Le soir tombait doucement au-dessus de la large route pavée qui sinuait dans la montagne. Un mystérieux individu emmitouflé dans un ample manteau noir marchait sur cette route en direction d’un village niché plus bas, au pied de la colline. Lorsqu’il pénétra dans le hameau, il n’y avait plus âme qui vive, les commerçants avaient fermé boutique et les laboureurs étaient rentrés des champs pour profiter chez eux d’un repos bien mérité.
***
Il s’était senti attiré par ce village mais rien ici ne le frappait. Peut-être s’était-il encore trompé… Mais quelque chose lui dicta de rester jusqu’au lendemain. Il n’y avait pas d’auberge dans ce patelin miteux, tant pis, il n’y serait pas allé de toutes façons. Il préféra rester dormir dans la forêt. Que lui réserverait le lendemain ?
C’était une soirée fraîche, comme il y en a beaucoup à cette période de l’année, l’hiver se rapprochant à grands pas. Le jeune garçon courrait pour rentrer chez lui, car même s’il ne faisait pas très froid, il était pieds nus, et la boue était glaciale, il avait hâte d’être chez lui et d’étendre ses jambes devant un bon feu. Il se demandait ce que sa mère aurait préparé pour le repas ce soir-là. Il était déjà parti chercher des outils au village voisin quand la maîtresse de maison avait commencé à cuisiner. Avec un peu de chance il arriverait avant que le soleil ne soit complètement couché.
Un dernier tournant dans le chemin de terre et il vit la maison familière apparaître derrière un talus. Il s’arrêta un instant devant la porte pour reprendre sa respiration et pour se rendre plus présentable, sa mère n’aimait pas quand il était débraillé, en fait elle ne l’aimait pas tout court.
Il poussa la porte qui émit un faible grincement. Sa mère et son père étaient assit sur la grossière table en bois. Un homme capuchonné était attablé à leur côté. Le garçon qui venait d’entrer ne salua pas et se fit tout petit : lorsqu’ils avaient des invités, ses parents l’ignoraient soigneusement pour mieux l’admonester quand leur hôte était parti. Il ne pu s’empêcher de remarquer que l’homme avait du vin dans sa coupe, Père n’avait pas beaucoup de vin, il ne le sortait que pour des membres de sa famille ou pour conclure des affaires importantes. Comme cet homme ne semblait pas faire partie de sa famille, le garçon se dit que ce devait être la seconde option. Tout en les regardant, le garçon heurta une chaise avec son genou. Les trois adultes se retournèrent vivement. Ils ne l’avaient pas entendu entrer. Son père marmonna rapidement quelque chose à l’étranger. L’homme se leva et ils se serrèrent la main. Le jeune garçon ouvrit de grands yeux : l’homme au capuchon était bossu et tout petit ! Peut-être était-ce un nain comme dans les contes qu’il lisait chez le clerc du village… Le petit homme jeta un regard au garçon en dessous de sa capuche, qui frissonna : ce regard était empli de convoitise malveillante.
Le nain s’enfonça dans le crépuscule, suivi du regard par l’enfant, jusqu'à ce que son père lui donne une taloche à l’arrière de la tête, lui ordonnant de mettre la table avant d’aller ranger le bois dans l’abri. Son frère et sa sœur arrivèrent sur ces entrefaites. Ils avaient passé la journée dans une grande ferme voisine, comme chaque jour. Ils embrassèrent Père et Mère sans jeter un seul regard à leur petit frère. Il n’en fit pas cas, il avait l’habitude ; c’était ainsi depuis qu’il était né. Comment l’auraient-ils appelé de toutes façons ? Il n’avait pas de nom. Ses parents n’avaient pas pris la peine de lui en donner un : il n’était qu’un gêneur à leurs yeux, sa naissance n’avait pas été prévue, il ne leur servait que de bonne à tout faire, quel intérêt de donner un nom à un outil ? Cette pensée amère lui traversait l’esprit chaque jour. Ainsi était sa routine.
