La communauté du fantastique et de la science-fiction  







 
Titre, Auteur, Acteur... 

Convention Arcanienne : Le Reportage !   -   Grand concours de dessin   -   Mercredi, jour du cinéma   -   Mercredi, jour du cinéma   -   Mercredi, jour du cinéma   -   EVERQUEST II - Living Legacy   -   Nouvelle Version de Warhammer 40K!   -   Mercredi, jour du cinéma   -   Le Meilleur des Mondes avec Leonardo Di Caprio   -   Autour de Tolkien

Sujets concernés par ce texte : Fantasy
Type de document : Conte

     
 
Les sabots des chevaux résonnaient en claquements brefs et vifs sur les dalles disjointes, et remontaient en échos fébriles le long du bois usé du fiacre bancal. Les roues aux fines armatures ruisselaient des dernières flaques d’ombre, où se reflétait le crépuscule fuyant l’obscur, et l’aube nouvelle, encore à ses prémisses d’or indolent ; le ciel lentement se teintait de couleurs disparates, sous le voile brumeux des rêves qui, bientôt, trouveraient leur fin, lorsque la ville résonnerait des souffles courts des marchands de fruits haletants sous le poids de lourdes caisses, puis les cris des livreurs de journaux aux joues rougies par l’air vif et matinal.

Mais, pour l’instant, ce moment d’intense fragilité quand le jour peine à se mouvoir sur la scène de nos histoires, et de nos existences, seules quelques silhouettes erratiques affrontaient, de leur marche souple, entrecoupée, parfois, du frôlement de tissu soyeux sur un sol pentu, le silence pesant le long des ruelles étroites : les grandes artères développaient en vain leurs sombres tentacules chargées d’illicites promesses, comme des bohémiennes aventureuses tendraient la paume de leurs mains aux étrangers égarés, pour quelques minutes de plaisir, ou quelques secondes d’oubli.
Je posai la main sur le rideau de velours gris, cette teinte poussiéreuse qui finit par annihiler toute première couleur, pour n’en laisser que de vagues réminiscences, et observai cet univers qui se séparait déjà de moi : la vitre maculée de traces de doigts créait une seconde barrière physique à la poésie des lieux ensommeillés, et je savais que, cette fois, ce serait la dernière.

Comme une condamnée à l’exil forcé, roulant sur les chemins cahotants et mal agencés de sa propre fuite. Là où on ne retourne jamais, là où plus rien ne compte.
 Ce sont les battements du cœur dont on se souvient encore, jusqu’aux deniers moments, jusqu’à ce que les veines se tarissent et que les soupirs s’éteignent d’eux-mêmes.
Mais moi, je me rappelle de tout, les détails m’assaillent de leurs images chatoyantes, le mauve de ma robe, l’odeur de renfermé âcre qui imprégnait les coussins élimés du fiacre, les chiens efflanqués au poil hirsute sous les lueurs déclinantes des réverbères, les reniflements intempestifs et virulents du conducteur.

Peu importe où mon histoire s’est déroulée, jadis, et peu importe où elle se finira un jour.
Les lieux ne conservent que rarement leur état originel, ils se transforment, ils muent, les maisons, excroissances de pierres et de marbre, font place aux parcs luxuriants, les places où glisse l’eau de fontaines blanches déteignent et diluent leurs couleurs jusqu’à ne plus former qu’un tout grisâtre, des rues salies de déchets où se tordent des femmes en haillons.
Tout évolue.
Seuls les êtres ne changent jamais. Ils demeurent foncièrement ce qu’ils ont toujours été : des ramifications d’esprits complexes et tortueux, conditionnés par des siècles d’aveuglement puéril.
Ils ne voient rien. Ils n’entendent rien. Ils imaginent le monde comme une coupole cristalline dont chaque reflet, le plus infime soit il, leur est familier ; ils oublient qu’il existe des recoins où l’âme humaine se garde bien de s’apposer, de peur d’y sombrer.
En cette matinée d’un été maussade, un fiacre aux portières bosselées par les intempéries se dirigeait pourtant vers un de ces points de non retour, qui existe seulement pour ceux qui savent encore le concevoir, le construire. Et l’aimer.
Une porte. Un arc de cercle entre le Ciel, et Notre Enfer personnel, celui que nous portons tous au plus profond de nous-même.

