Une goutte chût au milieu du couloir menant aux geôles de la prison qui faisait partie des souterrains du palais du gouverneur. Elle poussa un dernier bruit d’agonie en rencontrant la surface limpide d’une flaque et mourut dans la multitude de ses sœurs qui avaient suivi le même chemin.
Plic…
Quelques heures auparavant elle avait été déposée par le brouillard matinal, sur les murs d’une maison de la ville de Condefond. Certaines lois physiques jouant sur sa nature, elle dégoulina assez rapidement pour finir dans la fange qui recouvrait les pavés des rues de la cité. Là parmi les particules de terre et de diverses matières organiques dont on taira la nature, elle se mêla à ses sœurs. Elle stagna un certain temps avant de descendre lentement vers les pavés.
Contrairement à ce que laissait paraître la couche boueuse qui envahissait la presque totalité des rues de la ville, il y avait eu dans un lointain passé, une voirie digne de n’importe quelle cité du nord. Malheureusement, le climat tropical de la région, combiné aux habitudes hygiéniques des citadins avait donné aux rues l’aspect d’un chemin de campagne.
Les pierres n’ayant pas été disposées avec grand soin par les ouvriers de la voirie, très certainement parce que leur salaire ne les poussait pas à la minutie, la goutte ne rencontra aucune difficulté à rejoindre la couche d’argile qui faisait la nature du sol de la région. Petit à petit, elle continua de s’infiltrer dans le sol en direction du lit du fleuve où elle espérait pouvoir reprendre son interminable cycle. Mais alors qu’elle se laissait filtrer par la glaise laissant derrière elle une multitude de petits microbes et de bactéries, tous plus dangereux les uns que les autres, elle rencontra sur son chemin de la pierre. Plus exactement un tas de pierre assemblé de façon géométrique et ordonnée, rappelant le travail que parfois les hommes effectuaient avec les murs de leur maison. Mais à la différence que le semblant de mur était sous terre, non à la surface et qu’en plus il était horizontal au lieu de la verticalité qui lui était habituelle.
On aurait su que la goutte n’était pas désemparée devant cet obstacle, si bien sûr conscience elle avait eu. Une chose qui caractérise l’eau est sa patience inépuisable à attendre le moment de pouvoir regagner son sempiternel cycle d’écoulement, d’évaporation et de chute. Ce dernier point étant de l’avis général des particules d’eau le moment le plus exaltant, surtout en hiver sous la forme de flocon de neige.
Lentement, elle contourna cet obstacle pour finalement trouver une faille qui lui permit de s’infiltrer et finir dans un petit bruit caractéristique, au milieu de la flaque du couloir des geôles.
Plic…
Une de ses sœurs qui avait suivi le même chemin l’imita, ainsi que bon nombre d’autres à intervalles réguliers.
Plic…Plic…Plic…Plic…
Ce bruit incessant commençait à taper sur le système nerveux de Vidpoch.
Il était à peine audible mais suffisamment fort pour ne pas passer inaperçu. Il lui semblait en l’instant que c’était là, la meilleure torture qu’il lui était donné de voir et surtout de subir. Malgré qu’il ne soit jamais passé aux mains d’un bourreau, il se doutait qu’il était des choses qui devaient être bien moins désagréables que ça. Il avait entendu parler, lorsqu’il était encore à Bourleroi, qu’un peuple de l’Est avait pour habitude d’appliquer une torture similaire. A la différence prèsque l’eau s’échappait d’un réservoir, alimentéepar le bourreau et que la goutte s’écrasait sur le front du supplicié.
Plic…Plic…Plic…Plic…
Selon les dires des personnes appliquant cette méthode, elle était d’une efficacité redoutable. Les victimes en venaient à dire à peu prés tout et n’importe quoi. On aurait fait reconnaître à un nain qu’il était un elfe et inversement. C’est pour dire si la technique portait ses fruits. Au-delà d’un certain stade, où les geignements faisaient place aux cris hystériques, la victime sombrait dans la folie sans aucune possibilité de retour à la raison. Ceci n’était qu’un détail mineur aux yeux du bourreau puisque le plus important était les aveux obtenus un peu avant.
