Raconter une histoire ce n'est pas une chose simple, surtout quand elle est elle-même complexe. Le chapitre d'aujourd'hui est une preuve de plus que votre vie peut déraper pour un rien…
Vous allez sans doute trouver que je dramatise. Mais cet épisode aujourd'hui n'est que l'introduction d'une histoire bien plus importante. Oh, et autre chose, soyez bien conscient que, partant de la base que j'écris ces histoires et que je sais pertinemment que certaines personnes sensibles vont être amenées à poser leurs yeux sur ce manuscrit, il m'arrive régulièrement d'en édulcorer certains passages. Vous êtes prévenus. Je suis rarement aussi gentil que ça.
Certains d'entre vous ont peut-être été mercenaires à un moment ou à un autre de leur vie. C'est une activité lucrative, (souvent) facile, assez rapide et prisée chez les aventuriers. Le fonctionnement de ce métier change pas mal entre les contrées. Le plus souvent, dans les petits hameaux, vous vous faites un nom, les gens vous contactent directement ou affichent les contrats sur ce qu'ils peuvent, panneaux, façades… Dans les grandes villes, par contre, histoire de "contrôler un peu le marché", certaines personnes font office d'intermédiaires. Ils prennent une petite commission tout en donnant la mission aux plus compétents dans leur domaine.
Parlons-en de ces missions d'ailleurs. Elles varient beaucoup d'un cas à l'autre; il y avait bien les traditionnels meurtres, mais aussi des enlèvements, des vols, des humiliations publiques… Oui, des gens payaient pour ça, et si vous n'avez jamais essayé de lacérer discrètement les vêtements d'une victime pour le laisser nu en tirant un coup sec et faire de lui la risée de toute une région pour quelques semaines, vous devriez essayer, vraiment.
J'avais débarqué dans la bourgade où commence cette histoire (et dont j'ai volontairement oublié le nom), le genre très grande ville autour d'un château fort, quatre ou cinq mois avant le début de cette histoire et je m'étais vite mis au travail. On pouvait vivre décemment avec trois contrats par semaine. Mine de rien c'était déjà beaucoup de boulot et surtout ça devint vite très lassant. Déjà on tournait en rond dans les missions (assassinats d'amants, de maîtresses, de maris, de femmes, de concurrents dans l'écrasante majorité) puis j'ai jamais été trop amateur des grandes villes, trop de monde à côtoyer, je préfère choisir mon environnement et être plus solitaire.
Je venais à peine de terminer un contrat tout ce qu'il y'a de plus bateau (meurtre d'une femme adultère et de son amant) et j'envisageais encore d'en enchaîner quelques-uns dans le secteur, histoire de récupérer assez d'argent avant de changer d'air. La personne qui réceptionnait les "demandes" était un vieil homme boiteux, mais respecté dans toute la région. Il avait une grande réputation d'ex-chasseur de prime lui-même, et savait donc exactement qui mettre sur quel coup.
" Quelque chose de neuf pour moi ?
- Déjà ?"
Il eut un rire perçant, vite interrompu par une toux sèche.
" Vous les jeunes, décidément, vous ne vous arrêtez plus… Profitez de la vie, elle est courte ! Surtout dans ce métier
- Allons, vous vous en êtes bien tiré, vous.
- Moi c'est différent, j'avais le talent, andouille. Enfin, j'ai effectivement quelque chose pour toi."
Il me tendit l'enveloppe contenant l'ordre de mission. Je la décachetais immédiatement et parcourus le parchemin. Assassiner quelqu'un dans le cachot du château, sans description précise, juste un ordre impératif de commettre le meurtre le lendemain une localisation très détaillée. Pour avoir déjà dû y aller quelques fois, je savais l'endroit habituellement très bien gardé donc, voilà qui serait complexe. Mais la prime semblait valoir le risque…
" Des informations supplémentaires sur la cible ?
- Aucune.
- …5000 pièces ? Il est sûr de pouvoir payer au moins ?
- Il a déjà payé, et crois moi, pour l'avoir vu, tu n'as pas de soucis à te faire. D'ailleurs, il m'a demandé de te la confier personnellement.
- Pourquoi ?"
Il eut un rictus à vous faire froid dans le dos.
"- Parce qu'il ne faut pas que la cible se relève."
Je relevai les yeux vers lui, l’observai un instant puis m’éloignai en haussant les épaules. Pour une fois que j'étais autorisé à me défouler sur un contrat, je n'allais sûrement pas me plaindre. Mon prochain arrêt serait l'armurerie, un coup de cette ampleur nécessitant un bon matériel, et vu la paye je pouvais me permettre des (petits) extra pour ma "sécurité" (c'est-à-dire finir le travail relativement vite et en silence). Petit détour chez l'enchanteur du cru aussi pour récupérer quelques fioles de gaz soporifique…
Bon, je m'explique parce que vous semblez étonnés.