Après le repas, il finit ses corvées pendant que les autres allaient se coucher sur leurs paillasses respectives. Puis il se rendit dans la grange, là où il dormait. Cela aurait pu l’attrister encore plus, mais en réalité, il appréciait la compagnie de leur vieux cheval de trait, hérité de son grand-mère maternel, il ne parlait pas, il ne pouvais donc pas le réprimander. Et puis comme ça, il avait pu s’aménager un petit coin douillet dans la paille. Et il pouvait le garder propre. Une journée éreintante de plus dans une vie triste et sans surprise. Il s’endormit en rêvant de jours meilleurs. Pourtant le lendemain promettait d’être le pire de tous.
***
Le cri strident du coq réveilla le jeune garçon. Il bâilla à s’en décrocher la mâchoire et s’étira comme un chat. Il épousseta ses vêtements et retira les brins de paille de sa chevelure.
L’air froid et humide du matin s’engouffra sous sa fine tunique lorsqu’il sortit de la grange. Il s’approcha de la maisonnée, se récitant mentalement les tâches qu’il avait à faire au cours de la journée, bien qu’il n’en eut pas besoin. Ce n’est qu’à ce moment là qu’il se rendit compte qu’il y avait du monde devant la porte. Ses parents discutaient vivement avec deux hommes à l’air peu commode. Le petit homme de la veille était présent également, mais il n’avait pas son capuchon. Le garçon put enfin le détailler : il avait vraiment tout d’un nain : une courte mais épaisse barbe rousse lui mangeait le visage, il avait de petits yeux porcins et malveillants profondément enfoncés sous des sourcils broussailleux. Ce petit bossu, vêtu d’un crasseux pourpoint vert se frottait les mains comme s’il venait de conclure une bonne affaire. Puis le frère aîné s’écria : « Le voilà ! »
Tout le monde se retourna vers le garçon qui venait de sortir de la grange. Les deux hommes qui accompagnaient le nain se saisirent de lui sans la moindre délicatesse. Le garçon se débattit, l’incompréhension brillant dans ses prunelles.
« Père, Mère ! Que se passe-t-il ? !
-Je ne suis plus ta mère, répondit la femme avec un sourire cruel, et lui , ce n’est plus ton père. Tu n’es plus rien pour personne à présent. Sauf peut-être pour ton futur propriétaire qui sait ?
-Pr.. Propriétaire ? balbutia l’enfant tandis qu’on lui mettait des fers aux poignets. »
Les deux parents ne répondirent rien et se contentèrent d’arborer un sourire satisfait, tandis qu’on le poussait vers la place du village. Il n’eut que le temps de se retourner vers ses frères et sœurs et d’apercevoir dans le regard de sa sœur aînée, une lueur de… compassion ?
Sur la place, la foule se massait autour d’une haute estrade en bois sur laquelle un groupe de gens était misérablement tassé et enchaîné.
C’est sur cette surface de bois branlant que le petit homme se hissa péniblement, tirant brutalement le gamin derrière lui. Arrivé en haut, il le poussa aux cotés des autres. Le garçon tomba contre une jeune femme blafarde. Elle était si maigre que l’on pouvait voir ses côtes et dans son visage émacié, la lueur de ses yeux semblait éteinte, comme si son esprit était parti très loin. Il se tourna vers les autres et constata la même chose chez chacun d’entre eux . Ils semblaient tous malades et affamés, beaucoup portaient des hématomes au visage, sans doute avaient-ils été battus. Le petit homme prit soudain la parole, d’une voix forte, avec toute l’aisance de l’habitude. Il haranguait la foule avide en faisant de grands gestes vers le groupe prostré sur l’estrade. L’incompréhension fit place à l’horreur sur le visage du garçon lorsqu’il saisit enfin qui était cet homme. C’était un commissaire-priseur, et eux, allaient être mis aux enchères en tant qu’esclaves !
***
Le mystérieux étranger en manteau noir se réveilla en entendant la rumeur du rassemblement. De là où il était, il avait une vue plongeante sur le village. Hum, que pouvait-il bien s’y passer ? Curieux, il décida de descendre jeter un œil.
