Il est des choses qui sont immuables, quel que soit le lieu ou l’époque où elles se déroulent. Que ce soit dans n’importe quelle dimension, dans n’importe quel univers, sur n’importe quelle planète, sur n’importe quel continent, et dans n’importe quelle ville de n’importe quel pays, c’est sur les marchés que prennent naissance la plupart des rumeurs. Sauf peut-être sur le marché du village de Froides-Berges, à l’extrême Nord de Grandterre, puisque ce dernier, suite à des changements climatiques importants, a été déserté et que seule une colonie de pingouins anime à l’occasion. Nous ne nous pencherons pas sur les possibilités qu’une rumeur au sujet d’un pingouin qui aurait glissé sur une plaque de verglas prit naissance le jour des faits, puisque ça ne concerne aucunement l’histoire que je suis en train de vous conter.
Reportons plutôt notre attention sur les lieux concernés par ce récit.
Aux antipodes du village de Froides-Berges précédemment cité, à l’extrême sud connu du continent de Grandterre, sur le port de Condefond, le soleil qui commençait à poindre à l’horizon, déversait une douce lumière orangée se reflétant sur les fenêtres des boutiques autour de la place du marché. Les toits recouverts de poix renvoyaient d’un sombre éclat, l’embrasement du ciel illuminant l’atmosphère d’une lumière d’or. L’air était frais et motivait chacun des habitants à passer une bonne journée, comme une invitation divine au bonheur pour les heures à venir. Ce magnifique tableau, de loin, les yeux bandés et en souffrant d’une cécité certaine aurait pu passer pour un véritable paradis.
Car considéré d’un peu plus prés, ce tableau divin n’était en fait pas ce qu’il paraissait être. Cette divine cité consistait en fait en des maisons insalubres, tenant debout par on ne savait quel miracle et dont aucune ne semblait avoir eu le même architecte. Si bien sur le titre d’architecte avait pu être donné au malade qui avait tracé les plans de ces amoncellements de planches vermoulues. La dite cité divine était parcourue en tous sens par des rues dont les pavés étaient recouverts d’une boue épaisse et collante et dont il valait mieux ne pas connaître la constitution, sous peine de contracter instantanément diverses maladies mettant en cause toute une panoplie de bactéries qui pour la plupart nous seraient tout à fait inconnues. Il régnait en fait dans l’atmosphère, certes une fraîcheur relative à la nuit passée, mais aussi une odeur puissante qui aurait mit à mal aise les sinus d’un vautour affamé. Pour les visiteurs de passage, l’odeur aurait tout aussi bien pu émaner d’un tas de carcasses en putréfactions. Il fallait vivre dans cette ville depuis un certain temps pour que le cerveau parvienne à faire abstraction de cette odeur typique et arrive à distinguer les autres. Les rues étaient remplies d’une foule assez disparate et dont l’aspect général tendait à rappeler que le niveau de vie dans la ville n’était pas glorieux. Pris en considération tous ces éléments du tableau, on déchantait bien assez vite de ce matin de prime abord idyllique et on retombait dans l’humeur maussade que la majeure partie de la population de Condefond ressentait habituellement.
Ce matin là n’était pas similaire à celui de la veille. L’odeur, la propreté et la fréquentation des rues était la même, mais il paraissait différent dans le sens où la brume journalière, là, n’était autre qu’un très léger voile à peine présent. Elle avait, la veille, donné toute son énergie à masquer les dangers de la rue aux habitants et ce matin, elle ne se sentait pas de taille àrecommencer aussi efficacement. C’est donc dans cette atmosphère imperceptiblement vaporeuse que les passants déambulaient dans les rues en direction de la place du port.
La plupart des personnes debout à cette heure ci prévoyaient d’aller sur le marché. Une fois par semaine des camelots et des artisans des alentours de la ville, venaient vendre respectivement leur marchandise et leur talent aux badauds qui flânaient ou faisaient le plein de nourriture pour les jours à venir.
