Dans une petite salle obscure, un petit homme, devant un petit ordinateur, tape sur un petit clavier de ses petits doigts. Petits moyens, mais gros résultats.
« Ca y est, j’ai trouvé, hurla t’il à tout va en sautant partout dans la pièce, sans se rendre compte que celle-ci était en train d’être envahie.
_ Qui as tu trouvé vermine?
_ Mais, Super Prolo monsieur, comme vous me l’aviez demandé. Celui qui défend les pauvres et les exploités des infâmes capitalistes.
_ N’oublie pas que je suis un infâme capitaliste. Alors, où est-il?
_ Pas très loin d’ici monsieur, il est en fait caché dans le mausolée de Super Prolo, celui qui est sur la place Rougeoyante.
_ Comment!! Il était donc la, nous avions toujours cru qu’il n’y avait rien à l’intérieur. »
Dans son for intérieur, l’informaticien les traita de bougres d’idiots, les informations étaient accessibles à n’importe qui, encore eut-il fallut descendre de son piédestal pour aller les chercher. Mais la peur lui clouait le bec et il répondit machinalement à son employeur.
« Non, il était en cryogénisation. Ils le réveillaient quand ils avaient besoin de lui. Le mausolée était sa base secrète.
_ Mais qui utilisait ses talents bon sang?
_ Mais, mais, vous.» Le petit homme se libéra de la poigne de son employeur, ouvrit la fenêtre et se jeta dans le vide. Une flaque de vêtements et de sang s’écoula dans les caniveaux de la ville, personne ne remarqua rien, des hommes en noir s’en assurèrent.
L’infâme capitaliste sortit de l’immeuble. Vêtu d’un costume-trois-pièces avec cravate en soie et pochoir, il semblait être riche. Il l’était effectivement puisqu’il était le fondateur d’Equinox Corporation (EC), la plus grande entreprise de Prolo-Land. Illégale bien sûr, puisque tout devait appartenir au peuple. Mais dans les arcanes du pouvoir, l’argent arrangeait bien des choses auprès des membres du présidum suprême. Lorsqu’il s’approcha d’une limousine noire, un chauffeur en livrée lui ouvrit obligeamment une portière et alla s’installer au volant.
A l’intérieur du véhicule, un autre homme attendait le PDG d’EC. Vieux, ridé, ratatiné, courbé, on reconnaissait dans les traits fins de son visage un aristocrate, et même le premier d’entre eux, Leopold quatre, l’héritier légitime du royaume de Prolo-land.
« Maître, nous l’avons retrouvé, il se cache dans son mausolée public. Son vieil interlocuteur ne lui fit aucune remarque sur son incompétence immense au vu de la complexité de la planque de leur ennemi.
_ Bien, nous y allons alors. Il tapota la vitre avant de la voiture. Chauffeur, direction la Place Rougeoyante. Quand à vous, dit il en se retournant vers son subordonné, prévenez vos hommes et sortez moi rapidement un avis de réparation d’urgence du mausolée, avec propagande radiophonique et photos d’enfants joyeux, tout de suite.»
L’homme ne répondit pas, il sortit un ordinateur portable et commença à taper ses ordres. Déjà, un maire corrompu signait le permis de construire, un commissariat de police soudoyé installait des barrières, et des journalistes grassement payés se mettaient à la tâche.
Dans son sarcophage de verre et d’acier, Super-Prolo dormait du sommeil des justes-lâchement-endormis-par-un-anesthésique-alors-qu’ils-fêtaient-leur-victoire-sur-le-Capitalisme. De multiples tuyaux le reliaient à une machine, qui surveillait son rythme cardiaque, lui apportaient oxygène et nutriments, et lui injectaient encore quelques autres produits ou veillaient à maintenir son tonus musculaire. Il était plongé dans l’azote liquide, qui était très très froid, et vivait encore. Il ne pouvait supporter ce régime que grâce à ses supers pouvoirs. Par contre, il vieillissait quand même. La cryogénisation n’était pas parfaite, le coeur battait encore, moins mais encore. Il prenait un an de plus tous les vingt ans, mais était souvent reveillé entre-temps. Une plaque en marbre commémorait ses faits d’armes et, par là même, indiquait la fréquence de ses réveils et donc la liste de ses exploits :
- octobre 1917 : Leopoldland devient Prolo-land
- Août 1935 : L’ouvrier Stakhakhanov extrait cent-cinq tonnes de charbon en six heures.
- Mai 1945 : Prise de la ville de Berlin par l’armée de Prolo-Land
- Octobre 1949 : création de la république populaire de Chinoiseries-Land
- Avril 1961 : Margarine est le premier homme dans l’espace
- Avril 1961 : échec de l’attaque de la baie des porcs à Cigare-land
- Juin 1972 : scandale du Watergate
- Juillet 1998 : Camembert-Land gagne la coupe du monde de football
- Après 1998 : Plus rien
Autant d’évènements marquants, que tous ont cru réalisés par des hommes fiers et dévoués à leur patrie. Mais non, Super-Prolo avait réalisé ces exploits, les images vidéo et les photos ayant été réalisées en studio par l’équipe technique de Super-Prolo qui, pour rester efficace, devait agir dans l’ombre.
Mais il était tombé depuis lors dans l’oubli, et plus personne n’avait jamais entendu parler de lui. En 2036, Prolo-Land est le dernier pays à résister - officiellement - encore et toujours à l’infâme envahisseur capitaliste. Et Super-Prolo n’a jamais été sorti de son sommeil glacé, il dort comme un bienheureux et laisse sa patrie s’affaiblir progressivement devant la scélérate corruption monétaire du Capital.
Qui est-il? il ne le sait même pas lui même. D’où vient-il? probablement d’une autre planète, ou alors il a été élévé par une louve avec son frère jumeau suite à leur abandon par une mère qui ne les aimait pas. Ce frère jumeau étant devenu Super-Capital, son pire ennemi, le plus infâme des infâmes. Comment est-il devenu super? nul ne le sait, il était déjà super, surtout quand il a fallu , à neuf ans, tuer sa mère-louve qui avait un petit creux un soir d’hiver.
Un marteau piqueur perça un mur dans le mausolée, et s’enfonça dans le vide. Des cris résonnèrent dehors, et un grappin fut passé dans la brêche, ensuite les ouvriers accrochèrent la corde à un camion, qui avança et fit s’écrouler le mur. La lumière envahit le mausolée, révélant un capharnaüm de poussière, de toiles d’araignées, de nids divers et de supers-instruments. En trente-huit années d’inutilisation, les lieux étaient revenus à un état de délabrement extrême. De l’extérieur, on n’y voyait que du feu, des dorures sur les marbres, une colossale statue en bronze le représentant terrassant le dieu Dollar, et des bouquets de fleurs séchées, des plaques commémoratives rayées, des gadgets inutiles en fait.
Une équipe de mercenaires suréquipés s’approcha du sarcophage. Ils pensèrent un moment le miner et s’enfuir en courant, mais ils se décidèrent à l’emmener dans leur laboratoire secret, où ils pourraient le soumettre à un lavage de cerveau et l’utiliser à leurs fins démoniaques. L’engin pesait lourd, mais ils réussirent néanmoins à l’emporter. Leurs souffles lourds sonnèrent longtemps dans la caverne du héros.
Dans une belle voiture noire, un homme se mit à rire à gorge déployée.