L’enfant sans nom écoutait les paroles du petit homme, comme plongé dans une morbide fascination, tout comme la foule plus bas. L’un des deux hommes de main se saisit de la jeune femme contre qui il était tombé, elle poussa un unique et pitoyable couinement quand on la traîna au devant de l’estrade.
« Mesdames et Messieurs, combien pour cette belle jeune femme ? Elle n’en a pas l’air, mais c’est une méticuleuse fée du logis, quand au reste, je dois vous avouer que je vous laisserai l’honneur de l’essayer vous-même, s’exclama-t-il avec un rire gras. »
La foule ricana volontiers. Elle fut achetée par un grand homme à la barbe hirsute. Puis passèrent un vieillard boiteux, qui ne fut pas acheté, et un jeune homme musculeux aux traits tirés qui fut acheté assez cher par un gros bonhomme au teint hâlé, un étranger sans doute. Et ce fut le tour de notre jeune garçon.
Le petit homme le tira brutalement en avant, il tomba à genoux , ses yeux balayant la foule totalement insensible à sa détresse. Il remarqua à peine l’étrange homme au grand manteau noir. Il était trop préoccupé par sa propre situation pour s’intéresser à d’autres.
« Mesdames, Messieurs, voici une petite perle rien que pour vous ! Un jeune homme dans la force de l’âge, qui sait faire beaucoup de choses ! Y compris, attention, lire et écrire ! Un garçon rare mesdames et messieurs ! Alors ? Combien en donnerez vous ?
Un jeune homme dans le public leva trois doigts. Il en proposait trente pièces. Le garçon le détailla plus précisément : c’était un noble à en juger par la bonne facture de ses vêtements et aux couleurs chatoyante de ses braies. Ses yeux croisèrent les siens, des yeux brillants de cruauté et d’envie. L’enfant dut se faire violence pour ne pas fondre en larme et se jeter au bas de l’estrade. Mais il savait que cela aurait été inutile, il ne serait jamais allé bien loin. Puis le gros bonhomme qui avait acheté le précédent jeune homme proposa cinquante pièces de cuivre. Il était gros et gras, accompagné d’une jeune femme, très belle mais au regard vide, qu’il tenait en laisse comme un chien. Il avait un énorme cigare à la bouche. Un vieil homme, sec et voûté, au visage ridé comme une vieille pomme, en proposa soixante-dix pièces de cuivre.
Au pied de l’estrade, un homme édenté interpella le jeune garçon :
« Eh ben, t’en as de la chance ! Trois hommes qui se battent pour toi ! Le premier est certainement un nobliau qui s’ennuie et qui a envie de s’amuser, si tu vois ce que je veux dire ! Le deuxième, un propriétaire de mines de sel dans le continent de l’est qui t’exploitera jusqu’à ce que tu en meures ! Et le dernier, un vieil hibou grincheux qui cherche un cobaye pour faire progresser la science dans l’illégalité ! Si tu veux mon avis, petit, tu ferais mieux de t’enfuir à la première occasion ! Ha, ha, ha ! »
Et il s’éloigna en riant . C’en fut trop pour le garçon, qui se mit à sangloter sans pouvoir se retenir. Il entendit le jeune noble proposer quatre-vingt pièces de cuivre. Personne ne proposait une somme plus importante et le commissaire-priseur se mit à compter :
« Quatre-vingt pièces une fois ! (Tout était fichu, il se mit les deux mains sur la tête en essayant de se persuader qu’il s’agissait d’un affreux cauchemar.) Quatre-vingt pièces deux fois ! (Il allait se réveiller bientôt dans sa grange avec le vieux canasson qui demandait du fourrage.) Quatre-vingt pièces tr… !
-Une pièce d’argent ! s’exclama soudain quelqu’un dans la foule. Et je rajoute ceci en plus !