La présence des pirates dans la passe Nord troublait le commerce de la ville. Et nombre de produits que l’on avait habitude de trouver avait disparu des étals. A la liste des disparus on pouvait compter tous les dérivés du blé. Le climat tropical de la ville de Condefond n’était pas propice à la culture de cette céréale et de toutes les petites céréales d’ailleurs, c’est à dire ; orge, seigle, avoine, épeautre, et bien d’autres encore. Heureusement, les habitants avaient développé quantité de recettes différentes avec pour ingrédient principal le manioc. Ce produit de substitution d’ailleurs qui n’était cultivé que dans la région de Condefond était très prisé dans les villes du Nord.
On ne pouvait plus acheter que des denrées propres au terroir de la région. Ce manque de diversité n’empêchait pas la population de venir nombreuse au marché. Car c’était un rendez-vous que personne n’aurait voulu manquer. A ce genre de manifestations immanquables, il fallait ajouter les pendaisons ou toutes autres peines publiques qui, même si elles ne faisaient pas l’unanimité, étaient très prisées, les rares apparitions du gouverneur pour faire connaître les nouvelles lois instaurées et la fête annuelle des sirènes. Ce dernier événement marquait l’anniversaire de l’arrivée, des siècles auparavant, des explorateurs dans la région et était prétexte à faire la fête jusqu'à pas d’heure tout en déambulant dans les rues avec un taux d’alcoolémie important sans que les gardes de la ville n’y trouvent à redire.
Les habitants avaient pour habitude de venir sur le marché pour papoter de choses et d’autres et surtout pour tenter d’apprendre par le plus grand des hasards des choses sur la vie de son voisin. Ainsi il aurait y matière à placer, dans la prochaine rixe qui les opposerait, des arguments qui pourraient lui faire clouer le bec à ce sale voisin.
Le marché se déroulait sur une place cernée sur trois de ses flancs par les murs des échoppes, où certains des artisans les plus fortunés exerçaient leur métier, et s’ouvrait sur un coté aux quais du port. En son centre, un puits avait été creusé et permettait de remonter une eau limpide et fraîche, filtrée par des mètres et des mètres de roche dans le lit du fleuve.
Sur le coté des quais, s’étendait toute une ribambelle d’étals de poissonniers. Y étaient entreposé nombre de cageots tous remplis d’une diversité de poisson qui n’avait pas son pareil. Là les pêcheurs tentaient d’attirer le client par des appels puissant vantant l’arôme incomparables de leur marchandise.
L’embouchure du fleuve de la baie nourrissait une diversité impressionnante de poissons en charriant de la jungle et surtout des écoulements des rues de Condefond, une grande quantité de nourriture. Ainsi certaines variétés de poissons, pêchées dans les eaux de la baie de Condefond, se reconnaissaient parmi les autres par leur incomparable fumet qui leur était bien particulier. Surtout au moment de la cuisson, quand l’odeur envahissait la cuisine et que les personnes attablées commençaient à jeter des regards suspects au chien couché prés de la cheminée.
On pouvait aussi trouver sur le marché des fruits tous aussi bons et sucrés les uns que les autres. La jungle dans ce domaine était très généreuse. Le tout était de rester en lisière pour cueillir ces trésors de saveur. Il était de notoriété publique que s’enfoncer trop profondément et trop longtemps dans la jungle pouvait vous coûter de disparaître sans laisser de traces. La cause de ces disparitions était inconnue de tous. Sauf bien sûr des intéressés mais ils brillaient par leur absence. Avaient-ils été victimes d’une créature fort vorace ? Avaient-ils découvert un pays qui annihilait toute envie de retour à la maison ? Ou bien, s’étaient-ils fait enlever par une tribu anthropophage ? De ces interrogations sans réponse étaient nées toutes sortes de théories, toutes plus folles les unes que les autres.
Le brouhaha habituel qui animait la place couvrait toute conversation. Il était difficile de ce concentrer sur quoi que ce soit car sitôt que vous portiez votre attention sur un vendeur, son voisin trouvait une phrase moqueuse pour vous détourner vers son étal. Le marché de Condefond était une véritable foire où la réussite du marchand résidait dans son aptitude à crier plus fort que ses pairs. Pour se frayer un passage entre les stands, il fallait jouer des coudes. La foule était dense et quand on n'y était pas habitué, il était difficile de ne pas y perdre son sang froid.