Le véhicule s’immobilisa brutalement, dans un hurlement ténu des roues et le sifflement du métal, et je fus presque projetée en avant par la force de l’impact, me retenant à grand peine à la banquette râpée du siège arrière. Presque instantanément, dans une économie de mouvements digne d’un illusionniste, le conducteur ouvrit la portière et me tendit sa main calleuse, sans doute dans le but charitable de m’aider à m’extirper du flot de dentelles qui entravait mes mouvements.
 
« Désolée Mademoiselle, j’ai bien failli ne pas m’arrêter à temps. »
 
J’esquissai un faible sourire et, sans lui répondre, tentai d’apercevoir, au-delà de la masse spongieuse de sa vaste silhouette, le paysage qui, émergeant du brouillard nébuleux en vagues grisâtres, s’étendait devant nous.
Refermant la main, l’homme redressa son chapeau qui, déposé de guingois sur ses cheveux de chaume, lui donnait un air faussement patibulaire en dissimulant la moitié de son visage rubicond dans la pénombre, et accueillit mon mouvement de recul d’un reniflement sonore. Puis il plongea ses doigts aux ongles noircis de suie, ou peut être était ce de terre, dans la poche intérieure de sa veste, et il en sortit une tabatière dont il secoua le contenu, avant de pousser un autre reniflement, empreint de satisfaction cette fois-ci.
 
« Y a plus rien à voir par ici, si j’avais su que vous vouliez rejoindre un terrain vague, enfin, des ruines, quoi, je ne me serais pas pressé autant…Regardez-moi ces pauvres bêtes, elles n’en peuvent plus... »
 
Il frappa amicalement l’encolure d’un de ses chevaux qui renâcla, avant de bourrer sa pipe d’une substance noirâtre à l’odeur étrange de cannelle et de bois de santal mêlés, et je me décidai à sortir hors du fiacre, alors qu’il lançait dans les airs une fumée trouble et nauséabonde.

L’endroit, bien sûr, avait terriblement changé. Des fiers murs de pierres lisses, des fenêtres aux châssis de bois ciselé, des vitres polies comme des miroirs dressés à la surface d’une eau glacée, il ne restait plus grand-chose ; des souvenirs en lambeaux s’accrochant encore en colonnades à demi effondrées sous les entrelacs de ronces sauvages, un sol d’un beige soutenu où venaient s’épanouir une mousse épaisse ; des balcons avachis, tenant encore à quelques pans lézardés de fines lignes noires, une balancelle usée aux cordes rongées par l’érosion, le vent, le temps.
 
«  C’est triste toute cette place perdue, on pourrait construire de bonnes maisons, bien solides, pour les nouveaux arrivants, ceux qui viennent s’entasser comme des indigents dans les taudis aux abords de la ville, avec leur marmaille bruyante, leurs chiens galeux et leur détresse…
Vous êtes sûre de ne pas vous être trompée d’adresse, Mademoiselle ?
- J’ai vécu ici. Je ne pourrais jamais l’oublier. »
 
Je serrai inconsciemment les poings sur les pans de ma robe, lorsque le regard circonspect de l’homme se posa sur moi, puis détailla attentivement les boucles qui effleuraient mes épaules d’une caresse d’or et d’améthystes, le liseré délicat de la chaîne à mon cou. Il ôta la pipe de sa bouche, reprit son souffle et exhala un long nuage cendreux, avant d’opiner brutalement du chef, faisant tressauter son chapeau informe.
La tension qui s’était emparée de mes muscles se relâcha imperceptiblement. Si j’avais pu sourire, en cet instant, je pense que je l’aurais fait, mais mon esprit déjà s’engageait le long des sentiers masqués par les décombres du manoir, et j’avais peu de temps à consacrer au conducteur, au demeurant brave homme, qui m’avait emmenée jusqu’ici, que j’avais tiré d’un abrutissement ensommeillé alors qu’il tentait vainement de trouver un client pour achever sa nuit, et qui avait accepté que je le guide sur des chemins depuis longtemps négligés.
 
