Un voyage malheureux.
Je me suis liée avec Clémence
Mais dans ma quête d’indépendance
J’ai oublié les liens qui m’unissaient
Aux personnes que j’aime et que je ne reverrai plus.
Aileen
Qu’il était doux pour Aileen de déjeuner chaud par temps de neige et de froid. Seule dans un petit salon, elle dégustait des brioches au beurre sorties du four et du lait chaud. Elle avait prévu de descendre en ville avec Clémence, mais elle n’avait pas réussi à la trouver dans le logis. Et bien tant mieux, j’ai d’autant plus de brioches pour moi. La jeune femme finit sa dernière bouchée, retira sa serviette du col de sa robe vert pâle, puis sortit du salon. Elle n’allait pas se laisser abattre par l’absence de Clémence, elle irait donc dans la fameuse bibliothèque du Havre, dans un des coins du logis.
Aileen croisa moins de personnes qu’elle ne l’aurait pensé, sans doute le froid. Elle dut pourtant soutenir le regard méprisant d’Alya, la bonne aigrie. Plutôt que de lui porter attention, elle fit mine de remettre en place sa natte, du côté où se tenait Alya. Après cela, elle continua en se disant qu’elle ferait bien pire si elle croisait Abaell, la garce. Enfin arrivée à la bibliothèque, elle fut déçue de s’apercevoir qu’elle n’était pas aussi vaste qu’on prétendait, ou bien qu’elle l’avait imaginée. Une dizaine de meubles, pliant sous le poids des reliures, remplissait une pièce juste trois fois plus grande que sa chambre.
" Vous me semblez bien désappointée, ma petite ? lâcha une voix douce et conciliante.
-Oh, heu non maître, répondit timidement Aileen. Je pensais juste que… qu’elle serait plus grande, plus somptueuse.
-Oh oh oh, rit doucement le maître. Nous ne sommes pas à Entreaux. Cependant, si vous vous donniez la peine de regarder plus loin sur votre droite, vos espoirs seront quelque peu comblés. "
Et effectivement, à peine plus loin, des centaines et des centaines de volumes emplissaient une pièce dix fois plus grande que la précédente. La pâle lumière qui crevait les grandes verrières rendait les lieux intimes. Ca et là, quelques chandelles finissaient de se consumer alors qu’un novice les remplaçait, patient. Après avoir déambulé quelques minutes parmi les rangées d’étagères, elle s’arrêta devant un pupitre isolé. A peine lisible sur le vieux cuir, le titre "Traité de l’ombre et de la lumière" intrigua Aileen.
… qu’il est nécessairement dans l’Etre une part d’ombre et de lumière. Poussé par les évènements et les extrémités, l’Etre se voit de choisir entre une part plus importante d’ombre et sa propre disparition, telle la bougie soufflée par le vent. Il est aussi faux de songer que la lumière toujours plus présente amène à l’amenuisement de l’ombre, car je dis que l’une grandit avec l’autre, et que la limite qui les sépare devient plus fine encore, à tel point parfois que l’une se fond à l’autre. Ce qui arriva aux Grands Empereurs, chez qui la folie côtoya le génie, chez qui la gloire se mua en vanité, chez qui la justice mourut face aux meurtres… comme le sacrifice d’un peut apporter au nombre, l’ombre à sa place dans la sagacité des prince ; qu’un sage ne l’est s’il ne peut l’admettre…
Pour Aileen, ce traité paraissait bien trop obscur, et son auteur bien trop fataliste. Au bout d’une bonne heure, elle se décida enfin pour un petit ouvrage sur l’histoire du Nord. Elle sortit de la bibliothèque en le feuilletant. Au coin d’un couloir, elle aperçut Clémence avec Ckain. Avec Ckain ?... Qu’est ce qu’elle fiche avec Ckain ! Alors qu’elle approchait du couple, Ckain s’enfuit à grandes enjambées. Gros lâche ! Déboulant sur Clémence qui lui adressait un grand sourire, Aileen lui demanda : " Qu’est ce que tu fais avec lui ! C’est le frère de l’autre garce ! Pourquoi …
-Dis moi Aileen, lâcha calmement Clémence, voudrais-tu venir en voyage avec moi ?
-… tu restes avec cet imbéc… En voyage ? Mais où ? changea t’elle de ton.
-Le Duc à un pavillon de chasse en descendant l’Automne, en pleine forêt. J’aimerais qu’on y aille. Juste nous deux, ça te dit ?