Les gardes de la ville étaient nombreux à patrouiller dans la foule de badauds. Car le gouverneur un tantinet paranoïaque voyait dans cette manifestation commerciale et sociale un très bon moyen pour les terroristes de se réunir. Il aurait été donc ainsi bien facile de se concerter afin de mettre au point un plan pour assassiner ou enlever ce dernier ou tout simplement monter un complot qui aurait porté atteinte à son autorité. Pour la population, il fallait donc éviter le cas échéant (à savoir lorsque l’on avait un avis différent des ambitions du gouverneur) de se faire surprendre à murmurer quelques propos révolutionnaires.
Les rares fois où un tel comportement avait put être observé par les gardes de la ville, la discrétion n’avait pas été de mise. Le révolutionnaire s’était mit au milieu de la place sur un piédestal et criait à la foule son opinion sur le despote dirigeant de la ville. Il avait été arrêté et mené en geôle par la suite pour subir un interrogatoire digne de l’inquisition. Mais ceci restait tout de même chose rare. Il y avait toujours bien sur, occasionnellement, un inconscient pour si essayer, espérant certainement parvenir à mobiliser l’opinion publique. Là était l’espoir de tous révolutionnaires.
Dans la foule depuis quelque temps courait une rumeur au sujet du gouverneur. Les rumeurs avaient souvent cours à Condefond. C’était même presque devenu une coutume propre à la ville. Il est reconnu qu’elles ont tendance à grandir en proportions, en fonction du nombre de personnes qui la colportent. Ainsi, à Condefond, le vol d’un fruit sur l’étal d’un marchand pouvait par la suite se transformer en un vaste complot inter-monarchique visant à destituer le roi de son trône. Les rumeurs touchent à peu prés tout le monde et surtout ceux qu’on ne ne tient pas en grande estime. Ce qui est assez singulier dans les rumeurs c’est qu’elles sont tenaces, bien plus tenaces que la vérité. Certaines même des plus osées parviennent à survivre au temps et elles ont toujours court des siècles plus tard. Pourquoi une telle longévité ? La raison est simple :les rumeurs savent s’adapter au déroulement des évènements et peuvent se modifier sans que personne n’y voit quoi que ce soit de bizarre.
La rumeur qui ce matin se murmurait dans toutes les conversations sur le marché, était que le gouverneur allait prendre la tangente à bord des nefs royales avec le stock de tout ce qui pouvait se trouver dans les entrepôts et ainsi plonger la ville dans une disette. Mais bien sûr ses mots était murmurés à voix basse sous couvert d’une main comploteuse et mourraient à l’approche de toute personne portant une armure de garde de la ville.
Un cri retentit légèrement plus fort au-dessus du bruit de la foule. Ou plutôt il ne s’agissait pas d’un cri à proprement parler mais plutôt de la voix d’un homme qui visait à attirer l’attention commune sur ses paroles.
Un homme débraillé aux allures de vagabond, et qui ne semblait pas avoir connu un repas digne de ce nom depuis fort longtemps, était là juché sur un panier dans un équilibre précaire, au milieu de la place du marché. Il haranguait la foule et tenait des propos difficilement compréhensibles tant ses paroles étaient précipitées et obscures. Les passants qui par curiosité s’étaient arrêtés pour écouter son discours parvinrent, non sans une certaine difficulté, à comprendre que ce dernier parlait non pas politique mais religion. Il criait à qui voulait l’entendre qu’il était le messie d’un dieu d’amour et que cette divinité encore inconnue de la population, ferait apparaître des pains pour subvenir aux besoins des personnes qui l’adoreraient et ainsi les retirerait du joug des démons qu’étaient les dirigeants de cette société. Le camelot à coté de ce fou, passa un cap de saturation vis à vis des cris qui le bassinaient depuis plus d’une heure et expliqua à ce dernier sa conception bien particulière de la multiplication des pains. Après de courts cris de surprise et de douleur de la part du pseudo messie, le calme revint sur la place du marché.
Derrière cette scène qui fut quelque peu violente, anonymement un jeune homme, affichant approximativement une vingtaine de printemps, rasait les murs, les mains profondément enfoncées dans les poches aux vues de la forme que prenaient ses chausses. Il jetait des regards envieux vers les étals et les badauds et des regards anxieux vers les volets fermés des maisons qu’il lui restait à passer pour rejoindre la taverne où il se rendait. Ce passant n’était autre que Vidpoch.