Plic…Plic…Plic…Plic…
Là, Vidpoch ne recevait pas d’eau sur le front, mais l’écho des gouttes qui s’écrasaient dans la flaque. C’était déjà bien assez et il voyait le moment où ce bruit incessant allait le plonger dans un délire définitif. Couché sur la litière de paille qui avait été épandue par les soins du geôlier, pour améliorer le confort spartiate de sa cellule, il n’avait de cesse de se tourner et de se retourner, cherchant en vain un sommeil qui lui aurait fait le plus grand bien. Même si aucune lumière de l’extérieur ne filtrait d’une quelconque façon, il était persuadé qu’il avait bien passé deux jours sans dormir. Il était exténué, en d’autres lieux, il se serait endormi debout, mais là le murmure assourdissant de l’eau dégoulinante était la cause de cet éveil tourmenté.
Plic…Plic…Plic…Plic…
Dans ce silence relatif, le moindre bruit qu’il faisait était comme un vacarme de tous les diables. Ses sens s’étaient exacerbés et il faisait la singulière expérience de ce que pouvait ressentir une chauve souris. Avec un certain optimisme, il constatait qu’il n’en était pas encore au stade de manger les insectes. Les ténèbres de sa geôle lui semblaient moins impénétrables qu’à son arrivée et il parvenait à percevoir distinctement son environnement. Même s’il n’y avait rien d’intéressant à voir. Les seules choses qui tranchaient dans la monotonie visuelle de la pièce étaient ; la porte entourée de son halo de lumière provenant du couloir, la pâleur de sa couche de paille sur le sol, et les ténèbres du trou qui avait été aménagé pour l’hygiène des prisonniers, très certainement donnant sur un quelconque puits sans fond.
Plic…Plic…Plic…Plic…
Une fois par jour, mais il ne pouvait savoir s’il s’agissait du matin ou du soir, une petite trappe s’ouvrait au bas de la porte et alors qu’une lumière intense envahissait la pièce, une main costaude et velue déposait prestement un bol de purée de manioc tout juste mangeable et un morceau de pain qui aurait pu tout aussi bien servir à colmater une brèche dans un mur. Il pouvait déjà se satisfaire de la ponctualité du service. Vidpoch était persuadé qu’il y avait dans le repas une régularité étonnante.
Plic…Plic…Plic…Plic…
Ces derniers jours, aucun nouveau cri, ne s’était fait entendre, preuve de l’inactivité du bourreau. Mais ce qu’il trouvait le plus bizarre, c’était qu’il n’avait pas entendu le moindre signe attestant de la présence d’autres prisonniers dans les cachots. Ce constat journalier avait tendance à le miner au plus haut point et lui donnait à chaque fois qu’il y pensait, l’impression d’être seul au monde avec pour seul avenir la perspective de finir ses jours ici. Pensée fort déplaisante, car à chaque fois une vague d’angoisse le submergeait et il ne parvenait que difficilement à retenir une crise de folie qui aurait très certainement sonné comme douce mélopée aux oreilles du geôlier.
Il n’aurait jamais pensé en arrivant à Condefond, finir dans les cachots. Quoique si ! C’était une éventualité ! Mais certainement pas suite à l’accusation d’un éventuel acte de rébellion contre le gouverneur de la cité.
Plic…Plic…Plic…Plic…
Les premiers jours, il avait demandé au gardien d’appeler quelqu’un pour qu’il puisse se justifier. Mais seul un grognement incompréhensible lui avait répondu.
Les jours suivants constatant que la voie de la justice était vaine, il tenta la supplique, pour titiller (si l’homme en était affublé) la compassion. Mais une nouvelle fois le bol de gruau avait été servi juste accompagné d’un grognement toujours aussi incompréhensible.
