Il était une fois une Enfant. Un petit bout de chair vieux de quelques heures qui agitait ses membres vers le soleil, comme assoiffé déjà de lumière. De ses lèvres minuscules s’échappaient sans qu’elle le veuille des sanglots. Elle était abandonnée. Elle ne saurait jamais son ascendance.
L’Enfant était la fille de deux amants qui n’avaient pas le droit de poser les yeux l’un sur l’autre. Alors, ce fut au creux de leur passion secrète au milieu d’une fougue de sentiments, au creux d’un lit de mousse au milieu de la végétation généreuse et protectrice de la forêt qu’ils s’aimèrent. Mais il s’aimèrent si fort que le doux poison de l’amour envahit le corps innocent de la femme, la contamina, et prit possession d’elle jusqu’à en faire gonfler son abdomen. Quelques mois plus tard, fleurit de son bas-ventre une créature pure mais indésirable. La mère fut contrainte par sa famille de laisser sa fille en forêt. Elle se rendit donc au lieu de son crime et installa l’enfant là où naquit l’amour, pour être sûr que celui-ci la protège à tout jamais. Elle planta sous l’hêtre millénaire une graine de rose, et laissa choir dessus une goutte de sel humide, puis s’en alla. L’histoire ne dit pas ce que devinrent les deux amants interdits, une histoire est toujours incomplète.
Comme la mère était partie sans se retourner, elle ne vit pas que sa larme avait arrosé le grain, et une tige déjà transperçait la terre meuble, se déployait lentement, mais trop vite pour que ce soit normal. Elle était piquetée de pépites d’or vert et tranchantes, et surmontée d’un gros bourgeon. Ce fut à ce stade que l’Enfant cessa sa complainte pour observer le fabuleux phénomène. Des feuilles de velours émergeaient du bouton et s’ouvraient, l’une après l’autre, rougissantes de timidité, en une folle spirale. Puis elles se déployèrent de plus en plus vite, donnant ainsi naissance à un merveilleux tourbillon de sang délicat. Et aux milieu de tout ce rouge, évoluèrent discrètement deux pétales couleur d’eau… Ils se détachèrent de la fleur, et l’Enfant toute ébahie vit qu’ils appartenaient à un tout petit être féminin au regard couleur forêt
Une Fée.
La Fée enveloppa l’Enfant de ses ailes rassurantes, et celle-ci comprit qu’elle ne serait pas seule. Effectivement, la Fée entreprit de faire l’éducation de sa petite protégée. Il s’agit d’abord de lui apprendre à aller en équilibre le moins précaire possible sur ces deux bouts de corps appelés jambes et qui sont censés supporter tout un être pour que ce dernier puisse partir de bon pas à la recherche du monde. Puis il fallut pour la petite savoir mettre des sons sur des idées, des mots sur ses images, des phrases sur les sentiments. Quand l’Enfant sut tout des arts essentiels de marcher et parler, la Fée la lança dans l’apprentissage de la Vie.
« La Vie ? C’est quoi ?
- C’est Profiter des Petits Riens Qui Font le Bonheur, c’est Aimer un Moment Parce qu’il Est Unique, c’est Trouver des Trésor au Creux de Chaque Scène. »
Satisfaite d’une telle définition, ce fut avec beaucoup de motivation que notre fillette suivit l’enseignement de la Vie. Ainsi, la Fée lui montra comment, du bout des cils, cueillir un papillon de nacre posé sur un œillet. Elle lui instruit l’art de courir dans le vent la bouche grande ouverte pour imprimer l’intérieur de son corps de l’odeur de l’air. L’Enfant apprit également le langage de celles qu’elle appelait affectueusement « libellunes », ces élégantes dames-insectes dont les ailes, pareilles à celles de la Fée, gardent en mémoire le jour la couleur l’astre nocturne. La petite fille sut bientôt chanter tout aussi bien que la rivière, en faisant rebondir sur ses lèvres chaque note comme une goutte de transparence qui ricoche sur un caillou. Elle apprit à tournoyer dans les près dont l’herbe est aussi haute qu’elle, tournoyer sur elle-même, les yeux riants aux éclats, les mains tendues vers le soleil amusé, et puis s’effondrer dans les épis de vert quand elle n’en pouvait plus, rester à terre, et sentir le sol tourner sous elle. Elle découvrit la façon de dire à une fraise des bois à quel point elle est belle avant de la laisser fondre sur la langue, pour lui accorder une fin délicieuse. L’Enfant apprit également à danser, danser comme et sous la pluie, à l’écoute de ses mille sens, le pied mi en l’air mi sur terre, la jambe souple comme une goutte, les mains et les doigts traçants dans autour d’elle des motifs doux et compliqués, et le corps rythmé par les temps de la pluie. Elle sut capter la moindre nuance d’un lever ou d’un coucher de l’astre-lumière, distinguer les couleurs tout en appréciant l’ensemble, et vibrer aux teintes du soleil. La Fée lui montra comment s’allonger dans l’herbe folle et assister silencieusement au manège des insectes qui s’activent dans l’ombre et sous le soleil pour faire une terre plus belle. Elle se nourrissait de l’affection de la Fée et de baies offertes par la forêt. A son levé, recueillait avec l’aide de sa marraine le précieux breuvage qu’est l’eau du matin qui se cache au creux des feuilles de rosée. La nuit, elle se callait au creux de l’arbre qui avait abrité le secret de ses parents et, bercée par les mélodies du vent et de la Fée, elle s’endormait paisible, devant la rose protectrice de son enfance. Et si par hasard un monstre s’insinuait dans un de ses rêves et que des perles de peur glissaient sur son dos quand elle se réveillait haletante, elle savait se calmer et d’une voix posée elle confiait son cauchemar aux étoiles qui l’écoutaient, rassurantes dans leur silence. Ainsi passèrent les premières années d’une existence paisible.
Un matin, l’Enfant se réveilla et vit que la rose avait perdu toute sa splendeur, ses couleurs folles et ensanglantée, sa douceur de velours. Soudain prise d’une grande peur, elle courut chercher la Fée pour lui demander pourquoi sa fleur fétiche avait fané. Telle ne fut pas sa surprise en comprenant que sa marraine restait introuvable ! Effondrée et en proie d’un terrible sentiment d’abandon et de solitude, l’Enfant se laissa choir au bord de la rivière, son maître à chanter. C’est alors qu’elle vit dans le miroir cristallin son image : les traits de son visage s’étaient affinés, sa poitrine bourgeonnait et ses hanches avaient adopté la douceur et la courbure d’une goutte d’eau. S’éleva dans le silence matinal la voix pure et ronde de la rivière.
Il te faut tourner la page
Regarde : tu n’es plus enfant
Tu formules des pensées sages
Et ne joues plus comme avant.
Les années t’ont polie
Et ton corps en a changé,
Le temps te lisse sans ton avis,
Résister ne fera que te ronger.
N’essaie pas de te raccrocher à tout prix
A ce qui appartient au passé
Certaines choses sombrent dans l’oubli,
Telle est la dure loi des années.
Ce ne sera pas difficile,
Tu verras, d’être grand
Si tu sais te montrer docile
Et acceptes la règle du jeu du temps.
Pleine de courage et d’espoir, l’Enfant qui n’en était plus une, se leva et regarda l’horizon. Après tout, grandir, c’est accepter que sa Fée parte.