Il tourna à l’angle d’une boutique de cordonnier et pénétra la « rue d’Ulysse ». Il commençait à bien connaître la ville et les différents noms des rues. Cette rue portait soi-disant le nom du capitaine qui avait établi la première carte maritime de la région et qui avait su résister aux doux appels des sirènes qui sévissaient depuis des lustres autour de la baie. Il pénétra finalement dans la taverne « Au Chant Des Sirènes », là où il avait pris son premier repas et où il avait dégoté son travail. Il était levé depuis bien avant l’aube pour partir avec Croher livrer une cargaison de tabac et pour le reste de la matinée il était libre. Il avait donc décidé de remplir son estomac qui par de violentes et douloureuses contractions, lui faisait comprendre qu’il serait peut-être temps d’ingurgiter quelque chose.
Les vagabonds les moins regardants sur la propreté auraient hésité à rentrer dans cet établissement. Les murs étaient moins maculés de saleté que le sol uniquement parce qu’une certaine loi physique jouait à cet effet. Tout liquide quel qu’il soit se devait, inexorablement, de rejoindre le point le plus bas, en l’occurrence dans cette taverne la couche de sciure qui avait été étalée bien des années auparavant. Vidpoch était habitué à ce genre d’endroit et il ne sentait aucune gêne à y manger. De toute façon, selon l’avis du jeune homme, il servait dans cet établissement le meilleur ragoût qu’il avait pu goûter jusque là. Il traversa la salle et prit place à la table qui se situait prés de la fenêtre. Un rayon de soleil parvenait tant bien que mal à passer au travers des carreaux crasseux et donnait à la table un aspect un peu plus propre que les autres. Il fit signe au tavernier de lui porter une assiette de ragoût ainsi qu’un pichet de vin.
Le temps d’être servi, il jeta un regard rapide sur les personnes présentes. Quelques habitués vaquaient à leurs occupations journalières qui consistaient pour certains à boire sans soif, à jouer aux cartes, ou à partager au bar avec le patron quelques propos anodins. Un léger murmure des différentes conversations parcourait la salle. Parmi les personnes habituellement présentes, Vidpoch avait remarqué l’absence du druide déchu, Nilrem. Ce dernier devait certainement être en train de courir les rues à la recherche de son élu journalier.
Le jour de son arrivé Vidpoch avait été la cible de la prophétie que ce fou ressassait à toute personne qui lui était inconnue. Et au grand dam du druide, des inconnus, il y en avait de moins en moins. Trop peu de bateaux avaient débarqué ces derniers temps. Il allait peut-être devoir changer de but dans sa vie et se reconvertir en d’autres domaines spirituels que la prophétie.
Aussitôt eut-il finit de penser au druide que ce dernier entra. Mais cette fois-ci avec une lenteur qui lui était peu commune. Il ne semblait d’ailleurs pas très en forme. Ce qui choquait en premier était sa démarche. Il boitait de façon significative, comme s’il lui avait manqué une trentaine de centimètres à une jambe. Ce qui était effectivement le cas, puisqu’il avait le genou coincé dans un angle peu naturel. Ce qui frappait aussi c’est qu’il semblait porter des lunettes de soleil. Les verres étaient en fait deux énormes coquards qui commençaient à gonfler, preuve que les coups qu’il avait reçus étaient récents. Il avait aussi la lèvre supérieure qui saignait. Il affichait une mine abattue comme pris d’une incompréhension totale de son état. Connaissant l’homme depuis quelques temps, Vidpoch se doutait que le druide ne savait même pas ce qu’il lui était arrivé. Régulièrement il semblait entrer en transe, puis il criait des couplets à la rime peu recherchée, et reprenait enfin prise sur la réalité ne sachant ce qui s’était passé ni à qui il s’était adressé. Ce qui, la plupart du temps, le mettait dans de fâcheuses postures quant à sa santé physique.
Nilrem Traversa avec beaucoup de difficulté la pièce et parvint après deux échecs à se jucher sur un des antiques tabourets. Il leva une main lasse et commanda un verre au patron. Il n’avait pas de quoi payer et ça le patron le savait, mais contrairement à ce qu’il laissait paraître, le maître des lieux avait un cœur et ce dernier se prit de pitié pour ce pauvre homme qui donnait l’impression que c’était son dernier verre. Il remplit une chope de bière et la posa devant le druide.