Dans le village, y'avait un pacte de non-agression très précis : les chasseurs de prime pouvaient faire ce qu'ils voulaient, tant qu'ils ne touchaient pas aux biens du souverain, ni ne blessaient ses gardes. En échange, la plupart du temps on s'occupait de faire régner un peu plus de paix dans ce village… Donc à cette époque j'étais régulièrement obligé de mettre de l'eau dans mon vin. Ce qui, vous vous en doutez, m'était désagréable.
Étrangement, l'entrée dans le château en lui-même n'était pas un grand problème, se faufiler par l'entrée réservée aux provisions était une solution qui fonctionnait toujours. Par contre, l'accès aux cachots sans se faire repérer devenait une phase nettement plus délicate. Oh, naturellement, il y avait la solution d'acheter son entrée, mais on est aventurier (et un peu radin) ou on ne l'est pas. Et dans ce cas, il fallait utiliser toutes les ruses possibles, raser les murs, éteindre les bougies… Enfin, en temps normal.
Car très étrangement, ce jour-là, l'accès était pour ainsi dire libre. Ce qui était vraiment, vraiment inhabituel, et vexant, cela signifiant que j'avais fait des frais pour rien. Autant dire que quand je tombai (enfin !) sur un garde à quelques encablures de la geôle qui m'intéressait, je pris presque ça pour une bénédiction.
La fiole se brisa à ses pieds et il s'effondra lourdement quelques instants plus tard. Passant ma cape au dessus de mon visage, je retins ma respiration le temps d'enjamber son corps sans oublier de récupérer les clés au passage, ça ferait toujours une serrure à crocheter en moins. Le client du jour semblait bien dans sa cellule, endormi sous une épaisse couverture. À pas de loup, je m'approchais de la couche, le poignard levé dans la main droite, un chiffon pour étouffer d'éventuels cris dans la main gauche, prêt à frapper. Soudain, l'être se retourna vers moi, les yeux grands ouverts.
Des yeux d'enfants. D'une enfant.
- Bonjour, Monsieur."
J'eus un mouvement de recul. Elle semblait avoir une dizaine d'années à peine. Je n'avais jamais eu à faire ce genre de choses jusqu'ici… Et surtout, le visage de cette fille me disait vaguement quelque chose. Appelez ça de l'instinct, je sentais que tout ça sonnait faux.
" Bonjour, mon enfant… Que fais-tu là ?
- Mon père m'a dit d'attendre.
- D'attendre quoi ?
- Je ne sais pas…"
Question stupide. Il n'y avait pas d'erreur sur la cible. C'était moi qu'elle attendait.
" Où est ta mère ?
- Je ne sais pas.
- Et ton père ?
- Dans la tour, là-haut.
- La tour ? Quelle tour ?
- La sienne. Celle du trône."
Mes bras tombèrent pour ainsi dire le long de mon corps.
" Tu veux bien dire que le seigneur est ton père, c'est ça ?"
Elle hocha de la tête lentement, l'air visiblement aussi perdu que moi. Je fouillai dans mes poches pour en sortir ma bourse, et comparer le visage frappé avec celui qui me faisait face. L'air de famille était indéniable, et de fait, je ne pouvais pas assassiner la princesse du royaume. Surtout si c'était ce qu'on m'avait demandé de faire… Non, à l'époque j'aurais été totalement incapable de tuer une enfant de sang-froid ainsi. Mais si je ne la tuais pas maintenant, je m'exposais à de graves problèmes… Le mieux serait peut-être de chercher des explications à la source déjà…
"Viens, suis moi. On doit sortir.
- Père m'a interdit de sortir du château, de toute ma vie.
- Si tu ne sors pas, ton père va te faire beaucoup de mal.
- Mon père m'a dit de ne jamais sortir de ma chambre avant mes neuf ans et qu'après aujourd'hui, si je suis sage, je serais libre.
- Ton père t'a menti, écoute, vient avec moi sagement et…
- Mon père n'est pas un menteur ! C'est vous le menteur !
- Écoute-moi bien…
- Non !"
La petite peste me mit une claque puis fila dans les couloirs… Avant que résonne un bruit sourd. Me précipitant, je retrouvai la jeune demoiselle, assoupie. Visiblement, le gaz ne s'était pas dissipé. Profitant du fait que les gardes n'avaient pas encore repris leur poste, je pris mon "paquet" sur le bras, fis machine arrière et sortit, direction le boiteux.
" Qu'est ce que tu fiches…"
Me voyant entrer dans le bureau en déposant l'enfant sur son bureau, le vieil homme sembla à peine surpris. Il le fut plus quand je plaquai ma lame sous la gorge.
"Tu m'envoies assassiner des gamines maintenant ? On n'avait pas un code contre ça ?
- Petit, le code varie selon la somme et l'acheteur.
- Qui m'a demandé là-dessus ?
- Tu sais très bien que je n'ai pas le droit de te le dire…"
Il commença à se débattre un peu. J’appuyai ma lame sur son cou jusqu'à le faire saigner pour lui faire comprendre que ce n'était pas une bonne idée.