«  Je vois. Ca devait être une belle demeure. »
 
Je crûs qu’il en avait terminé, et que je pouvais le renvoyer à sa famille, à sa femme qui devait déjà s’inquiéter de son absence, à moins qu’elle ne soit habituée à le retrouver à demi ivre au petit matin, après une dernière tournée dans un établissement de spiritueux miteux, à ses enfants que j’imaginais sans peine, les joues rondes, les cheveux blonds et secs, pareils aux siens, mais il se racla la gorge et poursuivit, en mal d’attention, peut être, à moins que mon mutisme l’ait brutalement poussé à confier ses pensées.
Ou alors, le lieu, sans qu’il puisse vraiment se l’expliquer à lui-même, l’intriguait déjà. Comme un appel langoureux et sourd, que seul l’esprit peut percevoir au-delà des rumeurs de la ville s’éveillant, du jour reprenant ses droits, et de la vie s’installant doucement.
 
«  Je me demande ce qui a bien pu se passer ici…Et je ne sais pas si c’est bien prudent de vous laisser toute seule, vous pourriez tomber dans un fossé créé par le repli de la terre, ou vous blesser avec les pierres…Sans compter qu’il y a tout un tas de gars qui ne connaissent pas le remords, et qui pourraient rôder en l’attente de vous voler vos bijoux… »
 
J’interrompis sa diatribe en portant ma main gantée de velours à mes oreilles, faisant jouer les complexes attaches de morganite : les boucles glissèrent dans ma paume et, du même geste délibérément lent, j’ôtai la chaîne d’or aux mailles entrelacées, avant de me tourner de nouveau vers lui :
 
« Prenez-les, puisque vous craignez qu’ils n’attirent le mal. Mais je vous en prie, à présent, partez. »
 
J’insistai sur ce dernier mot, et un long frisson involontaire courut le long de l’échine du conducteur, dont je ne connaîtrais jamais le nom, lorsqu’il rencontra l’expression de mes yeux que je lui masquai en secouant impatiemment la tête. Mais quelques secondes avaient suffi, quelques secondes d’une intensité poignante, pour modifier l’atmosphère d’entente tacite qui avait régné entre nous. Insidieuse, la peur, comme le chant ténu, les mélopées des feuilles sèches sous les frôlements de la brise, déroula sa saveur aigre autour de l’homme, sur le hérissement subit de sa peau sous quelques sensations glaciales, une chair mise à nu.
Il tapota sa pipe en terre sur sa botte de cuir décrépit, et refusa d’un signe de tête presque instable, hésitant, l’éclat des parures que je lui tendais.
 
« Prenez-les, en dédommagement de tout ce chemin parcouru.
Je n’en aurais plus l’utilité, de toute façon. »
 
Il ne fit pas un geste pour s’approcher des bijoux offerts, bien au contraire. Sa jovialité un peu brusque éteinte au seul son de ma voix, il déposa ses mains rugueuses sur le museau d’un de chevaux, comme pour y chercher un soupçon de vie, ou de chaleur, et ce geste tremblant d’une nervosité subite réveilla en moi, pour un court moment, ce qui ressemblait à s’y méprendre à de l’amusement amer. Je me mordis les lèvres, et m’agenouillai sur le sol humide de cette rosée matinale qui, même en des lieux reculés, nimbe les êtres d’une fine pellicule ondulante, avant de placer le contenu de ma main entre les brins d’herbes d’un vert presque outrancier.
Ils bruissèrent paresseusement au contact de la terre, mais je suis bien certaine que l’homme n’entendit pas leurs faible clapotis, pas plus qu’il ne vit se dessiner, sur leurs contours luisants, des gouttes d’une eau de nacre.

Puis je me redressai et, retirant les quelques feuilles éparses qui s’étaient nichées aux pans de ma tenue, je fermai les paupières, apaisant la douleur subite irradiant de mes iris, la migraine que je sentais venir jusqu’à moi, naviguant entre les dalles anciennes, rampant le long des dernières colonnes, chargée de cette odeur d’humus et de sève fruitée que jamais je n’ai pu oublier, ne serait ce que le temps d’une nuit, ou d’une étreinte.
Cet Appel provenant de nulle part, mais trouvant ses fondations et ses reflets en moi, comme autant de cris, comme autant de rires.