-Oh oui ! Bien sûr, je ne veux que ça. " Aileen sautait de joie au milieu du couloir, surprenant les quelques rares passants. Brutalement, elle prit Clémence dans ses bras. " Je vais de suite faire mes malles, et … Au fait on part pour combien de jours ?
-Juste pour deux nuits, on part demain matin. Mais il faudrait que tu demandes à ta grand-mère, tu ne crois pas ?
-Oui, tu as raison, oui ! Viens avec moi "
Elles trouvèrent Rose dans un salon du premier, accompagnée de deux autres nobles, qui se révélèrent après présentations être Deirdre Orpad et Dyane Asileus.
" Il en est tout à fait hors de question, Aileen, fut la première réponse de Rose, incisive. Tu ne peux pas partir alors que tu représentes la maison Fléseau et que l’enfant peut naître d’ici à trois jours. Et puis ta mère risque de ne pas pouvoir descendre au Havre à cause de l’inondation des routes. Pense à ta sœur, un peu !
-Oh, elle sait mener sa propre vie, ma sœur, s’énerva anormalement Aileen.
-Aileen ! Je t’interdis de me répondre ainsi, gronda Rose.
-J’en ai marre que… que tu me brides, lui répondit la jeune femme, après une hésitation. Tu me réprimandes et ne cesses… de contrôler ma vie. Tu hais ma mère, et tu me hais car je lui ressemble plus que je ne ressemble à Père. Tout le monde a pu remarquer que tu préférais Sybille ! Tu lui passes tout !
-Tu me fais honte, Aileen. Devant deux de mes amies ! Cesse immédiatement ton caprice de pauvre fille gâtée.
-Sinon quoi ? la défia Aileen. Tu vas me… "
La réponse passa sur le visage de la jeune femme avec un bruit sec. Il parut à Clémence, présente, que le temps s’était suspendu entre Rose, debout et Aileen, les mains sur le visage. Un lien était prêt à se rompre, et ce fut Aileen qui le coupa, avec un regard empli de colère, lorsqu’elle tourna le dos à sa grand-mère. Et ce ne fut pas cette dernière, têtue et fière, qui tenta quoique ce soit pour éviter la rupture. Deirdre et Dyane, figées et mal-à-l’aise, paraissaient s’enfoncer dans les fauteuils. Aileen sortit, Clémence à sa suite, laissant derrière elle une atmosphère glaciale.
Trottinant derrière Aileen, Clémence ne savait comment aborder le sujet. Après tout, cette dispute venait de son idée de voyage. Alors que des larmes roulaient sur les joues de la jeune Fléseau, elle fut secouée par des spasmes légers. Aux pleurs semblaient se mêler les rires, à la tristesse, le soulagement. Aileen se mit à rire nerveusement, comme si elle se libérait d’un poids énorme, d’une pression qu’elle gardait en elle depuis trop longtemps.
" Je me sens si … soudainement plus libre, de lui avoir enfin tout dit. Clémence, je me sens si légère, et si adulte. "
Communicatif, le rire atteignit Clémence. Comme deux folles, elles rirent à gorges déployées. Dans le couloir, elles virent plus loin un attroupement houleux. La foule se sépara pour laisser passer Abaell, escortée de près par deux hommes. Complètement défaite, la Nérac avait tout perdu de sa superbe. Elle semblait fragile et perdue, prête pour le coup de grâce. Après Grand-mère, ce n’est pas elle qui va me faire peur. Alors qu’elle allait profiter du moment, son mépris s’effaça devant le regard de détresse d’Abaell, qui criait un désespoir profond et sincère. Aileen voulut l’appeler, mais Clémence l’arrêta en lui posant la main sur l’épaule : " Tu vois que cette garce a payé, réjouis-toi Aileen ! On dirait que tu es triste pour elle.
-Oh… non, pas triste. Je suis plutôt heureuse, fit elle avec un pauvre sourire. Mais j’aimerais savoir pourquoi on la traite ainsi, vois-tu…
-Laisse donc ! s’agita Clémence, en la tirant par le bras, on a un voyage à préparer.
-Attend ! Je veux savoir ! " Elle tapota l’épaule d’une femme de chambre et la questionna sur ce qui s’était passé. " Oh, elle là, elle a assassiné deux demoiselles, l’une en la noyant, et l’autre en l’étripant avec son peigne, expliqua t’elle avec de grands gestes significatifs. Et elle a accusé son frère d’être l’assassin, et aussi de l’avoir poussée par la fenêtre de la femme qui est morte étripée.