La fille du patron apparut par une porte du fond qui menait aux cuisines. Sortie comme ça, assez brusquement, elle pouvait causer à la personne qui n’y était pas habitué une frayeur sans pareil. Elle avait beaucoup d’atouts… pour venir à bout de créatures sorties des enfers.
Sa laideur les aurait fait fuir à coup sur. Elle porta une assiette et un pichet à la table du jeune homme et avant de partir se fendit d’une grimace qui devait s’apparenter à un sourire, du moins dans le doute, Vidpoch répondit par la même. Sans attendre, il s’appliqua à vider son assiette.
Alors qu’il sauçait le jus, il releva le regard et s’aperçut que le druide lui jetait des regards intrigués. Du moins lui semblait-il qu’il s’agissait de regards intrigués car il était difficile de lire quoi que ce soit sur les deux fentes gonflés qu’étaient les yeux du druide. Il n’y prêta pas plus attention, pensant que le druide devait tenter de chercher dans le capharnaüm de ses souvenirs celui qui lui révèlerait où est ce qu’il avait bien pu voir le jeune homme. A vrai dire il l’avait vu un peu tous les jours depuis son arrivée. Régulièrement Vidpoch venait manger dans cette taverne. Mais seul deux ou trois personnes restait à la mémoire du druide. En l’occurrence son père, sa mère et le tavernier.
Finalement le druide se leva et se traîna tant bien que mal, mais avec une légère amélioration, jusqu’à la chaise libre en face de Vidpoch. Il semblait sur le trajet avoir prit le coup de main pour se déplacer plus lestement. Il était impossible qu’il puisse guérir si vite. Nilrem prit la parole. Il avait la voix lasse et éraillée.
- « On s’est déjà vu quelque part, non ?
- Oui ! Je viens souvent manger ici ». Répondit Vidpoch d’un ton vague ne voulant pas trop troubler l’esprit déjà assez dérangé du druide en lui révélant qu’il se perdait complètement les chèvres.
Dans le moment de silence qui s’en suivit Vidpoch nettoya son assiette de ragoût. Nilrem semblait réfléchir à l’endroit où il avait bien pu apercevoir le jeune homme, et intérieurement Vidpoch ressentait une certaine angoisse ce que ce dernier trouve une quelconque réponse. Cette possibilité laissait augurer une nouvelle prophétie. Il préféra tenter de changer les idées du druide déchu par une petite conversation.
- Qu’est ce que vous pensez des rumeurs qui courent sur l’ambassadeur ?
- Oh ! Peu de chose. Je ne me mêle généralement pas de ce genre de débat. La politique n’a jamais été mon fort. Répondit Nilrem une fois sorti de ses réflexions.
Vidpoch d’après ce qu’il avait entendu dire au sujet du druide pensa que la magie non plus ne devait pas être son fort. Car son taux de réussite dans le domaine de la prophétie était encore nul. Pourtant l’homme semblait s’acharner dans cette voie comme un artiste recherchant l’éclairage parfait de son modèle. Le jeune homme ressentait un léger sentiment de sympathie envers cet homme qui bien malgré lui subissait les fruits de son instabilité mentale. Et son allure physique actuelle poussait à cette pitié soudaine. Le visage tuméfié, il ne semblait pas comprendre comment il avait récolté ces coups, mais le temps aidant, Il paraissait s’être habitué et s’était résigné à ces occasionnels aléas de la transe. Finalement Nilrem reprit la parole avec un ton las.
- Mon père lui aussi était druide. Et un bon. Trois prophéties qu’il avait énoncées, s’étaient déroulées. Il était vraiment bon dans ce domaine. Malheureusement, du royaume des morts, il doit me regarder et avoir honte de moi. Je ne suis pas foutu de trouvé ce satané élu.
- …
Vidpoch avait le chic pour sentir les ennuis arriver de loin. Et à cet instant la petite chose que chacun de nous a en soi, lui disait qu’ils n’étaient pas loin. Et pour être plus précis, ce petit chose lui disait de vite finir son fromage ainsi que son pichet de vin et de prendre congé au plus tôt du druide. Ce dernier continua sur sa lancée de parler de lui. Une grande mélancolie se sentait dans sa voix.
