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Sujets concernés par ce texte : Fantasy, Science Fiction
Type de document : Essai

     
 
Ils la réclamaient. Ils hurlaient son nom. Le moment qu’ils attendaient approchait, elle le savait et elle s’y était résignée. Et dire qu’une semaine auparavant encore, nul ne faisait attention à elle, à peine si l’on  connaissait son nom, voire son existence. Mais la rumeur s’était propagée à une vitesse vertigineuse, et à présent, tous voulaient la voir.
 
  Le jour venait de se lever, encouragé par leurs cris. C’était d’ailleurs ce qui l’avait réveillé, mais malgré cela, elle ne s’était pas levée ; elle n’en avait pas la force. Elle était accablée par le remord, et la faim n’arrangeait rien.
 
  Songeant au visage de son amant, une larme coula sur sa joue et vint mourir sur ses lèvres. Les souvenirs qu’il avait laissés en elle commençaient à se dissiper, bientôt il ne resterait qu’elle.
 
  Parmi les hurlements qui lui parvenaient, elle discernait les voix de personnes qu’elle connaissait, et lorsqu’elle reconnut celle d’Alain, son cœur se déchira. Lui aussi. Pensa-t-elle en serrant plus fort ses bras autours de ses jambes, son corps était complètement endolori et ce mouvement lui tira une grimace de douleur.
 
   « Hé ! Sorcière ! »
 
  Elle se releva brusquement de sa paillasse, et faillit tomber sous l’effet de la douleur. Son équilibre assuré, elle regarda l’homme qui l’avait interpellé. Jonas, l’homme de main du shérif, évidemment. Il reprit la parole, avec la même agressivité :
 
  « Tiens, mange ! Et savoure ton dernier repas !
 
  D’une main, il lui tendit un bol à travers les barreaux de la porte. Elle regarda le bol avec avidité, il était rempli d’une soupe claire, sûrement la même que les autres jours, mais après avoir passé une semaine, en ayant cet unique breuvage pour repas dans la journée, elle en venait à le savourer. Elle s’avança prudemment, la cellule n’était pas grande, quatre mètres séparaient sa paillasse de la porte. Lorsqu’elle fut arrivée à un mètre de celle-ci, elle s’arrêta, elle n’avait pas confiance.
 
« Qu’est ce que tu attends ? Prends-le ! »
 
  Elle hésita, sachant qu’il tenterait sûrement quelque chose. Mais la faim l’emporta, et elle franchit le dernier pas, sans le quitter des yeux. Elle détestait cette manière qu’il avait de la regarder, cette perversité qui brillait dans son regard. Alors qu’elle posait ses mains sur le récipient, de son autre main il lui saisit un poignet et la tira vers lui.
 
« Tu sais, lui dit-il de sa voix rocailleuse. Il n’est pas trop tard pour bien faire… J’ai beaucoup d’influence sur ce bon shérif, et si tu veux bien être gentille et servir ce bon vieux Jonas, je pourrais peut-être t’éviter le bûcher… »
 
  Elle se débattit, mais il serra plus fort son poignet, lui faisant mal. Elle gémit, ce qui sembla exciter le vieillard, dont le souffle s’accéléra.
 
  « Alors ? Qu’as-tu à perdre? »
 
  Sans réfléchir, par dégoût, elle lui cracha au visage et lui renversa le bol dessus. Il ne la lâcha pas, et de sa main libre, il lui empoigna les cheveux et la tira brutalement contre la porte, cognant sa tête. Elle gémit de nouveau, faisant naître un sourire sadique sur les lèvres fines et desséchées de Jonas.
 
  « Dommage. Oui, c’est vraiment dommage que tu ne sois pas capable de reconnaître la chance lorsqu’elle se présente à toi. Et quelle égoïste tu fais… Priver la foule de leur feu de joie… »
 
  Tout en parlant, il avait porté une main, puis l’autre au cou de sa victime. Et tandis qu’il commençait à l’étrangler, très lentement comme pour savourer le moment, elle le fixait avec intensité, et ses yeux d’un bleu glacial s’assombrirent soudainement jusqu’à devenir aussi noirs que ses cheveux. Jonas s’arrêta  de serrer, saisit d’horreur ; sa peau le brûlait, l’étouffait et commençait à fumer dégageant une odeur de viande grillée. Puis il se mit à trembler de tout son corps et à se griffer sauvagement pour arracher cette peau cuisante. Malgré cela, il ne parvenait pas à quitter les yeux de sa tortionnaire, qui restait immobile, le dévorant du regard. La brûlure n’était rien à cette sensation, la sensation d’être aspiré, d’être vidé. Bientôt, il ne lui resta que la douleur comme émotion, comme sentiment ;il lui sembla que rien d’autre n’existait et n’avait existé avant cette souffrance.
 
  Dans une ultime convulsion, il tomba à genoux devant elle, sa tête se cogna aux barreaux. Sa peau était rouge et fumante, ses yeux étaient encore ouverts, mais ils étaient vides, sans vie, sans âme.
 
  Ses yeux avaient repris leur couleur naturelle et elle affichait un sourire de satisfaction, qui se transforma vite en grimace, elle se tourna, s’appuya sur le mur d’une main et vomit.
 
  Lorsqu’elle eut repris son calme, elle reporta son attention sur Jonas, encore fumant. Elle s’agenouilla  face à lui et le fouilla, à la recherche de clef, mais elle n’en trouva pas. Dégoûtée, elle allait se relever quand son esprit, devenu aussi pervers que l’était celui du mort, fut saisi d’une forte envie, à laquelle elle céda aisément. Elle releva la tête du cadavre en le tenant par ses longs cheveux blancs, elle s’étonna d’ailleurs de les sentir si soyeux. Après avoir longuement observé le visage du défunt, elle glissa ses doigts habiles dans l’orbite gauche et arracha délicatement son contenu, elle fit de même pour l’œil droit. Elle rangea ses nouveaux biens dans la poche de sa robe en lambeaux, et se releva, laissant le corps s’effondrer par terre, et alla s’asseoir sur sa paillasse.
 
  Dehors, les cris n’avaient pas diminué. Mais à présent, elle se sentait mieux, plus sereine et surtout, la faim ne la tiraillait plus, mais elle n’allait pas tarder à en payer le prix, elle entendait déjà de lointains murmures ; les pensés et les souvenirs de Jonas l’envahiraient bientôt, avant de disparaître définitivement, comme l’avaient fait les souvenirs d’Antoine, son amant.
 
 
 
     

 
par Die Weisse Rose
le 21/12/2006
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