-Son frère ? s’étonna Aileen. Ckain, mais il était avec toi, Clémence.
-C’est donc une véritable menteuse, conclue Clémence. Et qui accuse son propre sang. N’aies donc pas de pitié pour elle, Aileen.
-Oui… Tu as raison. "
Sur ce, elles gagnèrent la chambre d’Aileen afin de se changer et prendre un sac léger pour le voyage. Elle enfila une robe bordeaux plus large, pour l’équitation, et des bottes. Clémence lui prêta un bonnet marron et un lourd manteau rouge fourré.
" Par contre, je ne t’ai pas prévenue, mais Ckain vient avec nous, il faut bien un homme pour veiller à notre protection. Ca ne te dérange pas ? dit Clémence, un large sourire aux lèvres.
-Si on peut le qualifier d’homme, celui-là, se moqua Aileen. J’aurais préféré qu’on reste toutes les deux, mais il est effectivement plus prudent d’avoir une troisième personne avec nous. Cependant, tu ne penses pas que d’avoir été accusé de meurtre par sa sœur ne l’a pas refroidi pour ce voyage ?
-Justement, répondit Clémence espiègle, cela lui changera les idées de venir avec nous ! Bon, descendons. Logiquement, il devrait nous attendre dans la cour avec les chevaux.
-Vous avec une bien étrange relation, tous les deux, insinua Aileen avec une regard cherchant la confidence. Je vous ai vu tout à l’heure, et là, il vient avec nous. Je ne vais pas être de trop dans ce voyage par hasard ?
-Tu te fais des idées, " ria l’autre jeune femme. D’un rire qui sous entend que je ne suis pas loin de la vérité. Ce voyage va être très amusant, je crois.
Elles arrivèrent dans la cour et trouvèrent Ckain avec trois chevaux, apprêtés. Après un échange de sourire, ils se mirent en selle. Une voix impérieuse les arrêta dans leur départ : " Aileen ! Je t’interdis de partir, tu m’entends ! " Rose se tenait au milieu de l’entrée monumentale du logis, dans une robe trop légère pour le froid qui régnait dehors. Tout le monde dans la cour observait la scène. " Reviens ma chérie, cria de nouveau Rose, plus douce. Je te pardonne tes paroles malheureuses. " Le cheval d’Aileen fit mine de rebrousser chemin.
" Aileen ! trancha Clémence dans l’hésitation de la jeune femme.
-Je… Tu n’as rien à me pardonner, grand-mère. Je veux être une femme, maintenant, dit Aileen, toujours plus dure. Et je n’ai certainement pas besoin de toi et de tes sarcasmes. Tu dis que tu as honte de moi, et bien qu’importe, car je me fiche de tes considérations à mon égard. Je te laisse avec ton vin, et ta solitude puisque personne n’apprécie ta compagnie. "
Alors qu’Aileen faisait tourner son cheval vers Clémence et Ckain, cet inébranlable colosse que semblait être Rose vacilla sous les paroles de sa petite fille. " Aileen, soupira t’elle, ne me laisse pas toute seule… " Mais il n’y eut personne pour l’entendre.
La descente vers le Havre fut silencieuse et pesante, mais l’activité de la ville donnait de nombreux sujets de conversation. Et tout d’abord sur la faim qui torturait les trois voyageurs lorsque les douces effluves de pains chauds atteignirent leurs narines. Ckain se sacrifia donc à acheter du pain et des gourmandises pour la route. Ils quittèrent la capitale la bouche pleine de pain d’épices, de brioches ou de gâteaux aux noix ; l’humeur meilleure alors qu’ils longeaient l’Automne, légèrement gonflée par les crues des affluents en amont.
Les chevaux au trot, ils eurent le loisir, malgré une petite pluie, de contempler un paysage mi-automne avec les roux fanés des quelques rares arbres encore feuillus, et mi-hiver avec une neige éparse qui s’accrochait aux racines, aux branches, et au sol humide. L’Automne draguait aussi des agglomérats de branches et de broussailles alourdis par la neige. Ceux-ci côtoyaient les modestes embarcations de pêcheurs que la pluie n’effrayait pas, et les navires de commerce qui reliaient Aval aux quais du Havre. Si la plupart affichaient le pavillon des diverses maisons des Vaux Gris, certains voguaient sous les couleurs du Cyn ou du Pontife, plus rares encore étaient les commerçants venant de l’Empire du Sud. En effet, les marchandises du Sud arrivaient plutôt à Wyzen ou encore à Valgrive. Aileen revoyait l’exotisme dans le port de Valgrive, alors que des marins à la peau plus mate, déchargeaient les galères.