Puis il avait tenté la folie. Mais guère plus de succès sur cette voie. Frapper frénétiquement sur la porte en poussant des cris, qu’il espérait déments, ne lui avait servi à rien, si ce n’est à conforter le geôlier dans sa satisfaction professionnelle.
Il lui restait présentement deux possibilités en réserve. Soit, il faisait silence et laissait son repas pour faire croire au gardien à un quelconque problème. Mais Vidpoch se doutait que la vie de ses pensionnaires était le cadet de ses soucis. Et de toute façon, le service gastronomique était fait en quantité pour tout juste attiser une faim tenace. Laisser une fois le bol, il en était sûr, le ferait mourir d’inanition. Soit, après l’innocence, la supplique, la folie et le silence, il pouvait s’essayer à la colère combinée à l’insulte mais si le gardien réagissait, ça n’allait très certainement pas améliorer les conditions de son séjour en prison.
Plic…Plic…Plic…Plic…
En plus du bruit des gouttes d’eau dégoulinant du plafond à l’extérieur de sa cellule, son esprit subissait la torture de l’incertitude. Qu’allait-il lui arriver ? Ça faisait déjà au moins cinq jours qu’il était là et le seul contact qu’il avait avec le monde extérieur était cette main qui jetait avec rapidité une bolée de purée au goût fadasse et les grognements incompréhensibles du maître des clefs.
L’inactivité aidait aussi à cette torture. Ses occupations journalières n’avaient rien de passionnantes mais quand on passe de longues journées coupées de tout, même de la lumière, on se satisfait de peu. Il parcourait en tous sens la pièce afin que ses muscles ne s’ankylosent pas et à son grand désarroi ces courtes balades lui rappelaient l’étroitesse de sa cellule. Il jouait avec un petit bout de brique, qu’il avait trouvé dans sa litière de paille. Certainement s’agissait-il d’un morceau décroché du mur. Il s’était occupé toute une journée à trouver où était cette faiblesse dans la fondation, nourrissant un mince espoir d’évasion. Mais c’est avec un grand abattement qu’il découvrit, au final que le défaut était dans le plafond. De toute façon hormis la paille, un bol de bois et ses ongles il n’avait pas le matériel nécessaire pour creuser la pierre. Bien que s’il eût été nain, il était persuadé que cet outillage aurait suffit à ses plans. La communauté naine était réputée de tous pour son aptitude à creuser où bon leur semblait et pour eux n’importe quel objet pouvait représenter un outil aussi valable qu’une pioche.
Plic…Plic…Plic…Plic…
Vidpoch n’était pas tout à fait seul dans sa cellule. Il partageait cette pièce avec toute une colonie de rats. Il y avait dans chaque angle de la geôle des trous qu’avaient creusé des générations de rongeurs et cette pièce semblait être un carrefour important dans les déplacements de la vermine. Si d’aventure les rats pouvaient se mettre sous la dent un orteil frais ce n’était pas de refus. Mais là depuis quelques jours, ils réfléchissaient à deux fois avant d’entamer le morceau. L’un de leurs camarades avait péri sous le poids du pied qui devait être son repas. Vidpoch s’essayait donc à d’incessantes négociations avec les rongeurs, pour que ces derniers cessent de tenter de lui boulotter les doigts de pieds durant le peu de sommeil qu’il parvenait à s’accorder.
Plic…Plic…Plic…Plic…
Un fracas métallique retentit au loin derrière la porte. La première pensée qui lui vint était qu’il devait s’agir du gardien qui amenait le repas. Mais en prenant garde aux plaintes de son estomac, l’homme était en avance. Chose inédite depuis le début de son séjour. Une vague d’angoisse l’envahit lorsqu’il comprit de quoi il devait s’agir. C’était très certainement son heure. Au bruit, il identifia plusieurs personnes qui descendaient les escaliers menant au couloir. Les hommes discutaient mais les paroles étaient indistinctes pour Vidpoch.