Le gamin leva la tête. C’était l’homme étrange au grand manteau noir. Une large capuche dissimulait son visage, tandis qu’il brandissait un joyau de sa main gauche. C’était un étincelant et énorme rubis, dont on ne pouvait détacher les yeux une fois qu’on les y avait posés. Ce fut le cas du commissaire-priseur, dont les yeux étincelaient d’envie et de cupidité. Il se saisit du bijou et de la pièce d’argent.
« Marché conclu ! cria-t-il. Voici votre nouvelle acquisition ! »
Et il poussa le garçon. Celui-ci n’avait aucun moyen de se rattraper, car il était encore menotté, et il tomba tête la première au bas de l’estrade. L’homme en noir le rattrapa avant qu’il ne touche le sol, le remit debout d’une main ferme et le tira à l’écart sans un regard en arrière. Une fois qu’ils eurent fait trois pas, et qu’un nouvel esclave était présenté à la foule, l’homme se saisit de la chaîne et à la stupéfaction du garçon, cette dernière rougeoya avant de tomber en poussière avec un faible grésillement.
« Allez, dépêche-toi, fit l’étranger en poussant le garçon devant lui. On doit quitter cet endroit. »
L’enfant obtempéra sans un mot, trop choqué par ce qu’il venait de se passer.
Quelques minutes plus tard, alors qu’ils se hâtaient sur la route pavée et qu’ils arrivaient en haut de la colline surplombant le village, le garçon secoua la tête comme pour se réveiller d’un mauvais rêve. Il décida d’examiner l’homme de plus prêt. Il était grand, tout vêtu de noir, d’un manteau ample de très bonne facture. « Il doit être riche, se dit le garçon, d’un autre coté, les pauvres ne peuvent pas se payer d’esclaves ». L’enfant ne parvint pas à distinguer ses traits sous sa grande capuche, il ne voyait que les contours de son visage, nets et anguleux. Que lui réservait-il ? Il ne put s’empêcher d’envisager des milliers de scénarios, tous plus horribles les uns que les autres. Et plus il y pensait, plus il tremblait de terreur, ses jambes menaçant de le trahir. L’homme allait-il le lui dire ? Mais ce dernier resta silencieux, regardant droit devant lui comme si le garçon n’existait pas.
Alors qu’ils traversaient un pont en pierre, le garçon avisa la rivière asséchée qui passait en dessous, puis les fourrés et la forêt plus loin. Parviendrait-il à atteindre la forêt avant que son nouveau « propriétaire » ne le rattrape ? Il connaissait la forêt par cœur, ses caches comme ses pièges, il devrait parvenir à le semer. Encore fallait-il arriver jusque là… Avait-il le choix ? Devait-il se soumettre à son destin ou tenter le tout pour le tout ? L’homme allait-il le tuer s’il essayait de s’enfuir ? Se poser des questions auxquelles on ne pouvait répondre n’avançait à rien, quelques instants plus tard, et il n’aurait plus cette occasion. Le garçon ne perdit plus de temps à réfléchir, il fonça !
Sans se retourner un seul instant pour voir s’il était talonné, il courut comme jamais il n’avait couru, le plus vite possible, jusqu’aux arbres protecteurs de la forêt. Mais à peine eut-il atteint la lisière du bois, qu’il continuait à courir, pour mettre le plus de distance possible entre lui et l’homme en noir. Il traversa un bosquet de bouleaux, contourna un chêne, sauta par-dessus les racines d’un autre, courut encore et encore, jusqu’à ce qu’une main s’abattit sur son épaule. Une autre se plaqua contre sa bouche et une voix malveillante lui susurra à l’oreille :
« Tiens ? Ton nouveau maître ne te plais pas ? Tu as bien raison, tu seras beaucoup mieux avec moi, ma beauté. »
Le garçon voulut crier mais la main l’étouffait . Son assaillant le plaqua contre un arbre, et il sentit une lame froide de couteau sous sa gorge. Son agresseur n’était autre que le jeune noble qui avait proposé quatre-vingt pièces de cuivre pour l’acheter. Ses yeux étaient injectés de sang, son maigre corps fut secoué d’un rire hystérique en voyant sa faible proie se débattre en hurlant de terreur. Puis d’un seul coup il cessa de rire et posa son couteau contre les lèvres de l’enfant. Il gronda d’un air menaçant :
« Tu fais trop de bruit, je n’aime pas les enfants bruyants. Je devrais te couper la langue, comme les autres. »
Les autres ? Quels autres ?! Le garçon cessa de hurler d’un seul coup. Le fou eut un sourire satisfait, puis arracha la tunque élimée de sa victime, qui se remit alors à crier de plus belle.
