Je me nomme Justin et je ne suis pour tout vous dire, qu’un humble et jeune voyageur qui a tracé sa route en vivant de biens nombreux périples… Mais l’histoire que je me dois de vous conter, est bien plus extraordinaire que toutes les fables bavassées par de vieux démons cupides accoudés aux comptoirs des plus sombres tavernes… Non, je ne veux pas témoigner d’une de ces histoires fomentées par des vieillards, aveuglés par les vapeurs de l’alcool… L’histoire que je vais vous raconter est bien plus attrayante en vérité, mais installez-vous près de moi, et prêtez une oreille attentive à mes propos, car je vais vous faire part sous peu, du sombre récit que l’on m’a raconté…
Un soir que j’allais au gré des routes, à mesure que me portait le vent du Nord, je découvris une vieille cahute isolée qui éveilla mon intérêt… C’est que le froid meurtrissait ma chair et la faim tourmentait mes entrailles… Je n’étais alors qu’un jeune vagabond à la recherche d’un simple asile pour la nuit… Dans l’espoir de recevoir quelque subsistance, je m’approchai de la sombre cahute en bois. Dévoré par la curiosité et l’envie, j’observai l’intérieur à travers une fenêtre des plus poussiéreuses. La cahute semblait inoccupée…
Etrange pourtant, un feu crépite dans la cheminée… mais le silence règne et personne ne daigne montrer ses plus viles guenilles… Soudain, un vieillard apparaît à la fenêtre… Misère mon pauvre cœur, croyez bien que j’en eus peur ! Il esquissa un sourire des plus étranges, ce qui eut pour effet de défigurer le visage ridé du vieil homme… Vieux, et sans âge… Heureux de recevoir chez lui quelque invité, il m’accueillit chaleureusement en sa modeste demeure. Ici, pas de faste ni d’opulence… La richesse du lieu seul était ce feu étrange… Avide et cruel, celui-ci léchait de ses flammes sempiternelles les bûches ardentes… Séduit par la danse infernale, mes yeux brillaient au contact de la flamme aguicheuse… Viens…
Mais le vieillard me sortit de ma rêverie et me dit soudain :
« Bienvenue à toi jeune étranger qui veut connaître moult aventures des plus trépidantes… Approche, mais approche que diantre ! Viens réchauffer tes guêtres humides près du feu ! Je me nomme Vallard et je suis bien vieux désormais, mais dieu sait que ma mémoire est bonne… Ah, je ne reçois que peu de visiteurs, et quelque présence me fait le plus grand bien ! »
Intrigué par les facéties et l’enjouement de mon hôte, je résolus de m’installer dans un fauteuil des plus confortables, dont la qualité contrastait avec le confort usé de la masure… Le vieillard s’assit à son tour et me fixa du regard, comme s’il voulait déceler quelque chose au plus profond de mon âme. Puis ses yeux se tournèrent vers le feu ardent, et une étrange étincelle s’alluma au fond de son œil noir… Mes yeux se détournèrent lentement vers les flammes sensuelles qui menaient leur danse cruelle au cœur du foyer… Le vieil homme commença son récit, et il me sembla voir apparaître la scène au cœur de la fournaise…
Vallard me dit : « Je me souviens du temps jadis… où je n’étais qu’un modeste écuyer… oui, il y a bien longtemps de cela… J’étais jeune et encore incrédule face au monde qui m’entourait… Mais un jour, je fis une rencontre des plus extraordinaires… En effet, un soir que je cherchais du travail auprès d’un riche seigneur qui daignerait accepter mes services… Un homme, une créature ou le diable que sais-je, m’aborda dans l’ombre… Il empoigna le col de ma chemise d’un geste vif, et croyez bien que j’eus peur alors… Je craignis pour ma vie… L’être obscur me chuchota à l’oreille quelques mots… « J’ai besoin de quelque service l’ami… Rassure-toi, si tu es juste, tu n’as rien à craindre de moi… Je suis elfe de la nuit et l’on m’appelle Haydan. J’ai besoin d’un écuyer qui daignerait me préparer une monture des plus redoutables… Trouve moi le destrier le plus fougueux et le plus farouche que tu pourras. » Ce faisant, il glissa malicieusement dans ma main une pièce d’or finement ouvragée… Que voulez-vous… J’avais peur et j’acceptai l’offre de l’étranger. Je partis en quête d’une monture sauvage, et la lui préparai pour une sorte de tournoi, comme il me l’avait instamment demandé. Une fois la tâche terminée, il prit congé de moi et me rendit ma liberté… Cependant, j’étais jeune et avide de savoir quel était cet être étrange… Je me mis en selle à mon tour et le suivit à distance… J’arrivai alors dans une sombre forêt que nous parcourûmes longtemps, avant de parvenir enfin à l’orée d’une vaste plaine. Dissimulé par les arbres et un feuillage complice, j’observais la scène avec intérêt… Je la revois encore, cette scène étrange…
