La nuit crissait dans ses oreilles. Elle ne pouvait les boucher de ses mains crispées : un fielleux serpent enroulé autour de ses poignets les maintenait dans son dos. Les chauves-souris qui déployaient les membranes de leurs ailes émaciées, l’angoissante complainte susurrée par le vent, les ombres suintantes de gémissements : les bruits des ténèbres l’oppressaient. Elle aurait voulu s’en soustraire, mais en réalité elle n’osait même plus désirer quoi que soit. Elle réprouvait ses rêves, consciente que trop y croire l’amènerait à une désillusion douloureuse.
Ses jambes maculées d’une terre cendreuse grelottaient .La grotte, dont les parois transpiraient encore d’humidité, l’étranglait. Il avait plu durant la sauvagerie, il avait plu et, tout en subissant les assauts, Zora avait dévisagé les gouttes sous lesquelles elle aurait voulu se trouver. Les genoux au sol, elle contemplait toujours béatement le paysage vide qui avait cessé de bruiner.
Autour d’elle, les débris de la scène violente l’insultaient. Le sang sur son corps avait fini par sécher et formait des croûtes, petits caillots qui sentaient la douleur pourpre. Ses plaintes et leurs rugissements avaient longtemps résonné, et résonnaient toujours en un écho muet. Quant aux crachats des hommes et aux larmes que Zora ne savait pas avoir versées, ils s’étaient mêlés en de petites flaques et stagnaient dans les anfractuosités du sol de pierre.
Elle pencha la tête en arrière, inspira et se hissa sur ses jambes frêles. Se mettre debout les mains liées dans le dos ne lui était pas aisé, mais elle ne pouvait rester indéfiniment agenouillée dans cette grotte où rampait encore l’horreur des coups et des cris. Non sans difficulté, elle sortit de la caverne. Derrière elle, une montagne grinçante dans laquelle avait été creusée la cavité où elle avait passé sa nuit grise. Devant elle, une lande sans fin ni sourire. De la terre sèche –qui eût cru que quelques heures auparavant le ciel vomissait ses eaux ? Ce paysage devait être de ceux à qui l’on offrait que trop rarement la pluie et donc s’empressaient de l’avaler. Ici, aucun arbre n’aurait songé à percer le sol aride et sourd ; aucun peuple n’aurait aspiré à bâtir une ville, car le terrain était trop tari pour qu’on y creusât des fondations. La nuit n’était pas finie, mais Zora avait le pressentiment qu’en ce lieu, le jour ne se lèverait jamais.
Elle balaya l’horizon des paupières. Il n’y avait nulle direction à prendre. Aussi se mit-elle à marcher au hasard. Toute exténue qu’elle fût, elle avançait rapidement. En réalité, il n’y avait rien d’étrange à cela car elle était en fuite : Zora s’échappait du théâtre de sa souffrance et un passé datant de quelques heures. La scène constituait une véritable rupture avec sa vie d’antan. Mais elle préférait ne pas y songer, et marchait dans le désert d’ocre.
La nuit s’étalait. Elle semblait refuser une défaite sur le jour, mais peut être était-ce simplement l’hiver qui l’étirait. La lune se calfeutrait quelque part, dans un autre ciel, elle ne voulait pas servir de chandelle à Zora qui évoluait à tâtons, dans une obscurité totale. Quant aux étoiles, elles devaient fleurir en d’autres lieux -aucun astre n’était favorable à la pauvre fille.
Enfin, Zora put distinguer des lumières. Mais elle n’avait pas la force de sourire, ni même presser le pas. Bientôt se découpèrent dans le lointain la silhouette des maisons. Elle s’approcha. « Duruune », annonçait un écriteau de sa peinture délavée ; elle n’avait jamais entendu parlé de cette ville. Zora pénétra dans la commune, les rues glissaient cyniquement le long de la nuit. Ses poignets violacés taisaient la douleur d’une corde trop serrée. Les rares personnes qu’elle croisait ne la voyait pas tant elle se fondait dans l’ombre. Elle ne savait où elle devait aller. Elle espérait secrètement une inconnue âgée au visage ridé comme une vieille pomme qui l’inviterait chez elle et lui offrirait un bon bol de soupe… Brusquement, lui revinrent à l’esprit les effets malfaisants des rêves, et elle rabroua cette songerie.
Zora se dirigea vers le bâtiment qu’une enseigne désignait comme taverne, dans l’espoir que l’étage tienne lieu d’auberge. Mais ses mains solidement attachées n’étaient pas en mesure de pousser la lourde porte de chêne. Elle donna un coup d’épaule, ce qui n’eut aucun effet, si ce n’est meurtrir un peu plus ses misérables chairs. Par chance, un petit être barbu sortit de la taverne, et elle en profita pour y entrer.