« Assez, cria l’homme en brandissant son couteau. »
Il l’abattit sur sa pauvre proie. Mais l’enfant ne sentit pas le coup venir. Il rouvrit les yeux. Le nobliau contemplait son poignet d’un air stupéfait. De longues lanières de papier s’étaient enroulées autour de sa main, retenant la lame meurtrière. Il lâcha sa victime qui s’écroula pathétiquement contre l’arbre et se retourna, prêt à frapper celui qui osait le déranger. C’était l’homme au manteau noir. Aucun des deux ne l’avait vu ni entendu s’approcher. Il tenait l’autre bout des lanières de papier dans sa main gauche.
« Laisse-le, oublie-le, et part maintenant, fit-il d’une voix calme.
-Que je le laisse ? Mais bien sûr, messire, railla le fou, écroulé de rire. Dans tes rêves, pauvre type ! »
Et il se jeta sur l’intrus. Qui ne fit pas un geste pour se défendre et ne recula même pas d’un pas. Car son agresseur ne l’atteint jamais. De nouvelles bandes de papier, vives comme des serpents, l’avaient attrapé de toutes parts, stoppant net son assaut. Il tenta de les trancher, mais elles repoussaient aussitôt ; et il constata avec effroi qu’elles le tiraient lentement, mais inexorablement dans le sol. Il redoubla d’ardeur en poussant des cris de rage et en crachant comme un chat. Mais lorsque l’humus de la forêt l’avait enseveli jusqu’à la taille, ses cris de rage se muèrent en cris de terreur. Il eut beau se débattre comme un diable, rien n’y fit, et bientôt, la terre recouvra son visage. Mais les cris continuaient. Il fallut du temps à l’enfant pour se rendre compte que les cris ne venaient plus du jeune noble, dont on ne voyait, ni n’entendait plus rien, mais de sa propre bouche, incontrôlables et irréfrénables. Son cœur menaçait d’exploser et secoué de tremblements inconcevables, l’inconscience le prit.
***
Lorsqu’il s’éveilla, il n’ouvrit pas les yeux tout de suite. Il savoura d’abord la chaleur de l’air qui l’entourait, le moelleux du lit dans lequel il était allongé, et la douce odeur de citron frais qui flottait dans l’air, comme en été, dans les vergers du voisin. « Je dois être mort, se dit l’enfant. Ce doit être ça, je suis au paradis. » Il ouvrit les yeux pour voir à quoi ressemblait le paradis. Il fut bien déçu, car ce n’était rien de plus qu’une petite chambre, douillette, mais chichement meublé d’une table, de deux chaises, de deux lits et d’une armoire bancale. Dehors, on ne voyait pas grand-chose à travers les carreaux sales de la petite fenêtre, surtout qu’il y avait de la brume. Ce devait donc être le matin.
Sur l’une des chaises, il reconnut sa vieille tunique et ses restes de menottes. Il y avait une bassine sur la table avec un linge maculé de boue posé à coté. Il se tâta les pieds. Ils étaient propres. Ah, on lui avait donc lavé les pieds. Délicate attention. Puis les évènements passés lui revinrent en mémoire. Cela lui fit l’effet d’un arbre prit au coin de la figure. Il se sentit moins bien soudain, et eut besoin de s’adosser aux oreillers. Il était seul. Devait-il en profiter pour s’enfuir à nouveau ? L’angoisse le taraudait. Il n’y avait que l’homme en noir pour l’avoir amené là. Il lui avait sauvé la vie et l’avait déposé dans un lit, pourtant le garçon ne pouvait s’empêcher d’en avoir peur. Bon, il ne trouverait pas de solution à ses problèmes en restant allongé dans un lit, aussi confortable fut-il. Il se leva.
