Maya blanchissait ses nuits depuis cette soirée brumeuse où un homme avait pénétré dans la maison pour l’extraire aux cris insoutenables de son père. Elle se trouvait alors dans la pièce voisine, suffocant de terreur, dégorgeant de douloureux sanglots. Elle ne sut jamais ce que l’individu fit subir à son père, quelle torture le fit tant hurler et gémir jusqu’à ce que mort s’ensuive. A présent, c’était Maya que la mort poursuivait. Véritable phobie, angoisse continue dérapant parfois dans la paranoïa. A chaque instant, elle se figurait le meurtrier briser sa porte de nouveau pour rompre ses os ensuite. La mort s’insinuait dans ses moindres pensées qu’elle aurait voulu florissantes, dans ces cauchemars éveillés qui avaient remplacé malgré elle ses rêves d’enfant. Elle déhanchait sa forme sinueuse dans l’entrebâillement de ses paupières dont l’épuisement n’était pas suffisant à la faire sombrer dans les bras de Morphée. C’était ainsi : le sommeil fuyait Maya car Maya fuyait la mort.
Ce fut justement lors d’une insomnie névrotique qu’elle eut le malheur de Le rencontrer. Elle errait dans le bourg silencieux, glissant discrètement sur les feuilles de la saison morte approchante. Une âme en peine. Un homme qui ne donnait pas l’impression d’en être un était assis sur le rebord de la fontaine nue de toute eau. Elle n’aurait su dire si la brise torturait sa chevelure ou dansait avec elle. Une crinière sombre comme l’éternité céleste d’une nuit d’automne, et qui ornait un visage pâle comme la coupole nuageuse de l’hiver à venir. Le plus surprenant chez Lui, c’était la rougeur de ses lèvres et de ses yeux : une couleur identique au vent qui, ces mois-ci, revêtait un habit de feuilles craquantes et pourpres. L’ébène, la neige, le sang : on eût dit qu'il sortait tout droit d'un conte. Les joues livides de cet homme sentaient bon l’âpre de l’errance, et ses sourcils dessinaient des espoirs aux yeux de Maya. De tout son être émanait l’attrayante odeur des ténèbres. La jeune femme aurait donné son âme, qu’elle fut en peine ou non, pour qu'il devînt son prince, ne serait-ce que le temps d’une vie.
La nuit suivante, et celles d’après encore, Maya revint à la fontaine, ses pas l’y amenaient instinctivement. Elle n’osait s’approcher, mais elle pouvait sentir l’immortalité rouge de ses yeux sur son corps. Il voyait dans chacune de ses courbes une détresse non dite. Seul lui percevait à quel point les petits nuages laissés par son souffle en suspension dans l’air froid étaient imprégnés d’une redoutable peur de la mort. Son sourire mystérieux et posé lui promettait de la sauver de cette angoisse. Au bout de quelques heures passées dans l’immobilité et la morsure de la saison morne, elle repartait, la tête pleine de son regard. Elle aurait voulu vivre mille ans pour que mille ans durant. Il la contemplait de loin comme si elle était la lune.
Un soir, victime d’une impulsion incontrôlée, elle vint s’asseoir sur le rebord de froid et de pierre. Et Il la prit. Il étreignit son cou de ses lèvres, Il l’embrassa si fort qu’elle en saignait des gouttes d’une infinie douceur, d’une un-finie douleur… L’ivoire de ses dents, la soie de sa langue, le tendre de sa lippe : la fougue qu’Il déployait la subjuguait. Les lignes de ses mains froides courraient sans bon sens dans le dos de la femme, l’exaltation parcourait tous le corps et les pensées de Maya.
Elle se sentit hors de portée de tous les maux de la Terre et du paradis, hors de portée de son ennemie la mort. Cette nuit-là, Il tint sa promesse de la dérober de sa frayeur. Elle rentra chez elle, sous l’emprise de son charme, titubant de désir, et chaque battement de sang dans ses tempes faisait s’accroître le puissant changement qui s’opérait en elle depuis le baiser.