" Qui m'envoie assassiner des enfants !?"
Le vieux tomba d'un coup, comme une masse, sans un bruit. Son cœur n'a pas tenu. Grommelant, pestant, jurant, je me mis à fouiller tout son bureau, de fond en comble, à la recherche d'un indice. Cachée dans le double fond d'un tiroir, je finis par trouver ce que je cherchais. Une lettre cachetée par le sceau du seigneur. Bien sûr. Tout le puzzle s'assemblait de manière parfaitement logique.
Le roi avait un enfant illégitime avec je ne sais quelle servante. Ne pouvant se réduire à commettre l'infanticide lui-même ou par un de ses gardiens, de peur que ça lui retombe dessus, il attendait qu'un volontaire relativement sans foi ni loi ne passe.
Emportant la lettre et la jeune fille, je retournai dans mon appartement. J'avais des envies de vengeance pour m'être fait embobiner dans une affaire pareille… Au vu des méthodes du seigneur, une fois l'élimination effectuée, j'y serais passé à mon tour, histoire de nettoyer les dernières preuves compromettantes.
J'avais mon idée de comment répondre. Ce serait une quasi-opération suicide, mais après tout, il pourrait en tirer bien plus encore lui-même…
J'étais sur le point de partir quand j’entendis un froissement derrière moi. La jeune fille s'était réveillée et elle me regardait fixement. Je pensais lui devoir quelques explications… D'où acte.
" Écoute-moi bien… Ton père m'avait demandé de te faire beaucoup de mal, mais je ne voulais pas. Alors, je vais aller m'expliquer avec lui, et après si tout va bien tu n'auras plus jamais à te cacher du tout. Si je ne suis pas revenu quand le soleil sera levé, prends cette bourse, monte dans une calèche et demande-lui d'aller là où dit le parchemin. Tu seras en sécurité là-bas."
Elle m'écouta très attentivement. Elle semblait parfaitement comprendre tout ce que je lui disais, car ses yeux s’étaient un peu embrumés. Elle me sauta au cou et me serra très fort contre elle. Voilà bien la dernière position dans laquelle je pensais être un jour… La repoussant tout doucement, je lui glissai :
" Je revins bientôt… Sois très sage et ne sors pas d'ici, quoiqu’il arrive."
Finalement, le matériel allait me servir.
Je retournai dans le château une fois la nuit tombée, à nouveau par l'entrée de service. Les trois gardes surveillants dans le secteur semblaient de retour, et particulièrement vigilants. Pas de pacte qui tenait ce coup-ci… Profitant des ombres, je tranchai leurs gorges l'une après l'autre. Silencieux et efficace. Je me mêlai ensuite à la foule des cuisines et aux servants, prenant un de leurs uniformes pour me rapprocher de mon but.
Les appartements n'étaient gardés que par un simple soldat. Voilà à quoi menait l'excès de confiance… J’utilisai une fiole dans un premier temps, avant de l'assassiner tout de même et de cacher le corps dans une zone d'ombre. C'était le prix d'une vie de plus par rapport à la mienne.
Le seigneur dormait paisiblement.
Je déteste le calme; au moins dans le chaos, on sait que tout peut arriver. Le calme vous donne cette fausse impression que vous pouvez baisser votre garde alors que le danger est tout aussi, voir encore plus présent.
Je levai la lame. Voilà donc comment on se sent quand on est à deux doigts de commettre un coup d'État. Assez grisant, je dois dire. Ma lame s'abattit sur la gorge du vieil homme. Pas assez vite, apparemment; il avait ouvert les yeux et légèrement sursauté. Sa gorge n'avait été qu'à moitié coupée. Il ne pouvait plus ni parler, ni respirer et saignait abondement. La vision n'était pas des plus ragoûtante, je dois l’avouer.
J’hésitai à l'achever, mais il méritait son sort. Je récupérai ce dont j'avais besoin, à savoir sa couronne, tout l'argent que je pus trouver (et y'en avait une belle somme) et quelques bibelots et je m’éloignai par le chemin le plus rapide : les toits. Incroyable ce qu'une bête corde peut vous sauver la vie, dans certains instants.
De retour à l'appartement, la fille dormait à nouveau; ce qui était assez normal avec sa journée et sachant qu'on était au milieu de la nuit. Je déposai la couronne sur le lit, accompagnée d'un petit mot.
"Bonjour, nouvelle reine du royaume. Mets la couronne sur ta tête, et présente toi aux portes du château dès ton réveil. Et ne me cherche pas, je serais parti depuis longtemps. Mais je te promets que je reviendrais te voir. Dans quelque temps…"
Un jour, je vous raconterai la suite de cette histoire. Elle dit que certaines promesses ne feraient mieux de ne pas être tenues, et que, systématiquement, au courant de ma vie, chaque fois que je me suis comporté avec gentillesse, ça m'est retombé dessus...