Il s’aperçut quelques secondes plus tard qu’une lumière intense filtrait sous la porte. Le bruit de la clef dans la serrure couvrit les dernières paroles des hommes. Le battant s’ouvrit subitement et la lumière éblouissante de deux torches aveugla Vidpoch. Dans cette aura dispensée par la lueur des flammes, trois ombres se dessinaient. Deux des hommes avaient une carrure s’apparentant à une armoire et la troisième ressemblait à un tonneau. Petit, trapu, il bouchait la possibilité de se glisser entre les jambes des deux autres hommes. Ce dernier était en fait le geôlier. Il fut vite fait à Vidpoch de faire le calcul de ses chances d’évasion. Elles étaient nulles. De l’ombre de ses personnes jaillit une voix nasillarde, sèche, et peu amicale. Il reconnut là l’auteur des grognements indistincts lors du service.
- Debout ! Tu viens avec nous. On va aller voir Hans !
- C’est qui ? Se hasarda à demander le jeune homme, une légère inquiétude dans la voix.
- Ton meilleur ami pour les jours à venir. Le ton de la voix de l’homme aurait inquiété n’importe qui et laissait entendre que le dit ami ne le serait certainement jamais.
Vidpoch s’avança vers la porte se protégeant les yeux d’une main tremblante. Une fois dans le couloir, il eut du mal à se faire à la lumière environnante. Les deux gardes se saisirent sans trop de délicatesse du jeune homme, chacun une main posée sur ses épaules, au cas ou il tenterait quoi que ce soit. Ils posèrent sur lui un regard lourd de menaces.
Ils longèrent un long couloir aux murs de pierres, percés de nombreuses portes, semblables à celle qui l’avait tenu jusqu’à présent en ces lieux. Toutes les deux portes, une torche était fichée dans le mur peuplant les recoins d’angoissantes ombres semblant posséder une vie propre. Le tableau était complet pour mettre à malaise le prisonnier. C’était peut-être d’ailleurs l’effet recherché. Car il ne comprenait pas l’utilité des chaînes qui pendaient aux murs et qui sous l’effet de leur inutilité et de la corrosion s’étaient presque soudées à ce dernier.
Il remontèrent un long escalier tournoyant et Vidpoch sut à l’air ambiant qu’ils étaient revenus à la surface, l’air y était moins vicié que dans le couloir des geôles et surtout, il voyait au bout du corridor une fenêtre qui filtrait un peu de lumière de l’extérieur. L’un des hommes qui le tenait dut d’ailleurs voir le regard du jeune homme car il resserra son étreinte sur l’épaule du prisonnier. Le geôlier s’arrêta devant une porte et frappa le plus poliment possible à cette dernière, comme si un peu trop de force dans son appel allait lui coûter très cher dans un futur pas si lointain.
Un léger murmure répondit, puis la porte s’ouvrit.
On poussa Vidpoch sans ménagement à l’intérieur.
Il considéra d’un œil anxieux l’environnement. Malgré ses dimensions raisonnables, la pièce incitait à la claustrophobie. Elle était mal éclairée et le peu de lumière qui y régnait, dispensée par les torchères murales, vacillait au gré des flammes donnant à la pièce une ambiance funeste. Sur le mobilier qui occupait le devant des murs, des objets aux formes diverses et étranges étaient posés. Tous ces instruments en fer étincelaient, preuve de leur entretien et semblaient faire l’objet d’une collection fort intéressante. Des pinces, des pointes, des lames, des crochets et des cuillères étaient rangés sur des trousseaux de cuir et Vidpoch préférait dans l’immédiat ne pas trop s’interroger sur la fonction de ces outils. Un vague d’angoisse couvait en lui et menaçait de lui faire perdre la raison.
