Voilà. C’en était fini pour lui, mon complément, mon contraire. J'avais senti son souffle frémir, agoniser sous le poids pesant de mes mains sans pitié sur son cou froid, si froid, puis se faire silence. C’était mon tour d’entrer en scène. Si je l’avais pu, je me serais négligée, terrée quelque part, entre l’Ici et l’Ailleurs. J’aurai passé du temps, tout mon temps, à me nourrir ou bien à périr de l’étincelle rayonnante de ses prunelles. Mais c’était bien mon tour. L’on m’appelait. Les Lois avaient été écrites ainsi. A moi de prendre la relève.
Je me souviens de cette aube là, comme de toutes celles qui prophétisent ma venue. Je désirais plus que tout ne pas exister. Mais la bataille reprenait et je ne me voyais pas défier les Lois. C’était ainsi. De mon royaume, froid et austère, le Sempiternel prêtre, me fit signe d’un geste lent de sa main squelettique : c’était le moment. Je commençais alors à entonner cet air haïssable dont je reste la seule à en connaître la partition. Une promesse profonde et interminable. Un chant fatal dont les échos s’emportent dans les cœurs brûlants des hommes pour les briser en milliers d’insignifiants résidus de glaces.
A l’audition de ma complainte, ceux-ci avaient compris. Ils rentraient péniblement dans leurs fragiles chaumières de bois, angoissés ou bien chagrinés par mon fugace mais meurtrier règne. C’était le début.
J’avais lutté. Et gagné, comme à chaque fois. Cela faisait également parti des Lois. Cependant, je savais que cette Victoire m’apporterait la Défaite. Le cycle se répétait, encore, immuable, immortel.
Mes hommes n’avaient pas attendu mon signal pour s’élancer sur les chemins et autres sentiers afin d’étendre mon influence par delà les contrées. Ils agissaient à l’instinct. C’était d’ailleurs ce pour quoi ils avaient été envoyés à mon service. Ils se laissaient guider par les odeurs, les couleurs et les échos de mon chant. Qui résonnaient au-delà. Encore. Et qui s’évanouiront au crépuscule de ma défaite.
Je ne pouvais plus agir. Les dés avaient été lancés. Des échos de ma litanie allaient découler un certain futur. Mon rôle était terminé. Limité à ma présence dans ce château de glace. A ces regards perçants comme le givre et cette voix venue d’outre tombe. Je devais rester figée et patienter. Je ne pouvais qu’attendre ma défaite en veillant à ce que mon règne perdure jusqu’à l’échéance finale ou bien en psalmodiant pour envoyer mes échos et mes hommes au plus loin. Mais ce jour-ci, mon esprit divaguait et mon cœur me brûlait. J’abandonnais donc mon royaume afin de me rendre dans des contrées égarées. Régner ne m’intéressait plus.
Fascinée par une lueur du soleil plus téméraire que les autres, j’arrivais dans une région isolée, comme coupée du reste du monde. Mes échos n’avaient pas encore résonné contre les parois sèches des montagnes ni n’avaient inscrit la moindre onde dans les Eaux. Cet endroit n’avait pas été touché. Peut-être même ignorait-t-on jusqu’à mon existence.
Je m’attardais sur l’herbe encore verte et fraîche fascinée par ce ciel si limpide et immense. Ainsi dépossédais-je les hommes de tant de choses formidables. Je les privais de champs fertiles, de paysages colorés, de la chaleur de leurs cœurs, pour les abandonner sous un manteau blanc, froid et cruel, pour m’abreuver de leurs élixirs brûlants. Malgré moi, les larmes me montèrent aux yeux. Je ne remettais pas que ma responsabilité hivernale en cause. Tout mon être me semblait soudainement exécrable, glacial et tellement infantile. Avais-je été un monstre pour avoir accepté à l’aube de tout commencement ce rôle ? Pour m’être promise à l’Eternité ? Et décider du sort des hommes en fonction de mes caprices ?
Les larmes aux yeux, cause de bien des malheurs, je me regardais dans ce qui allait être un lac glacé. Incolore, pâle comme l’inanimé, vouée à l’Eternité. Je portais ce visage depuis toujours. Néanmoins, ce n’était pas moi ! Les Puissances pouvaient me contraindre à l’examiner dans les reflets que me renvoyaient les Eaux ou même les cœurs gelés des hommes. Je ne me reconnaissais pas.
Et je m’enfermais, me protégeais de mon reflet par mes longs cheveux argentés, comme si la vérité était trop glaciale pour être acceptée. Et je laissais les larmes jaillir de mes yeux si clairs et autrefois si fiers, couler le long de mes joues blafardes et insensibles. Je n’avais pas besoin de les voir se dissoudre dans l’étendue d’eau qui m’avait servi de miroir. Je savais que dès qu’elles toucheront la surface, celle-ci sera changée en un gigantesque glaçon, suspendant le temps pour les vivants, les figeant dans leurs positions, leurs occupations ou les achevant. Cela arriva inévitablement.
Malgré moi, j’avais amené l’hiver.