Brr, finalement, en dehors du lit, il ne faisait plus si chaud. Il enfila sa tunique sale, jeta un regard de dégoût à la paire de fers et poussa la porte de la chambre, qui craqua doucement sur ses gonds. Alors qu’il allait franchir la porte, un étrange cri retentit.
« Pukiiiiii !
-Pu.. quoi ?! fit le garçon, regardant autour de lui pour voir d’où venait le bruit.
-Pukii--iiii ! fit le cri de façon plus insistante. »
C’est alors que l’enfant baissa les yeux. Ses yeux s’agrandirent de stupeur tant il avait devant lui la plus étrange créature qu’il eut jamais vu. Une petite bestiole au pelage vert pastel, qui ne lui arrivait pas au genou et qui le fixait de ses grands yeux noirs. Elle avait de grandes oreilles tombantes comme un cocker et adorable petit museau. Elle avait des tâches noires sur l’abdomen et au bout des oreilles.
« Bon sang, se dit-il, c’est le genre de créature que ma sœur trouverait craquante. » La créature, dressée sur ses pattes arrière faisait de ridicule petits bonds sur ses jambes courtaudes en essayant d’attirer son attention et sa très longue queue touffue se balançait au même rythme. C’est en regardant cette queue dressée que le garçon trouva que la petite chose n’était plus si mignonne. Il y avait en effet deux énormes crochets noirs au bout, entourés de plusieurs crochets plus petits, et il se dit que la bestiole n’aurait aucun mal à le transformer en viande hachée si l’envie lui prenait.
Pourtant, la créature continuait à se balancer et à sautiller en gazouillant. Le gamin sourit, comment quelque chose d’aussi mignon pourrait être aussi dangereux. Il s’avança vers elle. La chose se mit alors à pousser des cris affolés et à battre des bras en se mettant sur son chemin. Apparemment, elle ne voulait pas qu’il quitte la chambre. Tant pis pour lui, il préférait être loin lorsque l’homme en noir reviendrait. La créature se mit alors à gronder d’un air menaçant et il ne put s’empêcher de sourire tant c’était comique.
« Tu ne devrais pas le sous-estimer. Menthe est peut-être petit mais il peut être dangereux quand il s’y met, fit une voix dans son dos. »
Il se retourna en sursautant. Son cœur sombra dans sa poitrine. C’était l’homme en noir qui était de retour ; il empoigna l’enfant et le poussa dans la chambre avec rudesse, le dénommé Menthe sur ses talons. Il fit un geste de la main et la porte se referma tout seule. Il jeta sur l’un des lits le paquet qu’il avait sous le bras.
« C’est pour toi, fit-il laconiquement. »
Puis il se laissa tomber sur l’une des chaises en soupirant. L’enfant défit l’emballage en papier du paquet. Il contenait une chemise de voyage, des braies, un courte cape en laine et des chausses en peau de chèvre. Il jeta un œil méfiant à son hôte, qui avait retiré sa capuche et posé son manteau sur le dossier de sa chaise. « Enfin ! se dit-il, je peux voir le visage de ce type mystérieux. » Il se massait les tempes avec les pouces, il avait l’air las. Le garçon fut surtout surpris par son âge, il s’attendait à quelqu’un de plus vieux. Bon, certes il avait au moins une dizaine d’années de plus que lui, mais certainement pas plus de trente. Chez cet homme, même une fois le manteau retiré, c’était la couleur noire qui prédominait : sa longue tunique était noire et la robe qui dépassait en dessous également. Ses cheveux étaient noirs également, couleur aile-de-corbeau, ils étaient humides de la brume du dehors, et lui tombaient lourdement sur les épaules. Comme l’enfant l’avait remarqué plus tôt, il avait les traits nets et anguleux, mais il était assez bel homme, on eut dit un oiseau de proie. Son visage très clair semblait presque raide, comme celui de ceux qui ne sourient jamais. La seule marque qu’il ressentait des émotions était le pli de ceux qui ont toujours les sourcils froncés. Il releva la tête et retira ses mains de ses tempes, et l’enfant put voir ses yeux, ou plutôt son œil, car l’homme était borgne, son œil droit couvert par un cache-œil , noir également. L’autre œil était d’un bleu sombre et intense, ouf, un peu de couleur chez ce sombre personnage. Il ne semblait d’ailleurs pas avoir à son égard d’intentions hostiles… du moins pour le moment.