Derrière le bureau situé en face de la porte un homme était assis, les coudes sur la table et les doigts joints en chapiteau.
Il lançait au jeune homme un regard inquiétant. Regard alourdi par un sourire figé dans une perpétuelle béatitude dont lui seul semblait connaître la cause et à en goûter les délices. N’importe qui aurait senti un léger malaise à faire l’objet de l’attention de cet homme. Il était le genre de personne à souffrir de douloureux élancements à la tête, de ceux qui vous poussent à commettre des actes irréparables.
L’homme, sans se départir de son sourire angoissant, l’invita d’un geste à s’asseoir sur la chaise située à gauche du bureau. Vidpoch n’eut pas le temps de contempler l’objet qu’il s’y trouva aussitôt jeté. L’un des deux gardes l’y avait poussé.
De prime abord, la chaise apportait un certain confort à son occupant. Elle était rembourrée de cuir et son assise était moelleuse. Elle était même équipée d’accoudoirs placés à la bonne hauteur pour passer de longues heures à discuter sans avoir la moindre crampe. Il fallait bien sûr faire abstraction des bracelets de cuirsqui étaient fixés sur les accoudoirs et les pieds de la chaise ainsi que les différentes ceintures qui elles étaient rattachées au dossier, le tout pour maintenir fermement et sans possibilité d’évasion le préposé à l’interrogatoire.
Le garde d’un geste rapide et efficace attacha Vidpoch à la chaise.
L’esprit du jeune homme était en ébullition. De cet interrogatoire allait résulter la durée de son séjour dans les sous-sols de ce bâtiment. Il était comme la plupart des prisonniers pour ne pas dire tous, arrêté avec un léger doute de culpabilité. Les officiers supérieurs de la garde de la ville montraient dans l’interpellation des fauteurs de troubles de l’ordre public, un zèle peu commun. Car si d’aventure ils arrêtaient un véritable terroriste, ayant pour projet de mettre en doute l’autorité du gouverneur, ils pouvaient se voir catapultés à un rang supérieur voir même si la demande était faite, être mutés dans les régions septentrionales loin de ce trou à rat que pouvait, pour certains, être Condefond.
Ce qu’il fallait pour Vidpoch, c’était se disculper des accusations qui allaient être portées contre lui, trouver le moyen de convaincre l’homme dénommé Hans qu’il n’était aucunement un terroriste. Après avoir regardé une nouvelle fois l’homme, de sérieux doutes quant à sa réussite s’installèrent dans son esprit et balayèrent le peu d’optimisme qui lui restait.
Même si la chaise était très confortable, il s’agita un peu testant par la même la solidité des attaches. Aucun doute, elles auraient maintenu sans difficulté un troll en place, si d’aventure on avait put le faire rentrer dans la chaise. La fuite était donc impossible. Et de toute façon un innocent qui fuit, c’était plutôt contradictoire, il aurait donné là preuve de sa culpabilité.
L’homme du nom de Hans, finalement se leva et fit le tour du bureau. Il se déplaçait d’une façon fluide comme s’il flottait quelques centimètres au-dessus du sol. Ce qui aurait expliqué par la même l’absence de bruit dans son mouvement. Il s’arrêta en face de lui et son sourire sembla s’agrandir un peu plus. Il devint aussi un peu plus terrifiant.
Quelques gouttes de sueur commençaient à perler sur le front de Vidpoch. Une partie de son cerveau était en train de bâtir avec frénésie toute une panoplie de justifications pour son innocence. L’autre partie elle s’occupait d’appréhender tout ce qui se passait à l’extérieur et dans l’immédiat c’était vraiment angoissant. La partie du cerveau préposée à l’analyse de l’environnement extérieur lui commanda de sursauter lorsqu’un garde entra un peu précipitamment dans la pièce. Son regard inquiet, quant à la possibilité qu’il ait pu manquer le début des festivités se détendit lorsqu’il vit qu’il n’était finalement pas en retard. Vidpoch le reconnut comme le chef des gardes qui l’avaient fait prisonnier à la taverne.