L’imposant destrier s’élance avec fougue au centre de la plaine. Sa robe noire étincelle sous les lueurs du crépuscule comme un sombre suaire… Au creux de ses muscles saillants, la sueur s’étiole comme des larmes amères, et réfléchissent la lumière éphémère… L’animal semble en furie… Une fétide exhalaison de poussière et de soufre importune ses naseaux en feu. Sa respiration est saccadée, rapide, intense… Les sens en alerte, l’animal impétueux attend un signe de son maître qui siège au creux de son échine. Celui-ci le flatte à l’encolure d’un geste sûr et déterminé. Il attend quelque chose qui semble ne pas venir… Mais quoi ? Dissimulé sous un large pardessus noir, l’elfe de la nuit devient ombre. Indécelable à quiconque, son visage n’est que ténèbres pour les yeux impies qui oseraient s’approcher de lui. Le silence devient pesant à ses oreilles… Accablant comme le spectre de la mort qui se déplace… Pas un souffle, pas un bruit… CRAC ! Haydan agrippe soudain les rênes de son destrier qui se cabre sous l’effet de la surprise… Nous ne sommes plus seuls… Mais l’elfe de la nuit ne daigne pas se déplacer pour constater l’origine du bruit suspect. Figé comme un colosse de pierre… Il attend… Progressivement, les muscles du cheval se tendent… quelqu’un, quelque chose approche… Pernicieuse comme la mort, une ombre déambule en silence derrière eux comme un serpent vicieux. Mais Haydan ne bouge pas, les sens en alerte… Il se tend comme un arc avant la bataille… doucement… furtivement… Une silhouette sépulcrale s’élève dans son dos comme un infâme bourreau envers sa proie… Elle le désire… Elle le veut, la sournoise… pour déguster sa chair et se délecter de ses muscles encore chauds… L’odeur du sang l’affole et exalte ses papilles en émoi… Je veux me repaître des vivants et satisfaire mon orgueil qui convoite les corps les plus alléchants à mes yeux… L’ombre étrange grogne doucement… comme un félin qui ronronne elle attend un signe de sa proie, afin de commencer le jeu infernal… Haydan le sait… le bal peut commencer. En un geste leste et habile il tire son épée du fourreau et retourne sa monture dans un élan fougueux… un dragon frétille d’impatience devant lui comme un serpent insatiable… Que le combat commence… L’elfe de la nuit s’élance vers le grossier reptile dans un nuage de poussière… Sa respiration s’accélère, ses poumons sont en feu… L’âcreté de la terre importune ses narines. C’est l’odeur de la mort qui le toise céans. Le dragon en furie s’élance sur sa proie délicieuse comme le tigre sur sa victime… L’abomination sort ses griffes rétractiles qui se font sabres sous la lumière changeante… Mais Haydan l’évite de justesse… L’animal veut jouer avec lui… Poussière… Feu… Les portes de l’enfer s’ouvrent devant lui… Flammes… Les démons noirs aux yeux blancs l’attendent patiemment… des tisons ardents sont dans leurs mains… Soufre… La poussière suinte sur son visage et l’étouffe comme dans une tombe sans issue… La Mort l’a invité, c’est une danse qu’il ne peut refuser… Au son des sarabandes et des tambours de guerre… Grand dieu non ! C’est son cœur qui palpite et cogne contre sa poitrine en fureur… Colère… Ses sentiments se mêlent en désordre… Il est feu, il est joie, il est fou… Je suis en vie… L’elfe de la nuit devient prédateur… c’est lui désormais qui mène la danse macabre… Sang… Il jaillit et bouillonne comme une source chaude… Rage… Elle vient de son ventre, elle cogne dans sa tête… Cri véloce… Il déchire le silence et lacère l’ennemi… Sang… il suinte de ses pores et l’enlace comme un linceul humide… Mais quoi ? Que se passe-t-il ?… Silence… la soudaine quiétude le frappe comme un poignard au creux du dos… Qui suis-je ?… Je ne sais pas, je ne suis plus… Froid… il enlace sa proie, il enserre sa victime… Mort… son souffle s’est tu, je suis las éperdu… Flou… la poussière aveugle mes yeux et emprisonne ma gorge… Qui est mort ?…
Qui est vivant ? L’elfe de la nuit ou l’abomination ?
La créature fétide a fait la révérence… insoumise, indomptée et nonchalante, elle s’incline selon la bienséance… L’elfe de la nuit tombe à genoux. L’épaule démise, le cœur déchu, il a finit par séduire le dragon en furie… Il inspire profondément l’air chaud de la vie, il envahit son être et s’empare de lui, puis s’effondre en pleurant sur le sol maculé d’infamies… »