Une pluie d’or et vermeil avait transformé le paysage, le dernier éclat coloré avant le manteau cristallin de l’hiver. La forêt d’Ambris gardait jalousement en elle bien des secrets ; des bosquets où les druides venaient rendre hommage à la Nature, de curieuses pierres aux formes étranges abritaient certainement quelques lutins et autres habitants de la forêt.
Mais son joyau, tout le monde s’accordait à le dire même si personne ne l’avait vraiment vu, était « la rivière des enchanteurs ». Pourtant, je vous le dis, elle cache bien plus de trésors que vous ne pouvez imaginer.
Le loup s’étira quelques instants, huma l’air puis choisit un chêne comme abri. Ses yeux dorés semblaient tout voir et un étrange rictus espiègle tordait sa gueule.
« N’ayez pas peur, approchez-vous, je ne vous mangereai pas »
Il clignait des yeux et semblait rire de sa dernière remarque.
« Puisque vous êtes ici, et que nous nous sommes rencontrés, je vais soulever un coin du voile de légendes qui s’est posé sur Ambris. »
Il tourna la tête quelques secondes comme si il entendait quelque chose puis son regard se posa à nouveau sur vous.
« Installez vous confortablement car il n’est pas sûr que vous ne ressortiez de mon récit, indemne.»
A ce dernier mot prononcé, ses yeux aux pupilles dorées brillèrent d’une inquiétante lueur.
« La matinée était fraîche et agréable. Un soleil encore timide tentait de percer l’épais entrelacs de feuillage et de branches que les arbres formaient. J’explorais la forêt et tombait par hasard sur une rivière que je n’avais encore jamais vue. L’eau était claire et abritait des pierres aux formes étranges mais malheureusement pour moi, pas de poissons. Je décidais de la longer lorsqu’une odeur pestilentielle agressa mon museau. J’avais déjà vu des hommes, bien que peu arrivaient jusqu’ici mais celui-là y était et marchait dans l’eau. Je fis un bond de côté puis reculai dans les fourrés pour voir sans être vu.
Je ne lui aurais pas donné plus de vingt années. Son pantalon était remonté jusqu’aux genoux et sa chemise blanche laissait entrevoir l’éclat d’un médaillon où se balançait une pierre que l’on aurait dit cueillie sur un arc-en-ciel. Il tenait une flûte dans une main et un sac en cuir dans l’autre. Son allure singulière m’amusait et je restais donc à le regarder avancer vers moi sans le savoir. Il s’arrêta, regarda autour de lui puis s’assit sur une grosse pierre près de la berge. Il porta la flûte à sa bouche et en sortit le plus beau son que je n’avais jamais entendu.
Oui, oui cela doit vous sembler bizarre, un loup féru de musique mais … vous allez comprendre un peu plus tard.
Je restais là, à contempler ce garçon que je pouvais mieux voir à présent. Ses cheveux semblaient ne s’être jamais mis d’accord sur la direction à prendre, son visage était enfantin et ses yeux bleu-vert jetaient un voile de rêverie dans son regard. La mélodie qu’il jouait était incroyablement triste mais d’une beauté sans égale.
Nous revînmes ainsi chaque matin et si il remarqua ma présence, il n’en fit rien paraître.
Chaque jour je m’avançais un peu plus de lui, envoûté par sa mélopée. Les notes faisaient naître de drôles d’images dans mon esprit mais je fus brutalement tiré de ma somnolence lorsque la musique s’interrompit. J’ouvris alors les yeux et regardais dans la direction où s’étaient posés ceux du garçon que j’avais baptisé pour moi même Oniros.
Une jeune femme lui faisait face.
Un silence gêné s’installa et ni l’un ni l’autre ne bougea, puis elle fit glisser la capuche de sa cape pour dégager son visage et ses cheveux qui tombèrent en une cascade dorée dans son dos. Elle fit un pas puis se pencha en ce qui semblait être une révérence. Je regardais alors Oniros qui fit de même. La jeune femme s’assit en face de lui, de l’autre côté de la berge et sortit de son sac une harpe qu’elle calla au creux de son coude.
Sans plus attendre, elle fit glisser ses doigts le long des cordes et je fus saisi du même sentiment de béatitude que j’avais alors ressenti la première fois qu’Oniros avait joué de la flûte. Ce dernier, après un temps de paralysie totale, reprit sa mélodie qui se mêla parfaitement à celle que j’avais tôt fait de nommer Ambre à cause de ses yeux.
Jamais je n’aurais cru que des humains, aussi vils et cruels tels que je les connaissais, pouvaient créer quelque chose d’aussi magique. »
Le loup interrompit son récit et dodelina de la tête comme si il entendait encore la musique.
Il soupira puis continua :
« Chaque jour nous nous retrouvions tous les trois et chaque jour nous nous rapprochions les uns des autres. Ma compagnie ne leur fut jamais une gêne et j’en étais heureux et soulagé. Bientôt mes deux protégés s’assirent sur la même berge et échangèrent des regards et des sourires qui me laissaient présager de beaux jours à venir.
Parfois, ils ne jouaient pas et marchaient seulement dans l’eau, pieds nus, de jour comme de nuit, accompagnés de libellules et de papillons. Leurs main s’entrelaçaient alors et leur unité était parfaite. L’hiver s’annonça dans une pluie de flocons mais nous étions toujours là.
Nous le sommes toujours. »
Le loup qui vous fixait alors se releva puis sa forme parut devenir floue, ses contours semblèrent s’étirer et en quelques secondes un humain lui fit place. Sa tête était auréolée de longs cheveux blancs et son regard doré était plus malicieux que jamais.
« Je le sais bien puisque je les ai unis et je les protège toujours. La rivière porte leur nom mais … allez savoir qui l’a murmuré pour que le vent le porte jusqu’aux oreilles humaines, de l’autre côté de la forêt ! … »
Le druide prit son bâton et après un clin d’œil complice s’enfonça dans la forêt en fredonnant une mélodie que vous n‘avez jamais pu oublier.
par Faith InTruth le 11/09/2006
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