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Sujets concernés par ce texte : Fantasy
Type de document : Conte

     
 

 

J’erre à lourdes foulées dans la forêt ; le bruissement du vent dans les feuillages secs me reproche mon crime. Mille maux torturent mon abdomen, telles des sangsues qui aspirent mon âme par l’intérieur. Les brindilles crissent sous mes pieds nus, et chaque craquement me rappelle cyniquement  mon délit. Je le sens pressé, j’accélère le pas –hélas, je n’ai nulle part où aller !
 
Tous les arbres se ressemblent et élancent leurs cent bras tortueux vers le blafard du ciel de la même façon sinistre. Les sentiers rongés de mousse se rapprochent plus des esquisses de chemins qu’à des voies tracées pour ne pas que le voyageur s’y perde. Je suis égarée, seule, avec celui qui m’abrutit de douleur. Je m’efforce de suivre le sentier aux méandres ondulant comme un serpent, mais les arbustes l’empiétèrent tant… Où suis-je ? Qu’ai-je fais ?
 
Le mal me frappe de plus laide, mes bras tremblants ne suffisent pas à soutenir le bulbe de mon ventre. Les branches basses et hostiles écorchent mes joues livides. Il remue, je me bats contre lui pour le maintenir en place. Mon corps meurtri et pesant perd son faible équilibre, si bien que je dois m’appuyer aux arbres piquetées de petites fourches griffeuses pour me maintenir debout. Je vacille, tel un souffle imprécis et frêle. Il lutte pour sortir -si seulement il savait ce qui l’attend… Tu sais, le lierre ne court pas vivace sur les troncs comme dans la vieille jungle du jardin abandonné d’à côté, où nous nous cachions. Ici, il rampe épuisé sur l’écorce comme mille ombres ciselées dans le vert mort. La détresse voudrait s’échapper par mes cils. Il ne faut pas, tant de changements se sont opérés en moi ces dernières semaines que je ne puis me permettre de telles faiblesses d’enfant.
 
Comme pour accroître mes souffrances, des flots d’un d’ébène translucide jaillissent des nuages. La première goutte qui heurte mon épaule en est assez pour me faire choir. Je m’écroule. La terre refuse d’avaler la pluie, exprès pour que je tremble et frissonne ; je me noie dans la boue noire. Lui et moi nous nous retrouvons nus sous le voile de mes vêtements que l’eau colle contre la peau tendue de mon ventre. Et des larmes suintent dans la rigole des feuilles courbées.
 
Tout mon corps est haché de sanglots, et raisonne d’un insoutenable appel au secours –mais ne serait-ce pas moi qui devrait demander de l’aide ? Je suis dans l’obligation de le libérer de sa prison de chair, mais par pitié, pas en pleine forêt ! Oh, si tu savais comme l’automne me gifle ! J’enserre la bête de mes bras. Reste là où tu es, monstre, tu n’as pas le droit d’être… Mais les feuilles brunes qui ébauchent une sinueuse danse au bout des branches ricanent : Mais c’est ta faute ! Elles ont raison, je gémis, me replis plus encore sur moi –sur lui. Les gouttes de pluie cendreuses crient au contact du sol.
 
Je tente de me lever sur mes genoux fébriles, mais une rafale me projette de nouveau dans la bourbe qui m’insulte ; ils m’en veulent tous d’avoir enfreint leur loi, mais l’amour n’est pas un crime ! Je le sens tambouriner, je ne tiendrai pas longtemps, je ne puis abriter notre secret une seconde de plus. Un oiseau aux ailes d’encres me nargue du haut de ses cris. Je le sens arriver, il va mettre à jour notre interdit clandestin. J’exhale, je me tord comme pour essorer ma douleur, mais mon corps s’en est tant empeigné que c’est peine perdue… La sueur des nuages goutte de mes cheveux. Ton fils me brise par-dedans, je ne le veux pas ! Pour l’instant, nul ne sait d’où il me vient, mais je vois à travers la coupole de mon abdomen à quel point il te ressemblera, et alors lui et moi seront rejetés à jamais. Nous avons commis l’impossible ; ses traits qui seront le reflet des tiens crieront haut et fort notre folie insensée. Le ciel, ce fauve, rugis -je sursaute. Le tonnerre hurle tous les reproches qu’ils me jetteront bientôt comme des pierres. La voix de l’orage sonne si grave, et la douleur si aiguë… Si intense… Je…
 
XXX

Entre mes jambes ensanglantées, ton fils. Une chevelure si pâle qu’on la croirait de nacre, des yeux de phoenix, de petites mains crayeuses d’enchanteur : devant moi pleure ta réplique exacte. Je me force à l’aimer, mais je n’y parviens pas. Il crie, le pauvre, il sanglote –pitié qu’il ne lance pas l’alarme avec son vacarme. La pluie cogne contre nos corps à présent distincts, elle nous blesse, chaque goutte laisse une cicatrice invisible sur nos peaux exsangues. Il ne comprend pas qu’il constitue ma ruine. Dois-je l’abandonner ? Ou même –oh non, je ne peux pas !-, ou même devrais-je perpétrer un second crime… ? En aurais-je la cruauté ? Les feuilles qui choient de leurs perchoirs me harcèlent : Serais-tu lâche au point de préférer ton honneur à la vie de ton propre enfant ? Mon enfant… Non, je refuse qu’il soit mien ! Nulle créature ne mérite une ascendance aussi impure. Le vent me crache dessus. Je m’efforce de tendre les bras vers lui, mais c’est plus fort que moi : il me répugne. Les eaux blêmes de l’automne ne suffisent pas à le laver du liquide visqueux qui crée autour de lui un voile écoeurant. Et les oiseaux croassent ma peine. J’inspire profondément et me penche vers lui  sans conviction, les arbres mesquins m’imitent en agitant leurs bras vers le sol imbu de pluie. Il faut que je me comporte comme une mère : je le soulève du bout des doigts. Passe sur son front une main tremblante dont je ne sais si la tendresse est sincère. Et y dépose un succinct baiser.
 
XXX
 
 
Un baiser, et le vent se tait ; les feuilles cessent leurs railleries à la vue du frôlement maternelle de mes lèvres sur sa peau lisse.  Une à une, les perles de pluie convergent vers mon enfant et s’assemblent délicatement dans son dos en une fragile et timide pair d’ailes. Le lierre se redresse sur ses courtes tiges pour mieux admirer la fabuleuse scène. Les gouttes des cieux restées en suspension au bout des branches regardent muettes leurs sœurs créer des élytres cristallines à mon fils.  Le croiras-tu ou non, notre enfant s’envole dans l’air humide et débordant de promesses, les yeux chargés de mon amour –la magie m’offre la délivrance.
 
 
 
 
     

 
par --Eve--
le 03/12/2006
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