Au fil des crépuscules, Maya apprenait tout de son amant, et chaque aurore rouge les liait plus encore. Son regard de marbre l’envoûtait, ses longs doigts couverts de givre la réchauffaient. La jeune femme le suivait, éprise et possédée, l’imitait, l’adulait, et redécouvrait la vie en s’enivrant du même vin que Lui. La nuit, entre deux rasades, elle se noyait en son corps d’albâtre, elle laissait ses cheveux de geai l’immerger. Son âme s’adonnait sans méfiance à l’éternité et à la fièvre destructrice. Elle passait ses journées à le découper de son regard : elle connaissait à présent par cœur ses moindres grains de beauté, le creux de son coude froid, la courbe de son oreille ondoyante. Il n’y avait plus qu’eux au monde, et personne ne pouvait pénétrer leur secret. Maya respirait par sa bouche, buvait par ses dents, et tombait de nuit en nuit dans la démence. Sa mère la voyait se métamorphoser, épouvantée, et n’osant dire mot ; Maya ne s’en souciait guère. Elle était bien trop occupée à faire ruisseler son ardeur sur la peau du commun des mortels.
Elle s’exaspérait de plus en plus de voir les villageois effrayés la fixer de leurs yeux vides quand perlait à la commissure de ses lèvres le pourpre de la folie. Si bien que l’envie la saisissait de faire cesser le misérable tambour de leurs cœurs. Parfois, Il posait sa main glaciale et sobre sur son épaule agitée pour la calmer et détourner son attention de ces miteux êtres en une étreinte dérivative. Mais le plus souvent, Il la laissait assouvir sa soif effervescente. Ainsi passaient les nuits, ponctuées des morsures de l’amour et de la sur-vie.
Mais ce jeu auquel elle s’était livrée corps et âme se retourna contre elle un soir. Des hommes encerclèrent l’énergumène sur la place publique et l’accusèrent d’un tord qu’elle avait sûrement commis dans une semi conscience. Un homme pitoyable enfonça dans son abdomen sa lance : Maya lui répondit par un ricanement forcené, et lui rendit la pareille. Sous les yeux ébahis d’une vingtaine de périssables, elle accomplit hors d’elle -ou plutôt en plein dans sa psychose- ce à quoi elle se livrait dans l’intimité obscure des heures où elle ne savait distinguer la veille du lendemain. Son rire cruel s’élançait haut dans la nuit, sa soif s’enfonçait profond dans la chair.
Ceci constitua sa plus grande erreur –après celle de s’être laissée embrassée, peut être. Acte fatal, car il lui arracha tout ce qui la constituait : Lui. Le rouge de ses yeux était plein de reproches. Il ne prononça pas un mot, Il se contenta de la fixer, méprisant, déçu de son manque de sang-froid, déçu qu’elle ne sache résister à son besoin ardent de sang chaud. Son regard murmurait qu’elle laissait trop paraître leur secret, il affirmait qu’elle n’était pas digne de Lui, il hurlait qu’Il ne voulait plus entendre parler d’elle.
Maya se retrouva seule. Abandonnée. Délaissée. Egarée. Au milieu une place jonchée des feuilles d’un nouvel automne et de corps inertes ruisselants de deux pluies entremêlées, l’une de velours et l’autre de cristal. Non loin d’elle, la fontaine des premières rencontres gorgeait de mille gouttes dont les sarcasmes l’insupportaient. Elle s’effondra à terre, déchirée, torturée, et plus morte encore qu’auparavant. Elle demeura en cette position difforme propre aux êtres qui laissent le désespoir racornir leurs corps. Un passant l’aurait confondue aux cadavres, mais elle était bel et bien un diable déchu. « C’est n’est pas possible… » susurra-t-elle, à bout de forces, la gorge asséchée. « Non, non… Il va revenir, il le faut… » Mais elle n’y croyait pas. « Il ne pourra pas se passer de moi, il ne pourra pas… »
Sept jours plus tard, la mère la retrouva recroquevillée au milieu de corps étendus. Gémissant des sanglots incontrôlés, la vieille femme prit son enfant détruite dans ses bras. En voyant la face striée d’inquiétudes de sa génitrice, la haine envahit Maya. Elle était terriblement jalouse de cette créature commune qui aurait bientôt droit au repos, qui savait encore pleurer. Mais elle, que ferait-t-elle de l’éternité qu’Il lui avait cruellement légué ? Où trouverait-t-elle la force de traîner son ombre pesante ? Nul endroit où aller, nulle personne à chérir… L’affection désespérée de celle qui avait créé son corps –car son âme avait belle et bien été formée par Lui- ne faisait qu’accroître sa rancœur : pourquoi cette femme était-elle capable de sentiments et non elle ? Maya se savait monstre ; et, enfonçant ses canines aiguës dans la chair de l’innocente, elle rejeta sa haine d’elle-même et de son homme sur la seule personne qui l’aimait.
Paru dans la Gazette d’Yria