Une explosion de verre, des gouttes d’azote liquide s’envolent et refroidissent immédiatement les ardeurs de quelques membres de l’équipe médicale, qui seront inhumés quelques heures plus tard. Le vent souffle dans la salle d’expérience du repaire secret de Super-Dollar, un des nombreux rivaux de Super-Prolo. Une silhouette se dégage de quelques tuyaux, et se dresse, fièrement, vers le plafond gris, libérant sa rage et son envie de défendre la veuve et l’opprimé, le pauvre et l’exploité.
« Rhaaaaaaaaa, enfin libre, Je suis Super-Prolo, le défenseur de...
_ Oui c’est bon, on la connaît ta rengaine, mais vite Super-Prolo, vient à notre secours, L’ignoble Capital et son comparse l’infâme Dollar s’attaquent aux pauvres petits prolos, vient à notre secours. s’exclamèrent les scientifiques, vendus à la cause de super-dollar, déguisés en ouvriers au moyen de salopettes graisseuses et de godasses éculées.
_ Comment, ces Super-Pas-Beaux vivent encore? Dites moi où et je les réduirai en bouillie.
_ Nous ne pouvons pas Super-Prolo, nous devons d’abord t’amener en salle d’examen. Tu as besoin de soins médicaux, et nous ne pouvons pas te lâcher sans te faire un résumé des dernières années, tu serais perdu dans ce monde hostile et différent.
_ Je vous suis mes supers amis.»
Et c’est ainsi que Super-Prolo fut converti, que dis-je, embrigadé et convaincu des vertus du Capital et du Dollar grâce à un subterfuge digne d’un gamin. Personne n’a jamais précisé qu’un super héros devait être équipé d’un super cerveau.
***
Un peu plus tard, un peu plus loin, un peu plus impatiemment, trois silhouettes attendaient dans le hall d’entrée d’un immeuble. Dehors, une foule en colère avançait et hurlait sa rage. Tous les magasins étrangers étaient systématiquement détruits et brûlés. Les policiers essayaient de retenir la masse, mais ni leurs pompes à eaux ni leurs armes ne retenaient leurs adversaires. Ces gens n’avaient plus rien à perdre et étaient prêts à tout.
Jusqu’au dernier moment, les autorités avaient cru pouvoir retenir les manifestants et les empêcher d’arriver devant le palais présidentiel. Mais juste avant qu’il ne soit trop tard, ils mirent leur fierté de côté et composèrent un numéro.
Un des mystérieux trois hommes sorti son téléphone et décrocha.
« Allo...oui nous sommes là, parés à toute éventualité...d’accord, nous arrivons. Il se tourna vers ses compagnons.
_ Messieurs, c’est à nous.» Les deux autres ne répondirent pas, il se débarrassèrent de leurs feutres et de leurs imperméables, dévoilant des tenues éclatantes et des corps parfaits. Super-Dollar, Super-Capital et Super-Conso entrèrent en scène. Ce dernier avait encore quelques tâches de rouge sur lui et sentait encore la poussière Prolo-landienne, mais dans quelques jours, il n’y paraîtrait plus.
Une fois dehors, il fléchirent les jambes et sautèrent l’un après l’autre, puis s’envolèrent et prirent de l’altitude. Après avoir reperé leur cible, ils redescendirent et atterrirent devant le front du cortège.
« Au nom de saint Mac-do et de Saint Coca, arrêtez vous tout de suite.»
Les manifestants les ignorèrent et continuèrent à casser les vitrines, à démolir les produits de luxe et à mettre le feu aux ruines. De plus en plus de mécontents se joignaient à eux. Sur la place où se situait le palais présidentiel, les différents cours en crue se rejoignirent pour ne plus former qu’un fleuve humain gigantesque. Seul barrage face à ce flot déferlant de haines accumulées, les trois supers-agents du commerce libre et de l’exploitation des travailleurs. Les cailloux et les projectiles divers, plus ou moins enflammés commencèrent à pleuvoir sur le trio, qui ne fit rien pour se protéger.
« Non aux délocalisations, non à l’inflation, hurla - parmi d’autres slogans - la populace en colère
_ Bon, je crois que nous avons notre réponse, à notre tour de jouer.» L’un d’eux venait de se pencher vers les autres. Vêtu de vert avec des photos de présidents américains imprimés sur ses habits, il était Super-Dollar. Son voisin de gauche, tout de blanc drapé, avait quelques lignes noires imprimés sur son collant. En se penchant dessus, on pouvait lire quelques citations extraites d’économistes célèbres, tels que Smith, Ricardo, Say. Son chapeau haut-de-forme laissait apparaître, comme par coquetterie, quelques équations mathématiques, son nom était Super-Capital, le frère de Super-Prolo. Le dernier acolyte portait un costume multicolore, censé incarner la diversité des produits consommables. Quelques taches rouges sang apparaissaient un peu partout, mais elles partiraient probablement au lavage. Super-Prolo, ayant perdu la mémoire, s’était auto-baptisé Super-Conso.
Leurs pouvoirs se mirent en action, des éclairs crépitèrent au bout de leurs doigts, des distributeurs cachés dans leurs vêtements commencèrent à cracher des publicités, des catalogues et des bons de réduction. L’air se chargea d’électricité statique et les caniveaux entrevirent leur morne avenir. La foule hurla en chargeant, hurla en préparant ses armes, hurla en se faisant taper dessus, ne dit plus rien quand les ambulances et les corbillards arrivèrent sur place, leurs sirènes hurlant à la mort.
Les seuls survivants, les trois héros du capitalisme, du dollar et de la consommation se congratulèrent tout en déplorant la perte de tant de bons clients potentiels. Mais au moins, le calme était revenu et les autres consommateurs pourraient bientôt revenir dépenser leurs sous dans les magasins où on les arnaquerait avec un sourire aux lèvres.
Le nouveau Super-Héros aimait bien son boulot, être super-Consommation n’était pas pour lui déplaire, équipe sympa, collègues cools, bonne paye, bon avantages en nature.
Super-Capital vint lui taper dans le dos.
« T‘as fait du bon boulot frérot, je savais qu‘on pourrait tirer quelque chose de bon de toi. Heureusement que j’ai insisté, sinon ils n’auraient jamais consenti à te laisser en vie.»
Super-Prolo ne répondit que par un vague grognement, son regard se perdit quelques instants sur le charnier qu’ils venaient de laisser sur la place rougeoyante.
Un vieil homme en fauteuil roulant fonça sur lui et lui tira la manche d’un air las. Sa bouche édentée et ridée murmura quelques mots
« Pi..pitié, super Proprolo, ne nous laisse pas tomber.
_ Dégage vieux croulant, je suis Super-Conso, prends cette réduction et va t’acheter le dernier lecteur vldvd à ecran super plasma HD LCD. »
Le vieux fut rejeté en arrière, une des roues de son fauteuil heurta un corps inanimé et il bascula en arrière. Le trio continua sa route.
Super-Héros du Commerce planétaire, c’était vraiment un bon job, il n’y avait que des avantages, et c’était beaucoup plus marrant que de défendre des pauvres qui ne pouvaient que lui dire merci en guise de reconnaissance. Ah, les joies de l’argent et du pouvoir. De simples mortels venaient et apportaient de quoi satisfaire les appétits consuméristes de la populace. Et quand celle-ci commençait à râler, on envoyait le service-après-vente, qui réglait définitivement les récriminations.
FIN