- Ah ! si vous l’aviez vu lorsqu’il entrait en transe. On voyait parfaitement que c’était les dieux qui s’exprimaient par sa bouche. Mais seulement les gens sont bien trop ignorants pour comprendre ces paroles divines. Une fois qu’il avait bu une infusion de sa conception, il était de suite en relation avec les déités. Il avait placé beaucoup d’espoir en moi car je n’ai jamais eu besoin d’en boire pour entrer en contact avec les dieux.
S’en suivit un nouveau moment de silence. Le druide une fois de plus fixa son regard sur le jeune homme. Il ressemblait un peu à un lapin atteint de la myxomatose.
- Je suis sûr de vous avoir déjà vu quelque part…Oui ! Dans une autre vie, en d’autres temps !
Vidpoch fut envahi d’une petite inquiétude aux propos de l’homme. Il espérait que ce dernier n’allait pas encore rentrer en transe et lui sortir une prophétie à coucher dehors. Il aurait tant espéré manger tranquille.
- Euh ! Non ! Je n’en ai pas souvenir ! Se hasarda t’il à répondre, d’un ton incertain, craignant que ces simples paroles soit le déclencheur de la transe du druide.
- Je suis pourtant sur de t’avoir aperçu ailleurs qu’ici…Mais bien sur ! Au grand désespoir de Vidpoch sa voix se modifia. Je t’ai aperçu quand je parcourais les limbes de l’autre monde… Oui… J’ai suivi ton ombre sur les chemins du temps, là où les mondes se rejoignent pour mêler leurs destinées. Le regard de Nilrem se fit tout à coup lointain, les paroles s’enchaînaient sur un ton grave.
- Ah bon ? Vidpoch commençait à regretter d’être venu manger ici. Car il n’avait vraiment pas prévu de devoir subir une nouvelle prophétie de la part du fou.
Vidpoch jeta un regard implorant sur les personnes alentours cherchant une quelconque aide. Le tavernier qui d’habitude avait une certaine autorité sur le druide s’était éclipsé en cuisine. Les autres personnes s’affairèrent à leur occupation un léger sourire moqueur aux lèvres. Vidpoch ne savait plus trop comment réagir.
- Je t’ai vu chercher les traces des démons pour les pourchasser et les tuer…S’en était fini. Le regard injecté de sang de Nilrem lui donna confirmation sur ces pires craintes immédiates. Il n’allait pas pouvoir finir son repas tranquille. …partir en guerre contre ses infâmes créatures qui peuplent notre monde et jusqu'à nos rêves… Continuait de réciter le druide.
Sous le couvert des paroles de son voisin de table qui gagnait en puissance jusqu'à presque atteindre une voix hystérique, Vidpoch n’entendit pas la porte s’ouvrir et ne vit pas les gardes de la cité entrer, certainement étaient-ils attiré par l’allocution divinatoire qui avait lieu dans l’établissement.
- Et toi brave guerrier, protecteur des faibles âmes, tu sauras par tes nombreux talents, trouver un moyen pour redonner l’espoir que ce démon, que ce monstre, que ce tyran qu’est le gouverneur a volé, à nous, pauvres âmes en peine.
Enfin, certainement attiré par la lumière qui filtrait par la porte, Vidpoch se rendit compte que des gardes étaient entrés. Mais il était un peu tard. Car les quatre hommes étaient plantés les bras croisés, un sourire sadique aux lèvres, en train de contempler le jeune homme et le druide à la table. Et à n’en pas douter, on pouvait lire dans leur regard qu’ils étaient bien contents d’avoir trouvé de dangereux terroristes médisant sur le gouverneur.
Vidpoch tenta une analyse rapide de la situation. Il était là assis à une table en face d’un homme à moitié défiguré et complètement fou, qui s’adressait à lui avec fougue et déblatérait des métaphores peu élogieuses sur la personne du gouverneur. Quatre gardes à l’allure peu commode et à la carrure imposante le regardaient un sourire sournois aux lèvres certainement réfléchissant au moyen d’emmener les deux dangereux dissidents sans trop forcer. Et ils semblaient s’être décider sur la méthode à appliquer, car déjà deux d’entre eux commençaient à se saisir de la matraque qui pendait à leur ceinture. Aucune échappatoire ne semblait possible. La meilleure chose qui s’offrait à lui dans l’immédiat était l’éventualité qu’il parvienne à passer au travers des gardes et à sortir pour prendre la fuite. Une fois dans la rue, il parviendrait facilement à les semer. Il était des choses que le jeune homme savait faire à la perfection et fuir en faisait partie. Il se décida.