Hans s’adressa au retardataire.
- Ah ! Enfin vous voilà ! Je voyais le moment où il allait nous falloir commencer sans vous. Ce qui d’ailleurs aurait été fort dommage.
La voix de l’homme était tout aussi inquiétante que son regard. Elle était étrangement calme et posée comme si le fait de pratiquer un interrogatoire ne l’inquiétait pas plus que d’avoir une banale discussion. Dans chacune de ses paroles semblait couver la menace d’actes violents et extrêmement douloureux. Le gradé lui répondit d’un ton enjoué.
- Ah non ! Je n’aurais manqué ça pour rien au monde.
- Qu’avez-vous demandé ? Une mutation pour Bourleroi ?
- Oui ! Dans la garde personnelle du roi ou au moins celle de la reine.
- Bien ! Bien ! Mais ne vous réjouissez pas trop. Le dernier était en fait plus fou que coupable.
Vidpoch pensa que l’homme devait faire allusion à Nilrem. Il fut surpris, malgré sa fâcheuse position qui était le fruit des délires du druide, de ressentir un élan de pitié pour ce dernier et ce qu’il avait dû subir lors de son interrogatoire. Mais bien vite ce sentiment et ces pensées furent chassés pour se focaliser sur son avenir immédiat. Le bourreau Hans posait sur Vidpoch un regard lourd d’intérêt. Ce dernier s’approcha de la chaise et s’adressa à lui
- A nous, jeune homme ! Reconnaissez-vous avoir eu une discussion avec un certain Nilrem au sujet de l’ambassadeur, dans la taverne « Au chant des sirènes » ?
La partie du cerveau de Vidpoch qui s’échinait depuis un moment à monter diverses justifications pour s’innocenter se mit en alarme. Elle n’avait pas réussi, malgré le temps de battement, à échafauder quoique ce soit de crédible. Ou alors c’était tellement banal que l’homme ne le croirait jamais. Ils allaient le brimer, le frapper, le torturer pour qu’il reconnaisse sa culpabilité. Et bien soit ! Vidpoch se décida à les aider dans cette tache. Il répondit à l’homme, la voix peu assurée de ce qui allait découler de sa réponse.
- Oui ! C’est vrai !
Hans marqua un temps d’arrêt à cette réponse, l’air un peu surpris. Mais il reprit son assurance, reconnaissant que de toute façon cette réponse ne représentait encore rien dans l’avancement de l’interrogatoire. Il réfléchit un court instant, puis enchaina.
- Reconnaissez-vous avoir eu une discussion sur des projets qui auraient porté atteinte à la vie du gouverneur ?
- Oui parfaitement ! Répondit Vidpoch avec un aplomb qui l’étonna lui-même.
Tous les hommes dans la salle lâchèrent un hoquet de surprise à cette réponse, à l’exception faite du sergent qui l’avait arrêté. Lui lâcha un petit cri de jubilation. Le doute mêlé à un certain effroi se lisait sur presque tous les visages. Chacun finalement lança un regard interrogateur vers son voisin, cherchant une aide quelconque dans compréhension de ce qui se passait. Un tel aveu semblait tout à fait inédit. Aucun n’avait du, par le passé, avoir à être confronté à un terroriste éhonté. Il semblait à Hans qui était, comme ses compères, figé dans une profonde incertitude, qu’il manquait des choses.
Généralement pour en arriver à ce stade de l’interrogatoire, il y avait des cris, des pleurs, des suppliques, des râles, du sang, de la violence mais tout ceci manquait. Il venait à peine de commencer que c’était déjà fini et était en possession des aveux tant convoités. D’une voix quelque peu troublée, il préféra reposer sa question dans l’éventualité que le jeune homme n’avait pas bien comprit.