Le garçon enfila ses habits. Ils étaient sobres, mais ils tenaient bien chaud, il enfila des bottes pour la première fois de sa vie, c’était étrange d’avoir les doigts de pied emprisonnés là-dedans. L’homme fouilla rapidement son manteau et en sortit une théière, deux tasses, et une petite boite métallique contenant du thé qu’il posa sur la table, sauf la théière qu’il posa à l’extérieur, sur le rebord de la fenêtre. Il en retira le couvercle et fit des cercles dans l’air avec son index. L’enfant regarda, bouche bée, la brume couler paresseusement dans la théière, se changeant en eau en touchant le fond. Lorsque la théière fut remplie, il remit le couvercle et claqua des doigts au-dessus. De la vapeur commença presque immédiatement à s’échapper de la théière.
« Co…Comment faites vous cela ?! balbutia le garçon.
- Cela fait partie des choses que je dois t’expliquer. Veux-tu du thé ? »
Cette question anodine fit soudain céder un bouchon dans l’esprit du gamin.
« Du thé ? Mes parents ont décidé de me vendre à un commissaire-priseur, j’ai été vendu comme esclave, j’ai faillit me faire poignarder par un cinglé, je suis tombé dans les pommes avant de me réveiller face à un démon vert qui fait « Puki ! », je vous ai vu faire des choses insensées et vous me demandez si je veux du THE ?! Mais vous êtes fou ! s’écria-t-il en gesticulant comme un dément .
- Ou c’est toi qui le devient. »
Il ne sut que répondre à cela. Maintenant qu’il avait craché tout son venin à la figure de quelqu’un, toute la lassitude et les émotions de la veille lui revinrent en plein visage. Il vacilla tout à coup et s’effondra sur la chaise en face de son interlocuteur en sanglotant faiblement.
Quelque chose lui tapota la cuisse, il baissa les yeux sur un Menthe qui émit un petit couinement compatissant. La créature se hissa sur la table et lui servit une tasse de thé brûlant , qu’il lui posa sous le nez. Le gamin eut un rire amer mais porta la tasse à ses lèvres. C’était très chaud mais ça faisait du bien. Il rassembla son courage pour faire face à l’homme en noir. Celui-ci le regardait intensément, avec une expression indéchiffrable, buvant tranquillement son thé. Le garçon attendit longuement en buvant son thé qu’il prenne la parole. Mais comme rien ne venait, il ne put résister plus longtemps à la curiosité qui lui brûlait les lèvres.
« Alors ? Qu’allez vous m’expliquer ? »
L’homme posa sa tasse et fronça les sourcils. On pouvait voir qu’un duel important se livrait derrière son unique prunelle. Puis il prit enfin la parole.
« Quel âge as-tu ?
-Onze ans, monsieur. »
L’homme eut une moue embêtée : c’était un peu vieux… Il sembla se demander par quoi commencer.
« Que penses-tu de ce que je viens de faire ?
-Vous voulez dire avec la théière ?
- Oui.
- Ben… Vous devez être un sorcier ou un démon pour faire une chose pareille.
- Je suis effectivement un sorcier. Et depuis quelque temps, je parcours le pays à la recherche d’un disciple, répondit-il , presque embarrassé. Je n’ai pas pour habitude de traîner dans les marchés d’esclaves, cela me répugne, d’ailleurs j’ignore pourquoi j’y ai été ce jour là, et encore plus pourquoi je t’ai… acheté . (On eut l’impression qu’il venait de cracher un ver gluant sur la table.) Mais ce qui est fait est fait.
