celui qui ne serait jamais un homme, cet adolescent allongé dans le champ de la caméra, coula lentement le long de sa joue en gros plan. Puis une autre goutte.
Ses cils battirent… lentement, une dernière fois. Et il mourut.
Une larme de sang resta en suspens un instant sur le rebord de sa pommette et s’écrasa sur le sol avec la lenteur d’un film au ralenti.
Il sembla à Victoria que le cri qui émanait d’elle n’aurait jamais de fin.
Et en reculant contre le mur d’en face, Victoria sut.
Pourquoi ?
Pourquoi le sang de l’adolescent était-il vert ?