- Vous reconnaissez avoir échafaudé des plans pour .....tuer le gouverneur ?
- Oui ! C’est tout à fait ça. Je voulais tuer le gouverneur. Rétorqua Vidpoch avec une assurance grandissante.
- Vous êtes sûr ? un grand malaise se sentait dans la voix de Hans
- Oui ! Oui !
Le bourreau jeta un regard d’incompréhension sur ses outils qu’il n’avait pas encore touchés, ni même salis. Il perdait le contrôle de la situation. Certes, la plupart du temps ses tortures faisaient avouer aux personnes arrêtées qu’ils étaient des dissidents contre l’ordre public mais il savait pour lui-même qu’il n’en était rien. Et ces hommes étaient au final relâchés. Il avait pour habitude de travailler sur des innocents. Pas sur des coupables. Là, le prisonnier ne niait pas les faits. Comment cela pouvait-il être possible ? C’était pour lui une révélation. Des années de tortures et d’injustices qui s’envolaient en un instant. Un brusque changement de perspectives. Si les terroristes reconnaissaient maintenant leurs méfaits sans même passer par la torture, qu’allait-il devenir ?
Perdu en territoire inconnu son esprit réclama un temps de réflexion pour appréhender la situation.
Un lourd silence s’était imposé dans la salle. Le sergent lui avait du mal à contenir sa joie. Il était de mémoire d’homme le seul à avoir arrêté un véritable rebelle. Et il allait peut-être connaître un avenir radieux loin de Condefond. Hans considéra le jeune homme ne parvenant pas à prononcer quoique ce soit. Il ne savait pas trop quoi dire dans cette situation. Il se passa une main hésitante dans les cheveux. Sous l’effort de l’appréhension de cette nouvelle perspective professionnelle, son cerveau avait besoin qu’on lui rappelle les limites de sa boite crânienne.
- Je….Je…Je dois en référer au gouverneur.
D’un geste vague de la main, il fit signe aux deux gardes de raccompagner le jeune homme à sa cellule. Vidpoch qui était jusque là la proie d’une peur sans pareil poussa bien malgré lui un soupir de soulagement. Il était parvenu à éviter la souffrance de la torture. Mais c’était un bien pour un mal.
Ce petit coup de bluff n’allait-il pas lui coûter de passer le reste de sa vie dans une cellule ?
Au fond de lui une petite voix en larmes lui criait qu’il venait de faire la plus grosse bêtise de sa vie. Ce cri prit de l’ampleur et une vague de doute l’envahit. Il était encore temps de revenir sur ses paroles. Mais à la simple pensée de passer sous le fil de certaines lames disposées parmi les outils du bourreau, cette angoisse fut surmontée. Il lui fallait garder la tête froide. Il parviendrait sûrement à trouver un moyen de s’enfuir des cachots.
En sortant de la salle, mené assez durement par les deux gardes et le maître des clefs, il posa son regard sur le sergent qui l’avait arrêté. Ce dernier avait les yeux qui pétillaient, goûtant les délices de l’immense joie qu’il ressentait. Il s’approchait du bureau de Hans pour discuter de la démarche à suivre pour sa future promotion. Mais Hans avait les yeux rivés dans le vide, l’expression figée dans une grande frayeur. La révélation de l’existence de véritables dissidents lui avait fait l’effet d’un choc psychologique sans pareil. Au final lequel était le plus à la torture ? Le bourreau ou le supplicié ?
Vidpoch fut ramené rapidement dans sa cellule et la porte barrée à double tour. Les gardes s’éloignant, rirent de concert à l’évocation de la future pendaison à laquelle ils allaient assister. Le jeune homme s’affala sur sa litière de paille moisie. Etrangement il ne parvenait pas à faire le point avec ces sentiments.