Une porte. Un arc de cercle entre le Ciel, et Notre Enfer personnel, celui que nous portons tous au plus profond de nous-même.

Et je m’avançai, sans un regard en arrière, abandonnant en chaque pas ce que j’avais été, et retrouvant à chaque foulée les sensations autrefois perdues. Là où mon nom oscillait en chaque chose, sur le lierre tenace et sous les balustrades gainées de feuillage dense, agitant les visages placides de statues marmoréennes d’une respiration aphone, leurs lèvres sinueuses sous de muets saluts. Leurs bras inertes et arrondis dévoilant de gracieux arcs, comme une voûte de marbre, effleurant mes cheveux dénoués.
Déjà je ne me rappelais plus le fiacre, le conducteur et cette lueur d’effroi que j’avais contribuée à faire naître sur sa figure couperosée, et derrière moi j’entendis distinctement les hautes herbes resserrer leurs étreintes de ronces et de fleurs aux corolles fripées, les décombres balayés par d’invisibles mains, s’affaissant encore un peu plus au creux du sol fangeux, les craquements des pierres se fendillant, faisant courir sur les pans de murs leurs réseaux de toiles fissurées.
 
J’avançai, les battements de mon cœur se précipitant contre ma poitrine, usant de la paume de mes mains comme de points de repère, de contact, face à cet univers délicat, fragile, que j’avais connu, aimé, et qui, fébrilement, me réapprenait, et me reconnaissait.
Mais dans ses rencontres erratiques, dans ses attouchements langoureux, régnait bien plus de douleur que de joie, comme si le jardin, Mon Jardin, avait perçu, lui aussi, que nous nous aimions pour la dernière fois. Deux âmes distinctes et pourtant si semblables, l’une créant l’autre à l’envie, jusqu’à ce jour, justement, où l’envie disparaîtrait.
 
Je voudrais pouvoir te dire, au nom de l’amour que nous nous sommes donné, jadis, que je t’ai pardonné. Je voudrais te dire que le temps a rempli son office, que la destruction des années a finalement annihilé toute sensation de haine, et qu’aujourd’hui je peux repenser à nous, si ce n’est avec un sourire attendri, du moins sans peine.
Mais je ne peux pas.
Je n’ai jamais pu.
Et si tu m’avais connue, si tu m’avais vraiment connue, tu l’aurais su. Tu aurais su que, sous les plus grands miroirs, se masquent souvent les plus terribles des réalités, que les apparences ne sont que des jeux sous lesquels nous nous enlisons, par crainte de souffrir, ou par lassitude, par habitude. Mais ce qui était au départ de notre existence une possibilité, devient notre tombeau, là où se brisent nos espoirs et nos envies. Nous n’avons qu’un choix restreint de loups de satin ou de brocart que nous offre le monde, nous nous en parons, et nous avançons sans pouvoir jamais nous en détacher.
Un pour chaque jour, un pour chaque nuit…Et qu’arrive t’il lorsque nous ne pouvons plus nous mentir ?
 
Je n’ai jamais prétendu que l’amour se résumait à un marché de dupes, d’où nous sortirions tous vaincus, que ce soit par toi, par moi, ou par les parties de nous-même dont nous ignorions l’existence. Je n’ai jamais prétendu que nous ne nous blesserions pas, mais cette blessure, si tu m’avais vraiment aimée, tu me l’aurais épargnée.
Parce que c’est elle qui a tout déclenché.
Parce que c’est ce regard que tu m’as lancé, au travers de ta honte, au travers de ce corps de femme que tu serrais, qui a gelé tout ce que j’aurais pu ressentir, qui m’a contrainte à tout dissimuler, à entasser mes émotions au pied de cette glace amère contre laquelle tes excuses se sont brisées, à jouer, une fois de plus, de cette apparente froideur qui t’a toujours décontenancé, même au tout début.
 