Il prit un léger appui contre le mur à ses cotés, se détendit brusquement vers les gardes, baissa la tête tout en se courbant, visa un espace entre deux des hommes armés, et commença à filer en direction de la porte. La lumière qui passait par cette dernière était comme une motivation ultime et il mit tout son savoir-faire et son ardeur à la course, pour atteindre une vitesse suffisante espérant créer ainsi un effet de surprise. Mais subitement, autour de lui, tout s’assombrit et il plongea dans le néant.
***
Vidpoch sortit des brumes de l’inconscience amenant avec lui un mal de crâne qui lui donnait l’impression qu’une charrette lui avait roulé sur la tête. Chaque battement de cœur était une douleur profonde et violente qui lui donnait la nausée. L’habitude aidant, il jugea bon avant toute chose de faire le point. Sans ouvrir les yeux, il fit le compte des choses qui étaient à prendre en considération pour son avenir immédiat.
Premièrement ; bilan de santé. Il ne lui semblait pas être mort. Ou alors la mort n’était pas aussi froide et désagréable qu’on le disait. Ce qui le poussa à se conforter dans l’idée qu’il faisait encore parti du monde des vivants. C’était ce mal de tête vraiment très désagréable qui présentement, le dérangeait le plus et qui lui rappelait qu’il était encore dans le monde des vivants. Mais il avait déjà connu pire et ça n’avait pas été plus grave que ça. Donc selon toute logique, il s’en remettrait bien assez vite. Il fit bouger un peu ses membres. Aucun, même s’ils lui semblaient peser un peu plus que d’habitude, ne semblaient cassés. Pas de raison de s’affoler.
Deuxièmement ; analyse de l’environnement immédiat. Il était couché sur une surface plus ou moins molle, légèrement humide mais rien de très désagréable. Ça c’était un bon point. Il lui était arrivé à l’occasion de se réveiller dans des endroits bien moins confortables. Au toucher, il déduit qu’il était allongé sur une couche de paille. Pas de raison de s’affoler
Troisièmement ; analyse de l’environnement global. Un silence pesant régnait dans l'entourage extérieur. Le seul bruit qu’il parvenait à discerner était le ruissellement de quelques gouttes d’eau qui tombaient quelque part dans une flaque et qui lançaient à ses oreilles un petit écho assez reposant. Aucune respiration ne se faisait entendre, ou un quelconque signe d’activité, donc il semblait seul. Pas de raison de s’affoler.
Prenant en considération tous ces éléments qui n’avaient, dans l’immédiat, rien d’alarmant, il se hasarda à ouvrir les yeux.
Ah ! Problème !
Même les yeux ouverts, c’était le néant. Il passa sa main devant son visage et il perçut dans l’obscurité une vague ombre filer devant lui. L’endroit où il se trouvait était donc en fait très sombre. Pas de raison de s’affoler.
Il se redressa et s’assit tout en se maintenant la tête. Elle lui faisait horriblement mal. Après une courte pause qui lui permit de laisser le temps aux étoiles qui dansaient devant lui, de disparaître, il chercha dans le sombre décor où il se trouvait, un indice qui aurait pu d’une manière ou d’une autre le renseigner sur l’endroit où il était. Au fond de lui sa conscience lui hurlait : «Mais tu le sais bien ! Où veux-tu que tu sois ? T’es en tôle !». Il préféra dans l’immédiat ignorer cette voix et s’appliqua à tâtons de faire le tour de la pièce. Ce qui, à son grand dam, fut vite fait. Avec une certaine irritation il reconnut que son moi intérieur avait une fois de plus raison «Tu vois ! Je te l’avais dit !». Il aurait tant espérer que pour une fois, sa petite voix se soit plantée. Il s’appliqua un peu plus à fouiller l’obscurité où semblait se situer la porte. Elle était de bois, bardée de fer et au bruit qu’elle émettait, elle était à l’épreuve de n’importe quel engin de siège.