" Je ne vois aucun pavillon de la République de Thélèmes, songea Aileen à voix haute. Je pense à ma sœur, elle a un nouvel ami en le fils du frère du Duc. Je crois qu’il s’appelle Neil.
-Elle se fait d’étranges amis ta sœur, répondit sèchement Clémence. Tu ne préfèrerais pas parler d’autres choses. Je ne suis pas partie du Havre pour en entendre parler, ma petite Aileen.
-Oh, désolée. Parlons alors du lieu où l’on se rend ?
-C’est un petit pavillon à un kilomètre du fleuve, près d’un étang, au beau milieu de la forêt. Ca va être passionnant Aileen, s’excita Clémence. Bon il faudra faire sans les domestiques, ils ne s’y trouvent que durant l’été et le début de l’automne, pour la chasse du Duc.
-Nous y serons tranquilles, compléta Ckain, timidement.
-Oui. Les alentours nous offrent de magnifiques promenades à cheval…
-Je ne sais pas si j’aurais particulièrement envie de monter demain, la coupa Aileen.
-…et aussi une petite bibliothèque pour les rabats joies. "
Ainsi ils discutèrent de choses sans conséquences. Après une vingtaine de kilomètres, ils abandonnèrent le fleuve et son trafic pour un large sentier au milieu des bois. L’humidité intense de la forêt perçait les manteaux et Aileen n’avait qu’une hâte, arriver au manoir. Elle pouvait d’ailleurs en voir les trois tours, à près d’un kilomètre, cachées la plupart du temps par la frondaison du bois. Alors qu’elle avait de nouveau perdu de vue Clémence et Ckain, Aileen se retrouva dans une clairière, devant le manoir. Il s’agissait d’un simple pavillon de chasse rectangulaire d’un étage, avec trois tours d’angle à trois niveaux. Aileen compta treize cheminées, mais aucune ne crachait de fumée annonciatrice de feu, et donc de chaleur. Clémence dit juste, personne ne nous accueillera, nous serons tranquilles. Elle nota tout de même la présence d’une cabane plus loin, occupée sans doute par un gardien.
Les trois amenèrent les chevaux à l’écurie, au Sud du pavillon. Ils les dessellèrent et leur donnèrent du foin avant de prendre l’entrée de service, par les cuisines, dont Clémence avait la clé. Ckain s’occupa d’allumer les foyers de la cuisine alors que les filles partirent vers les chambres. Comme le soir tombait, les salons et les halls étaient sombres et froids. Chacune un chandelier à la main, Aileen et Clémence visitèrent les lieux. Du hall principal partait trois escaliers desservant l’étage de chacune des ailes du pavillon. Un sanglier, un cerf et un héron marquaient chacune d’elles. Les deux amies préférèrent le héron. Elles trouvèrent trois chambres, en début de couloir, près d’une salle d’eau.
" Clémence ? Tu ne voudrais pas partager ma chambre ? suggéra Aileen. Je suis un peu angoissée dans ce manoir. Tout y est trop sombre.
-Mais c’est normal, on va tout allumer dans cette aile, ne t’inquiète pas. Et puis quand on aura commencé à chauffer les chambres, ça ira mieux. Ne fait pas ton enfant, voyons.
-Bon d’accord, mais c’est trop grand pour nous trois seuls. "
Clémence entra dans sa chambre en haussant des épaules. Aileen pénétra dans la sienne. La pièce paraissait chaude, avec ses murs couverts de tentures, son lit aux draps épais et moelleux, et sa cheminée dans le coin. La jeune femme réussit tant bien que mal à allumer son feu, alors que Clémence avait fini d’allumer celui de Ckain. La fille du Nord s’occupa de l’âtre de la salle d’eau, et de placer la marmite à chauffer. Quand elles rejoignirent Ckain aux cuisines, Aileen se sentit oppressée par les ombres dans les couloirs et le hall. Les trophées de chasse et les statues en bois de lutins qui se dressaient sur la balustrade. Elle serra plus fort son manteau qu’elle n’avait pas encore enlevé à cause du froid. Elle fut donc heureuse de trouver les cuisines chauffées par un feu crépitant, au-dessus duquel bouillait une soupe aux lards et aux choux. Le jeune homme avait également mis le couvert et coupé le pain qu’il avait acheté au Havre.