J’ai fui en avant, sans rien entendre, abandonnant ce que nous avions bâti ensemble d’une simple phrase, ces mots qui me rongent les lèvres et les insensibilisent à d’autres baisers, j’ai fui vers mon jardin de Silence, vers mon havre de paix, là où j’ai écrit, encore, depuis toujours, mes textes que tu n’aimais pas, parce qu’ils me détournaient de toi.
Ma peine est devenu un encrier où je trempe mes doigts, pour mieux te bafouer.
Mais ce jour-là, vois tu, ce jour-là, la Pluie s’est déversée, et depuis j’attends toujours qu’elle stagne, qu’elle parvienne à se maîtriser, pour renaître, malhabile, et de nouveau…
Marcher.
 
Et puis, comme si elle avait toujours été là, la Porte se dessina devant moi, un liseré d’or écaillé délimitant son profil arrondi sur le mur couvert d’églantiers aux bulbes pansus et rosés.

Je tendis la main, en une offrande silencieuse, puis enfonçai mes ongles sous la peau striée de veinules bleues, esquissant sur sa surface membraneuse des lignes rougeâtres dont, peu à peu, les gouttelettes se muèrent, en mouvements circulaires, en un dessin complexe.
La douleur, bien sûr, tenaillait mon avant bras, mais je ne faiblis pas sous la pression fulgurante imposée à ma chair, et bientôt le sang se condensa, alors que les plantes achevaient, au loin, de refermer, inlassablement, le sentier que je venais de parcourir.
Au creux de ma main, brillant par intermittence sous les faibles éclats du soleil perçant à travers les voûtes de racines tortueuses, les contours de la Clé tremblotèrent, avant de se fixer dans une inertie relative.
Alors, seulement alors, je pus entrer.

Ce n’était pas une pièce, puisqu’il n’y avait pas de réelles limites.
Ce n’était pas un horizon, cependant, car il s’y trouvait une fin.
C’était un cercle, une symétrie presque trop idyllique, une confusion végétale où fleurissait l’imagination, les silhouettes de plantes inexistantes, sans mots savants pour les décrire, sans noms pour les faire devenir, une symphonie exubérante de couleurs mouchetées, et de bruissements d’ailes vulnérables.
A mon approche, elles furent prises d’une fièvre bouillonnante, sous l’odeur moite du sol et de leurs parfums mêlés, et ployèrent en étreintes puissantes, avant de dessiner une toile de fond, puis les pages ruisselantes de sève d’un lourd manuscrit, qu’elles me tendirent avidement, tout comme, quelques minutes auparavant, j’avais tendu la main pour y recueillir la Clé.
 
Je m’assis.
J’essayai.
Mais je savais déjà que je ne pourrais pas écrire, pas maintenant, que le temps des jeux entre la plume et moi s’était achevé en cette matinée trouble, où j’avais appris brutalement le sens même de la vie ; pas celle que j’inventais, dont je cherchais les mots pour l’embellir, qui courrait sur le papier, mouillée de mes souvenirs et de mes rêves, pas celle que j’imaginais, et qui prenait tout son envol en ces lieux étranges, centenaires, où tout semblait possible.
 
Je laissai tomber le livre, et la couverture épaisse, craquelée, fit entendre un gémissement dont l’écho traduisit, sans autre mot possible, ce que je ressentais, et que j’avais jusque là conservé, malgré le bruit des sabots des chevaux sur les dalles des chemins, malgré le regard débonnaire du conducteur du fiacre, malgré les décombres de mon Manoir, tout comme j’avais marché sur les ruines d’un amour. Piétinant.
Pour finalement m’abattre ici, là où personne, personne, ne saurait jamais que j’avais pleuré.

Les pleurs sont les armes des faibles, dit-on, mais au moins ils sont des armes.

Les pages se délitèrent, d’abord faiblement, puis avec une ampleur augmentant de seconde en seconde, envahies de frissons chargés d’une onde nacrée, glissant entre les herbes s’affaissant, et l’encre se déversa en couleurs de sang, de terre, et d’or, ses anneaux lents, s’insinuant entre les nervures végétales. Les fleurs se ternirent, comme si leurs teintes irréelles n’avaient été que le reflet d’une bougie sur laquelle le vent aurait apposé son étreinte mortelle, les contours se fripèrent en tissus trop fragiles.