Aux dernières paroles prononcées par les gardes il aurait crut qu’il allait fondre en larme, mais ce n’était pas le cas. Il avait la sensation que sa conscience, celle qui d’habitude lui farcissait les pensées de souvenirs, d’idées, de décisions, d’impressions, avait jeté l’éponge. Il n’arrivait plus a penser. Il tenta en vain de fixer ses idées sur l’avenir sombre qui l’attendait mais c’était peine perdue. Il lui semblait que son esprit n’était plus qu’un néant insondable. Vide de tout, il faisait l’expérience de ce que pouvait ressentir un objet sans états d’âme. Seul l’écho des gouttes d’eau chutant dans la flaque résonnait dans sa tête.
Plic…Plic…Plic…Plic…
Il se tourna et se retourna sur sa couche, cherchant le sommeil. Mais il ne se rappelait plus comment il fallait s’y prendre pour dormir. Ni même d’ailleurs a quoi ça servait. Un petit bruit se fit entendre à l’angle de la geôle. Il posa un regard absent sur l’origine des grattements qu’il entendait. Deux rats passèrent en rasant le mur en face de lui. Mais il ne s’arrêtèrent même pas pour voir s’ils pouvaient se mettre un bout de viande sous la dent. Comme si le jeune homme n’avait pas été là, ou qu’il n’avait été rien d’autre qu’un simple objet sans guère plus d’importance que la litière de paille moisie.
Plic… Plic… Plic… Plic…
Ne sachant trop comment appréhender l’instant présent, plusieurs heures passèrent, ainsi qu’une cinquantaine de rats, finalement, peu à peu, son esprit se remit en branle. Lançant de vagues esquisses de pensées dans sa tête. Simples images ténues, comme des ombres lointaines dans un épais brouillard, elle s’amplifièrent pour reprendre l’importance qu’elles avaient toujours eue. Une grande affliction dominait ses pensées. Tristesse, abattement, encore et toujours, il n’arrivait pas à se dépêtrer de cette peine qui lui collait au train depuis que son esprit s’était remis en marche et qu’il avait prit conscience que sa vie arrivait bientôt à son terme.
Plic… Plic… Plic… Plic…
Les regrets s’imposaient de plus en plus. Il faisait le point sur sa triste vie. Il remontait le chemin des mauvais choix dans sa vie qui l’avaient mené là, au bout de cette route. Le repas dans l’auberge, le travail avec Croher, ses innombrables vols qui l’avaient fait fuir de Bourleroi pour Condefond, sa jeunesse auprès de son père adoptif Arsène, la mort de son père qui l’avait livré à lui-même dans cette vie, son insouciante jeunesse, … Tant de souvenirs qui défilaient à reculons à son esprit. C’était ça, ce dont les hommes parlaient quand ils étaient face à la mort? Ce soi-disant défilement de la vie devant ses yeux ?
Plic… Plic… Plic… Plic…
L’esprit envahi par les ténèbres, le sommeil parvint à prendre le jeune homme en son sein. Peu à peu, il sombra dans l’inconscience des songes, sans même oser avoir une dernière pensée pour son avenir qui avait été finalement, scellé le jour même de sa naissance. Le destin n’avait pas été des plus bienveillants avec lui.
Plic… Plic… Plic… Plic…
Un couple de rats passa prés de sa couche et s’arrêtèrent pour contempler la masse informe du jeune homme sur la paille. L’un d’eux renifla la jambe de Vidpoch, cherchant à définir s’il était en présence d’un repas potentiel, mais il ne sentait ni la vie, ni la mort dans cet objet. Mordant son compère plus par mécontentement de ne pouvoir se remplir l’estomac que par réponse à une quelconque agression, le rat fuit par un des trous de la salle, suivit de prés par son compagnon. Un funeste silence envahit les geôles du palais, seulement troublé par la respiration lente du jeune homme et l’écho ténu des gouttes d’eau tombant dans une flaque au milieu du couloir.
Plic… Plic… Boum… Plic…