- V.. Vous me proposez de devenir votre disciple et d’apprendre la magie ? bredouilla l’enfant qui n’en croyait pas ses oreilles.
- A vrai dire, ce n’est pas franchement une proposition, puisqu’au fond tu n’as pas d’autre choix.
- Quoi ?! Je pourrais très bien rentrer chez moi, et oublier tout ce monde de fous !
- Ah oui ? Et tu crois qu’on t’accueillerait à bras ouverts ? Tes parents t’ont vendu à un commissaire priseur si je ne m’abuse. Que penses-tu qu’ils feront lorsque tu seras rentré la bouche en cœur ? »
La réalité derrière cette remarque gifla le garçon en pleine figure. En effet, il n’avait plus rien, déjà qu’il n’avait jamais eu grand-chose au départ. Il se remit à pleurer. Le sorcier attendit patiemment en sirotant son thé avant de reprendre la parole.
« De plus, je t’ai sauvé. Deux fois déjà. Peut-être même trois si on compte que même si tu n’avais pas été vendu comme esclave, tu n’aurais pas vécu très vieux dans ce misérable hameau. Ce qui fait qu’à présent, ta vie m’appartient jusqu’à ce que tu aies remboursé ta dette. »
L’enfant leva les yeux, incrédule, plein de fureur . Pour qui se prenait il , ce magicien de pacotille ?! De toutes façons, la magie, c’est de la diablerie ! … Enfin c’est ce que disent les curés. Son regard furibond croisa celui du sorcier. Il ne discerna aucune malveillance dans le regard bleu nuit, mais aucune bienveillance non plus, juste la certitude d’avoir raison. Ce que l’enfant dut admettre. Il n’avait, effectivement, pas vraiment le choix. Il finit sa tasse de thé en silence. Puis le mage remit le tout dans son manteau.
« Je dois aller chercher des renseignements en ville, tu devrais te reposer, nous partons demain à l’aube… Menthe restera avec toi. »
Il ne se le fit pas dire deux fois et s’effondra tout habillé sur l’un des lits. Alors que le sorcier enfilait son manteau pour ressortir, l’enfant lui demanda :
« Comment dois-je vous appeler à présent que je suis votre disciple ?
-Tu n’es pas encore officiellement mon disciple, mais si tu le souhaites, tu peux dores et déjà m’appeler Maître Tenzien. Et toi , comment t’appelles-tu ?
-Je… Je n’ai pas de nom, répondit-il honteusement.
-Nous avons tous un nom, il suffit de le trouver, même si ce n’est pas une quête facile. D’ici à ce que nous partions, choisis-toi donc un nom, tu le porteras jusqu’à ce que tu trouves le tien. »
Et il partit. Il avait dit cela comme s’il s’agissait d’une évidence. Peut-être le garçon retrouverait-il un jour son vrai nom ? Il l’espéra en tout cas. Mais cette idée de se choisir un nom le troubla. Dire qu’il n’avait jamais réfléchit à quel nom il souhaiterait porter s’il en avait eu un. Différents noms défilèrent dans sa tête jusqu’à ce qu’il sombre finalement dans un sommeil agité.
Maître Tenzien le réveilla en le secouant rudement.
« Debout, on s’en va. »
Encore ensommeillé, le garçon se leva, défroissa ses habits avec lesquels il avait dormi et suivit le sorcier en bâillant. L’aubergiste avait déjà été payé la veille alors ils s’enfoncèrent dans la fraîcheur matinale de l’automne sans se retourner.
Ils remontaient la route pavée que Tenzien avait suivi à l’aller. Lorsque le silence devint trop pesant, le garçon ne put s’empêcher de poser les milliers de questions qui lui taraudaient l’esprit.
« Où allons-nous à présent ?
-Nous allons d’abord faire un petit détour par un bourg à une ou deux lieues, puis nous traverserons le col des Elastrides.