Ils dévorèrent leur dîner tout en bavardant, heureux d’être arrivés, et impatients de se glisser dans les draps et sous les couvertures. Ils montèrent donc dans leur chambre sans se faire prier. Clémence prit un bain alors qu’Aileen lisait le livre qu’elle avait pris à la bibliothèque du Duc.
L’ouvrage traitait de l’histoire de l’empire Nord, la plus puissante entité politique avant l’avènement de Léorn à Suse, cinq ans avant la naissance de Sybille. Aileen lisait que l’empire avait fédéré tout le continent nord, la République de Thélèmes, qui resta toujours plus ou moins indépendante, et les Vaux Gris. Près de seize empereurs se succédèrent avant que l’influence du pontife ne transforme le souverain en objet de légitimité pour les barons. Puis le pontife prit les pleins pouvoirs et les ecclésiastiques écartèrent les grands de l’empire. Les pontificats durèrent près d’un siècle avant que la République d’abord, puis le Cyn ne prennent leur indépendance. Les princes de la lignée impériale s’installèrent au Cyn, toujours liés au Pontife. Le duché des Vaux Gris s’éloigna également d’Entreaux, tout en restant son vassal.
Aileen termina le livre sans savoir ce qui déclencha la guerre de Norterr. Elle aurait aimé connaître l’histoire du royaume de Clémence, comprendre sa haine envers Entreaux et ses représentants. Il lui faudrait pour cela attendre d’être rentrer au Havre, et d’avoir subi la colère de Grand-mère…
Bien qu’elle n’en eût aucune envie, Aileen se leva pour aller au latrine. Le froid dans le couloir était si prenant qu’elle se couvrit de son manteau. Arrivée dans le hall, elle entraperçut une lueur dans l’aile au sanglier, en face. Outre le craquement du plancher sous ses pas, elle pouvait aussi entendre dans le silence du manoir des murmures lointains. Tu dois rêver ma pauvre fille !
Elle revit pourtant la faible lumière dans le couloir du sanglier. Angoissée, elle se dirigea vivement vers la chambre de Clémence, pour l’y trouver vide. C’est une farce ? Comme Ckain n’était pas non plus dans son lit, elle fut presque soulagée. Rira bien qui rira le dernier, mes amis. Confiante, elle retourna dans le hall, prête à faire sursauter les deux amoureux. Elle descendit dans le hall sur la pointe des pieds, et s’arrêta au pied de l’escalier du sanglier. Deux ombres s’approchaient d’elle, discutant. Elle se glissa dans l’obscurité, sous la balustrade. Aileen fut secouée de s’apercevoir, à la lumière de la chandelle de Clémence, que l’homme avait qui elle discutait n’était pas Ckain, mais un grand blond élancé et nerveux, au visage certain, au regard froid.
" … j’avoue avoir eu du mal à la tuer, celle-là, c’est pour ça que je suis arrivé en retard. Et puis le vieux n’a pas voulu me filer l’herbe, dit l’homme avec une voix profonde.
-Ce n’est pas bien grave, tout est fixé pour le moment. J’ai un alibi pour me justifier, elle dort à l’héron. J’espère juste maintenant que l’enfant ne viendra pas en retard, sinon tout sera plus long et douloureux. "
Le couple s’éloigna, et Aileen ne put entendre le reste de la conversation. Le peu qu’elle comprit n’avait pour autant pas plus de sens. Sauf une chose : elle servait d’alibi à Clémence. Mais pourquoi ? Elle organise d’étranges rencontres. Avec un tueur ? Il me semble que cet homme a parlé d’une fille qu’il avait eu du mal à tuer. Alors qu’Aileen restait perplexe, un craquement sec lui fit regarder au-dessus d’elle.
Difforme et grimaçant, lui tirant la langue avec une ironie joyeuse, un lutin se penchait sur Aileen. Ou plutôt, comprit-elle ensuite dans un cri d’horreur, une des statues de ces immondes créatures crevait l’air pour lui fracasser le crâne; sourire aux lèvres, folie dans le regard.