Le souffle rauque de son cheval alarma Anya. Elle allait devoir s’arrêter pour lui permettre de souffler un peu. Elle descendit de sa monture et la caressa doucement, l’encourageant par des mots qui sonnaient doux au creux de son oreille. Elle marcha à ses cotés pour le soulager. Ses jambes étaient douloureuses car c’était la première pause qu’elle faisait depuis des heures. Elle en profita pour admirer le paysage.
L’air était glacé car la nuit était déjà bien avancée. La lune était belle et les étoiles brillantes. La foret aux alentours dégageait une ambiance de tranquillité et de bien être. Anya se laissa brusquement envahir par cette atmosphère qui lui enivrait les sens. Elle avait dû faire face à des spectacles bien plus beaux encore mais ils n’avaient été qu’un décor fuyant pour elle.
Sa chevauchée avait été bien rude aujourd’hui, tout comme les précédentes. Depuis longtemps elle était partie de chez elle mais le paysage environnant lui fit l’effet d’un brusque retour sur terre. Elle se serait volontiers laisser aller à une douce rêverie, guidée par le parfum de la foret et de l’obscurité, mais elle se ressaisit bien vite. Ce désir étranger lui faisait peur, c’est pourquoi elle le contint malgré la fatigue qui s’abattait sur ses épaules et sur ses paupières. Elle força le pas, se concentrant uniquement sur le chemin à suivre.
Anya aperçut une pâle lueur au loin. Ses yeux étaient habitués à l’obscurité et son regard d’elfe portait loin. Elle se dérouta alors de son chemin, mue plus par la curiosité que par la prudence. La fatigue inhibait certains interdits. Arrivée à proximité, elle attacha son cheval à un vieil hêtre, lui murmura quelques mots au creux de l’oreille et le flatta, puis s’avança sans un son vers la lumière.
Près du feu qui vivotait, un homme s’était assoupi. La lueur des quelques flammes encore vivaces semblait lui creuser les rides de son visage. Les serpentins qui dansaient sur son maigre faciès ainsi que ses yeux, enfoncés dans leurs orbites et tapis dans l’ombre lui donnaient un air démoniaque. Malgré son attitude statique, elle sentit la crainte monter en elle, qu’elle réprima immédiatement. Elle ravala sa salive et observa l’homme plus en détail.
« Vous pouvez approcher je ne vous ferais aucun mal » dit-il sans faire le moindre mouvement.
Interloquée, l’elfe ne bougea pas, s’interdisant même un battement de cil. Les quelques secondes de silence qui suivirent lui parurent durer une éternité. Elle sentit la transpiration perler sur ses tempes, ce qui renforça son malaise.
« Allons, approchez vous, un peu de compagnie ne me fera pas de mal. »
Anya s’approcha d’une démarche féline mais qui laissait transparaître sa surprise. Tandis qu’elle s’approchait, le vieil homme lui dit :
« Votre cheval n’aimera probablement pas passer la nuit attaché à un arbre. Allez le chercher et revenez."
Elle s’exécuta et revint s’asseoir à ses cotés. Tout en partageant son repas, elle eut le loisir de l’observer plus en détail. Le feu avait accentué les rides de son visage. Il n’était pas si vieux que ça, en fin de compte. Il devait avoir près de cinquante ans. Ses cheveux lui descendaient jusqu’aux épaules et étaient d’un gris éclatant.
« Dans le temps il a du être beau » se dit Anya
Cependant elle fut frappée par la tristesse et le vide que dégageait son regard. Tandis qu’elle l’observait elle fut remplie de compassion tant ses yeux glaçaient le sang. Comment un seul homme pouvait-il porter tant de souffrance en lui ?Apres avoir fini de manger en silence elle lui demanda :
« Il est rare de croiser des humains dans ces bois, surtout si tard. Qui êtes vous donc ? »
« Je suis un homme qui sait qui va mourir. Je vais mourir… ce soir. »
Frappée par ces révélations, Anya reprit :
« Comment ?... Comment pouvez vous le savoir ? »
« Je le sais ; c’est ainsi »
Il s’interrompit un moment.
« Parfois quand vous devez choisir entre deux chemins, que vous ne connaissez absolument pas le bon itinéraire, votre instinct vous dicte alors aussitôt une réponse, que vous percevez dans un éclat de lumière qui s’évanouit aussitôt. Si on vous demande pourquoi avoir choisi l’un plutôt que l’autre, vous ne répondrez rien car vous n’en savez rien. Mais au fond; vous savez. Et bien ce soir c’est pareil, je sais que je vais mourir. »
« Mais il n’est pas impossible de se tromper de chemin, n’est ce pas ? »
« Peut être mais plus mon heure approchait plus je savais. Tout comme je savais que vous viendriez »
Anya était dubitative. Elle était jeune pour une elfe et il n’était pas impossible qu’il l’ait entendue arriver.
« Toutes ces années sont passées si vite » soupira-t-il. Quel age avez-vous ?
« Deux cent trente et un ans » avoua-t-elle
« Vous n’êtes pas bien vieille pour une elfe. Quel sentiment vous ont procuré ces années passées ? Avez-vous vécu pleinement ou bien avez-vous vogué telle une feuille le long d’un ruisseau, qui suit son chemin mais sans savoir pourquoi ? Telle une petite feuille qui vogue tout simplement et qui s’en contente ? »
« Et bien… Je n’en sais trop rien ; je crois qu’en fait c’est la première fois que je me pose la question ! »
« Alors c’est que vous êtes une petite feuille ! Voyez vous, j’ai passé toute ma vie à voguer sans trop savoir pourquoi. Et maintenant que je vais m’en aller, j’ai envie de remonter à contre courant ! Tout est passé si vite ! Si vous saviez, je donnerai…»
Anya s’assit à ses cotés, lui passa la main autour des épaules et le coucha car il avait l’air à bout. Ses yeux pleuraient. Sans un bruit, il était tel une statue de cire qui fondait en larme. Elle lui caressa le front et alla s’allonger près des quelques braises qui se mouraient. La vie est étrange se dit elle. Aurai-je vécu le temps de plusieurs vies d’homme sans les vivre réellement ?
Anya songea alors : Et si tout devait s’arrêter ce soir ? Ses derniers instants de vie auraient une saveur incomparable, car pour la première fois ils seraient périssables ? Et que devait il ressentir lui, qui sentait sa fin proche. Elle le regarda dormir.
Les lueurs de l’aube réveillèrent la jeune elfe. Elle se retourna et vis que son compagnon n’avait pas bougé. Elle ralluma le feu et fit à manger. Tandis que le feu crépitait elle jeta un regard pour son compagnon, qui semblait toujours endormi. Lorsqu’elle s’approcha de lui, son teint était pale. Elle se pencha. Il ne vivait plus. Son visage était apaisé, seul un rictus ironique apparaissait sur ces lèvres. Elle recouvrit alors le corps de pierre, juste assez pour que le cadavre ne soit pas attaqué immédiatement après son départ. Elle éteint le feu et sella rapidement son cheval.
Elle partit sans se retourner, avec en elle quelque chose de changé.