Le vacarme la saisit brutalement, c’était comme si le ciel lui tombait sur la tête. Que d’agitation pour une heure si isolée… Ce bourdonnement s’introduisit en elle par ses oreilles et l’emplit, il s’agitait à l’intérieur de son corps, rebondissant avec violence sur ses parois. Zora resta ainsi quelques instants, abasourdie, et ne sachant si elle devait avancer ou non.
La vision qui s’imposait à elle l’insupportait également : des hommes s’abreuvaient de jurons et d’alcool, pétunaient, se battaient, riaient comme des hyènes, crachaient leur goujaterie sur un sol fardé de poussière. Il lui semblait que, un à un, ces rustres tournaient leurs faces rougeaudes vers elle ; et dans leurs yeux blancs d’animaux brillaient les braises incandescentes de la concupiscence. Elle se souvint soudain de son accoutrement –les vandales dans la grotte avaient de leurs crocs et leurs griffes lacéré sa robe. Le tissu bâillait dans l’encolure, dévoilant sans pudeur une poitrine de dix-neuf ans, et une déchirure indésirable découvrait en grande partie sa cuisse gauche. La détresse la fit brusquement suffoquer, des tremblements prirent possession de ses membres. Ces bêtes avides de chair et de vin l’effrayaient, et lui rappelaient les barbares à qui elle avait eu affaire. Ceux qui avaient mis à larmes et à cris son village. A feu et à sang. Les odeurs et les cris l’assaillaient, elle n’osait bouger, les fauves la harcelaient de leurs regards, l’affolement montait en elle… Un homme fit mine de s’approcher, elle devina qu’elle ne resterait pas longtemps consciente…
Zora, rongée par la sueur, sursauta : une main venait d’effleurer la sienne. Mais rapidement, elle comprit qu’elle n’était pas dangereuse : elle la débarrassait des liens qui la faisaient prisonnière. Quelle était créature qui lui offrait délivrance ? Elle retrouvait en ces doigts la douceur de ceux de sa mère, sauf que ceux-ci étaient nettement plus petits. Le trouble se dissipait au fur et à mesure que les nœuds se défaisaient. Quand enfin ses poignets furent libérés, Zora se retourna.
Une enfant.
« Viens », dit cette dernière. Elle la prit par sa manche déchiquetée et la fit sortir de la taverne. Elles s’assirent toutes deux contre le mur maculé de saleté. La fillette entoura Zora de ses petits bras. La jeune femme pouvait à présent distinguer la pureté de sa figure, la douceur qui s’en émanait, le printemps qui dansait dans ses iris. Elle passa une main tremblante de reconnaissance sur ce visage qui respirait la candeur d’un oisillon. « T’as mal, là ? » demanda l’enfant en posant sa main sur son cœur. Zora, à la fois surprise et émue par cette question, posa un certain temps avant d’hocher imperceptiblement la tête. Le vent faisait planer ses amples ailes glaciales sur la rue déserte.
« Je m’appelle Eve. »
L’errante resta muette.
« Raconte-moi. »
Zora serra un peu plus la petite fille, dans un besoin tendu de chaleur et d’humanité. Elle aurait voulu révéler à l’enfant sa terrible histoire, l’attaque de son village –les torches enflammées qui pleuvaient sur les toits de chaume pour les embraser, sa mère brûlée vive, son frère éventré par une dague, ses amies tombées sous les haches. Elle aurait voulu lui confier tout cela, mais les mots ne parvenaient pas à ses lèvres sèches. Ils l’avaient juchée sur un cheval. Elle, et pas une autre. Elle, la plus jolie du canton, enlaidie en peu de temps, la peau colorée par leurs coups, et le corps parsemé de bosses là où les courbes suffisaient. Mais aurait-elle pu expliquer à une âme si pure ce que lui avaient fait subir les barbares dans la grotte ? Son pauvre corps était à la merci de leurs désirs bestiaux, leurs mains et leurs langues s'hasardaient brutalement sur ses hanches fragiles, leurs sexes invectivaient des insultes... Non, elle n’aurait pas trouvé les termes pour ne pas la choquer.
Eve la dévisageait délicatement, impuissante devant une détresse qu’elle décelait sans comprendre. Elle sentait Zora grelotter, haleter et pleurer tout contre elle.
Puis les tremblements et les larmes cessèrent.