Je regardai mes mains.
Je regardai mon corps, derrière les replis de soie mauve.
Je regardai les remous, vibrants, sous ma peau...Et toute cette eau...
Elle coula de mes cheveux épars, sous mon corsage de dentelles, emportant avec elle le rose de mes joues, la saveur sucrée des lèvres, ce qui fait de nous des êtres humains, et non pas de purs esprits, les souvenirs, les sensations, les émotions indicibles.
Je m’allongeai.
Et j’attendis.
 
Ce jour là, une pluie torrentielle rompit la ronde de l’été.
Il plut, comme il n’avait jamais plu, même en plein automne, une slave d’eau malsaine, d’un blanc étincelant sous les faibles rayons d’un soleil maladif, et perçant sous les nuages cotonneux, une ondée amère, sans fin.
Il plut une odeur âcre, éphémère et pourtant persistante, ce genre de senteur qui poursuit encore les souvenirs, des années plus tard, celle d’une terre nécrosée, de pétales de jasmin, et de souffre.
 La pluie bâtit des rigoles sur les trottoirs mal entretenus, charriant un flot d’immondices, de détritus et de fruits pourris tombés des étals, entre les dalles mal agencées, faisant déraper les pas pourtant prudents des chevaux, les sabots détrempés sous les pattes noueuses.
Les rares enfants autorisés à sortir, ou bien dont les parents débordés ne pouvaient pas surveiller les moindres faits et gestes, jouèrent toute l’après midi au bord des immenses flaques reflétant  tout à la fois le ciel, leurs frimousses et leurs sourires édentés ; ils construisirent des radeaux à l’aide de ficelles à demi arrachées et de planches en bois vermoulu issues des demeures familiales, ils les firent tournoyer au gré du vent.
 
Ils devaient, devenus adultes, tous se remémorer cette journée d’eau et de jeux, alors que les rues leur appartenaient, à eux, et à eux seuls. Souverains enfantins d’un royaume déchu, aux couleurs grises et blanches.

Car, le jour suivant, se déclara la toute première épidémie de fièvre jaune.
Suivie de beaucoup d’autres.

On accusa les esclaves venus d’Afrique, et les moustiques chargés, dans leurs entrailles, des miasmes de cette peste qui allait ravager le pays, et ce durant des années, détruisant l’organisme humain, désorganisant ses cellules, créant autour d’elle un rayon de paralysie générale et de peur.

Mais vous et moi, nous savons bien que cela n’était pas dû à toutes ces hypothèses fumeuses.

Peu importe où mon histoire s’est déroulée, jadis, et peu importe où elle se finira un jour.
Les lieux ne conservent que rarement leur état originel, ils se transforment, ils muent, les maisons, excroissances de pierres et de marbre, font place aux parcs luxuriants, les places où glisse l’eau de fontaines blanches déteignent et diluent leurs couleurs jusqu’à ne plus former qu’un tout grisâtre, des rues salies de détritus où se tordent des femmes en haillons.
Tout évolue.
Seuls les êtres ne changent jamais. Ils demeurent foncièrement ce qu’ils ont toujours été : des ramifications d’esprits complexes et tortueux, conditionnés par des siècles d’aveuglement puéril.
Ce que je suis, ce que j’ai été ?
A quoi cela vous servirait-il, d'avoir tant de réponses, si vous ne savez pas poser les bonnes questions...
Et puis, quelle importance pour vous, après tout ? Il vous suffit de savoir ce que j’ai fait.

Les hommes ne voient rien. Ils n’entendent rien. Ils imaginent le monde comme une coupole cristalline dont chaque reflet, le plus infime soit il, leur est familier ; ils oublient qu’il existe des recoins où l’âme humaine se garde bien de s’apposer, de peur d’y sombrer.

Je regrette, bien sûr.
J’espère juste que ce conducteur, dont je ne me rappelle que le visage, et sa famille en sont sortis indemnes, mais là-dessus, comme pour beaucoup d’autres choses, je n’ai pas de certitudes.
J’ai tué avec rage, avec mépris, mais je ne le voulais pas vraiment, non, pas vraiment…
C’était juste de la pluie…
 
     

 
par Thaïs Erin
le 30/01/2007
page visitée 453 fois.