Le vieil homme peine à soulever le lourd voile qui s’obstine à obstruer sa vue. Ouvrir des paupières de plomb, pourtant fines et faibles comme des ailes de papillon, lui demande un tel effort que le vertige qui, une fois l’effort accompli, s’empare de lui d’un coup, redouble de puissance : il est assis au sommet d’une antique construction. Cruelles, les ruines de cette haute bâtisse sourient de mille lézardes en mille promesses de s’effondrer d’une seconde à l’autre en un vacarme épouvantable de briques usée par l’âge et affaiblies par le vent et de poussières amassées plus par les siècles que par les ans.
Ses jambes nues aux os saillants pendent comme deux branches mortes dans un vide effrayant dont bien évidemment il ne voit le fond. Sûrement doit-il se trouver au sommet de la plus haute et la plus ancienne tour qu’il soit. Mais il chasse cette idée et se persuade que l’épaisse brume voile un sol proche. Il commet l’erreur de jeter un gravât, et s’écoulent alors de longs instants d’une inutile attente angoissée à l’écoute d’un bruit qui trahirait le fond. Rien. Il se mord les lèvres, regrettant son acte irréfléchi qui n’a fait qu’accroître son mal-être ; mais la peur accentue le geste, et il sent déjà perler le goût âpre du sang dans sa bouche.
Un courant d’air le pousse brusquement et manque de le renverser dans le vide. Son échine décharnée est parcourue d’un frisson, et soudain il se rend compte de sa nudité. Pris d’un effroi de honte, il se tourne pour s’assurer que personne ne le voie –le malheureux, ne devrait-il pas plutôt espérer quelqu’un qui puisse l’aider ? Légèrement rassuré, il balaie du regard les alentours brumeux à la recherche de quelque tissu qui puisse lui tenir lieu de haillons. Mais non. Rien. Il n’y a que les ruines vides et tout aussi nues que lui, érigée comme une erreur du destin au milieu du Néant.
Toutes ses tentatives de se rassurer ne font que l’enfoncer dans la peur qui le gagne de plus en plus. Elle le hante jusque dans l’interstice de ses orteils, elle se cache derrière la courbure de son oreille froissée par le temps, elle s’insinue dans chacun des nombreux sillons qui strient sa peau d’homme n’ayant plus l’âge de vivre. Il inspire la crainte et expire l’angoisse incontrôlée, et toutes deux courent main dans la main avec sadisme sur la moindre parcelle de son pauvre corps.
Une question s’impose à lui : comment sortir de cet endroit oppressant ? Elle rebondit dans sa tête, véritable lionne enragée obstinée à sortir de sa cage. Il s’apprête à poser à voix haute son interrogation pour permettre au félin de rugir, dans le vague espoir que quelqu’un sorte de derrière un lambeau de mur et vienne le rassurer, lui dire qu’il rêve et que la prochaine bourrasque le ramènera dans son lit. Il est donc sur le point de parler quand lui vient l’idée que si un individu était présent, son corps nu et fripé serait à la merci de son regard railleur, alors il préfère se taire et décide de trouver lui-même la réponse.
Le vieillard prend donc une profonde inspiration –elle est imprégnée de crainte, mais il n’a guère le choix que de respirer cet air-là. Il gonfle son petit torse de tout l’air qu’il peut contenir pour faire semblant de prendre un courage obligé, et entreprend de se mettre debout à la recherche d’un escalier, en équilibre sur le demi mètre que lui accorde la largeur du mur. Ses mains parcourues des racines de la vieillesse s’agrippent au rebord effrité de la tour, et son pied tremblotant tente de ce poser sur le haut du mur.
Mais cette tentative s’agrémente d’un échec périlleux : ses maigres genoux chancellent sous le poids de ses os et ses rides additionné à celui de la peur –et il dérape. L’anxiété se plonge plus encore en lui à travers ses fissures : le voilà suspendu aux ruines, les jambes dans le Rien. Ses mains grêles aux veines de chêne glissent sur le bord de la tour et n'aspirent plus qu'à le maintenir à un semblant de vie. Abattu, et agité des frissons incontrôlables de la panique, il déploie ses dernières forces de ce qu’il aimerait être de l’espoir en un appel déchirant la brume :
« A l’aide ! »
Rien. Seul un écho grave lui répond.
Une larme indésirable apparaît contre son œil exorbité par la crainte du néant. La goutte de mer commence alors une interminable et tortueuse descente aux enfers jusqu’à la commissure de ses lèvres sèches. Sa trajectoire est sans cesse déviée par une ride qui impose un détour et empêche un tracé droit. Le vieil homme ne peut plus supporter la douleur qui enserre ses bras, seules attaches à ce qui lui tient lieu d’existence. Quatre os vêtus d’une trop mince peau assemblés deux par deux, un couple de partes et d’autres de ses épaules noueuses, chacun des duo s’articulant grâce à un coude tendu : voilà ce qui liait le vieillard à la tour, voilà ce qui voulait le faire échapper à la Brume Mystérieuse, au Vide Sans Fond, au Néant Inconnu, au Rien.
Et penser à tout ça n’a rien de rassurant… Il voudrait oublier toutes ces pensées, il tente de calmer sa respiration saccadée de frayeur, poser son souffle dans le désir que le vent en fasse de même. Mais déjà naît de son œil gauche, celui de la malchance, une seconde larme, indigne d’un homme de son âge. Elle vient se coller contre son nez, et le longe à la fois dans une progression lente qui fait s’accroître la pression, à la fois à un rythme trop rapide, comme une goutte de pluie qui laisse un goût d’amertume du coin de la paupière jusqu’à l’extrémité sud du nez.
Les questions se chamboulent dans son esprit, chacune veut prendre le dessus sur les autres pour que le vieillard prenne le temps de lui répondre, mais toutes tambourinent à force égale si bien que le pauvre sent sa tête prête à éclater en cent éclats d’interrogations insatisfaites. Elles lui crient dans un silence assourdissant : Comment me hisser sur le mur ? Qu’il y a-t-il en bas ? Quelqu’un va-t-il venir m’aider ? Combien de temps vais-je pouvoir me maintenir dans cette position ? Dois-je lâcher et abandonner ? Comment suis-je arrivé là ? Vais-je mourir ?
Le vieil homme tourne la tête d’un mouvement brusque pour faire partir ces questions d’angoisse, ne pouvant les balayer de la main. Dans un ultime désespoir, il répète d’une voix brisée son misérable appel :
« Au secours ! Je vais mourir ! »
L’écho ne lui renvoie cette fois-ci que le dernier mot, inévitable, fatidique, funeste, un mot qui descend comme une larme de nuque le long de sa colonne vertébrale décharnée sous la forme d’une goutte de sueur glaciale, pour accompagner la pluie de ses yeux.
C’est alors qu’à travers le flou mouillé de ses pleurs il distingue dans la brume une silhouette sombre s’avancer vers lui. Cependant, le vieil homme ne se leurre pas, nulle illusion ne s'évade de son esprit torturé : cet individu flottant dans la lumière diaphane ne lui inspire nulle confiance. Plus l’homme s’approche de sa démarche lente et méprisante, plus le vieillard se sent mal à l’aise, comme s’il avait le pressentiment que l’autre allait piétiner ses pauvres doigts pour le faire tomber dans le vide, dans le Rien. Pourtant, le mystérieux inconnu ne fait rien de tel. Il se contente de plisser son visage voilé d’un sourire effrayant et plein de mauvaises intensions, et élève une vois aussi acérée qu'une lame que l’on viendrait d’aiguiser :
« Mais non, voyons, tu es déjà mort… »