Le silence fut déchiré par un cri lointain derrière les murs mais dont la nature elle était certaine. C’était le cri d’un homme qui subissait une douleur intense. Là, il y avait matière à s’affoler.
Ne surtout pas perdre les pédales et se mettre à crier son effroi. S’aurait été marque de faiblesse et surtout ça n’aurait servi strictement à rien sinon à attirer l’attention du mâtons sur sa personne. Et généralement ce genre de personne se délectait d’un tel comportement de la part de leurs prisonniers. Il lui fallait faire le point. Il avait travaillé le matin. Au retour de la livraison, il était parti manger un bout à la taverne. Nilrem s’était invité dans son repas et avait déliré une fois de plus. Il avait tenté d’esquiver des gardes mais en vain. Vu que les gardes avaient dû le prendre pour un révolutionnaire, il en avait récolté une bosse et d’être enfermé dans une salle qui ressemblait à s’y méprendre à une geôle. D’après ce qu’il avait entendu dire, ce n’était pas le meilleur endroit pour passer du bon temps. Il lui fallait en savoir un peu plus sur ce qu’il encourait. Il lança un appel d’une voix claire et où il espérait faire ressentir qu’il n’était aucunement effrayé de sa situation.
- Eh Oh ? Y’a quelqu’un ? Oh !
- …
- Vous êtes sur ? Y’a vraiment personne ?
- …
- Non sans rire y’a personne ? Non parce que là je vais être en retard pour mon travail ! ! !
- …
Seul lui répondit un silence peu rassurant. Il essaya en vain d’entendre un bruit venant de l’autre coté des murs. Mais rien ! Aucun cri. Pas un signe d’âme qui vive. Pourtant quelques instants auparavant un cri avait retenti. Vidpoch se dit qu’il devait s’agir des hommes passant à la question, pour savoir ce qu’ils complotaient. Peut-être même s’agissait-il de Nilrem. Mais il avait un doute sur cette possibilité car il n’avait pas reconnu la voix hystérique du druide. L’idée qu’il puisse se trouver dans cette situation ne l’enchantait pas du tout. Elle le terrifiait même. Car malheureusement il ne savait rien sur rien. Il avait bien ouï dire que la population n’aimait guère le gouverneur pour le zèle qu’il appliquait à punir les prisonniers qui étaient selon lui, tous des terroristes qui en voulaient à sa vie. Mais là s’arrêtait son savoir. Allait-il passer à la question ?
Abattu, il s’affala sur la couche de paille et s’appuya contre le mur. La tête le faisait encore souffrir, mais il avait bien peur que cette douleur ne soit que doux lancement en comparaison de ce qu’il risquait de subir à l’interrogatoire des gardes. Décidément, il semblait être la cible préférée des farces du destin. Il n’avait rien demandé à personne. Il voulait juste, en travaillant un tant soit peu, parvenir à se débarrasser de son vice du vol. Et prenant un simple repas, il se trouvait maintenant là entre quatre murs étroits à attendre qu’on vienne le chercher pour lui poser avec force de tortures des questions auxquelles il ne saurait répondre. Et tout ça à cause d’un druide à moitié fou… non, complètement fou, qu’il ne connaissait même pas. Et envers qui il qu’il portait, le cas présent, une animosité grandissante. Croher allait se demander où il était passé. Quoi qu’après mûre réflexion, Croher devait déjà savoir qu’il était ici. Ce dernier savait tout ou presque, de ce qui se passait en ville. Il espérait que le charretier grâce à ces connaissances lui viendrait en aide.
Ses yeux s’étaient habitués aux ténèbres et il percevait dans le néant une fine fente qui délimitait les contours de la porte. A l’extérieur, dans le couloir, une torche vacillait et dispensait une faible lueur pour les prisonniers qui la devinant sous la porte se rappelaient qu’ils n’étaient pas encore morts et qu’il leur faudrait encore subir certaines choses avant de s’abandonner aux bras de la faucheuse pour un repos éternel. Ces idées sombres sur son avenir combinées à une profonde fatigue, finalement, il plongea dans un sommeil agité peuplé de rêves de druides hystériques et de gardes aux allures de démons.