Sujets concernés par ce texte : Fantasy Chapitres :
Type de document : Essai
Une fois de plus n’était pas coutume, la froide brume hivernale prenait ses aises dans la région. Doucement, allégrement et non sans un certain plaisir, elle s’insinuait dans le lacis des ruelles des bas quartiers de Condefond, faisant tressaillir les plus courageux en activité ce matin là. C’était l’heure froide avant l’aube et la brume dispensait, dans l’obscurité de ce jour naissant, sa moiteur glaciale à quiconque s’essayer à la défier.
Les habitants de la ville pensaient qu’elle prenait naissance dans l’épaisse jungle qui entourait la cité portuaire. Mais ils étaient dans le faux. En fait cette brume épaisse et traîtresse pour la vue de toute créature se fiant à ce sens, sourdait d’immenses marécages, situés de l’autre coté de la forêt. Savoir exactement d’où elle venait, ne les aurait pas avancé plus, mais il est généralement des questions sans intérêts qui doivent titiller les habituelles interrogations de la population. Il était certes de l’avis général, plutôt malsain de perdre le sommeil pour de telles réflexions météorologiques mais les dieux seuls savaient que les quelques rares érudits de la ville prenaient un malin plaisir à être touchés par ces fondamentales interrogations. Se poser des questions dont tout le monde se foutait et les imposer à la réflexion générale était leur quotidien.
Les penseurs de Condefond ne représentaient qu’une toute petite minorité. On pouvait facilement trouver dans la cité, un petit métier pour vivre sans forcement être un érudit. Mais rester assis de longues heures, vêtus d’une toge en regardant sans ciller un crâne, pour savoir si l’on est ou si l’on n’est pas dès lors que l’on se sait doué de pensées, ne nourrissait pas son homme. Alors partir à la recherche du pourquoi du comment d’un simple fait météorologique n’était pas une chose qui faisait l’unanimité dans les motivations de la population active. La brume venait de la jungle, un point c’est tout.
En restant dans le domaine des probabilités physiques et existentielles, si le brouillard représentait une entité douée de raison, on pouvait affirmer qu’il était assez content de lui ce matin. Une fois de plus il gagnait rapidement du terrain et allait arriver jusqu'à la mer avant la sortie du soleil. Il semblait prendre un malin plaisir à envahir chaque recoin afin d’enquiquiner toutes créatures vivantes en ces lieux. Et il y arrivait sans aucune difficulté, grâce à son opacité. Car c’était un brouillard, un vrai, un de celui qui faisait comme par magie disparaître à votre regard ce qui vous servait de nez et vous donnait l’impression que l’ensemble du monde n’était plus qu’un affligeant décor grisâtre, vide d’intérêt, qui aurait poussé le plus joyeux des bouffons au suicide. Quand on n’y était pas habitué, il y avait de quoi broyer du noir.
Si l’on avait put avoir connaissance des faits du brouillard ce matin là, on aurait su qu’il avait bien rigolé en traversant la forêt. Il avait caché à la vue d’un petit cervidé l’approche d’un jaguar, ce qui laissait augurer d’un joli carnage. Malheureusement il en avait été de même du point de vue du jaguar, qui croyant bondir sur sa victime, s’était en fait jeté sur le buisson d’épineux que ce dernier était en train de brouter. S’en était suivit un moment de confusion qui au final avait été assez marrant. Il avait aussi bien rit en voyant un singe qui, apeuré par l’apparition d’un énorme boa affamé, tenta de fuir en saisissant d’un saut puissant, la branche qu’il lui semblait distinguer un peu plus loin. Comble de malchance le singe avait été victime d’une variété de boa très rare qui avait la particularité de chasser en groupe, et la branche ne s’était pas révélée être ce qu’elle -- selon une certaine logique simiesque -- semblait paraître.
Par la suite, dans son parcours de farces cruelles, le brouillard avait atteint la cité de Condefond. Il lui fallait faire vite pour profiter de ces petits plaisirs sournois bien personnels, car bientôt le soleil allait pointer à l’horizon. Et même si les températures en période hivernale n’étaient pas très élevées, en cette région, l’astre diurne s’avérait être un très mauvais compagnon pour lui.
Le brouillard se déversa lentement mais sûrement dans les rues. Vague aveuglante, froide et humide, réduisant les lanternes encore allumées à de petites lumières pâles et diffuses.
Les habitant s’étaient accommodés de cet envahisseur régulier, chacun rasait les murs évitant dans cette purée de poix qui assourdissait tout bruit, de passer sous les roues d’un charretier étourdi. Il fallait bien sur garder à l’esprit que certains dangers, même prés des murs, avaient aussi cours. Vidange intempestive de pot de chambre, ouverture violente de volet ou, le cas tout de même assez rare de la sortie précipitée d’un voleur du lieu de son larcin avec un carreau d’arbalète aux trousses. Ces incidents avaient leur quota de blessés annuel. Traumatisme, nez cassé ou douche crasseuse, voir par la plus grande malchance les trois en même temps, pouvaient vous pourrir la journée.
Le brouillard s’arrêta comme à son habitude à l’entrée de la baie, décidant qu’il n’était pas besoin de s’étendre sur la mer, puisqu’il n’y avait là bas rien de marrant. Hormis à l’occasion la possibilité de cacher à la vue d’une mouette l’arrivée des voiles d’un navire. Mais la probabilité d’une telle possibilité ne valait pas la peine de se donner ce mal.
Dans cette grisaille impénétrable qui assiégeait la ville et qui ne quitterait pas les lieux tant que le soleil ne l’en virerait pas a grand coup de rayon dans le fondement, un bruit sourd et régulier troublait le silence pesant qui s’était installé dans une des rues proches du port. Ce son encore in identifiable, se révéla un instant plus tard être le bruit des sabots de la mule de Croher, tirant sa charrette en provenance d’un entrepôt du port.
Au travers la masse informe du chargement, qui consistait en un tas de sacs de jute, jetés à la va vite, on pouvait distinguer la forme de deux hommes avachis. Chacun rentrait la tête entre les épaules nourrissant le maigre espoir d’échapper un tant soi peu à l’humidité ambiante. Le brouillard avait dans sa mesquinerie, décidé de s’insinuer jusqu’au sous-vêtement des personnes qui allaient et venaient dans la rue. Ils avaient l’impression de se mouvoir en une sorte de monde aquatique.
Croher avait coincé sa petite cravache dans le creux de son bras. Ce n’était pas un objet très utile, puisque la mule était une bête douce de caractère et obéissait après des années de loyaux services au doigt et à l’œil, mais surtout au claquement de langue. Elle répondait au doux nom et O combien mal approprié de « Feignasse ». L’observateur ignorant, aurait vu Croher là, les yeux fixés dans le vide, grands ouverts comme s’il cherchait à voir sous les pavés boueux de la rue, une chose on ne peut plus intéressante. Immobile vacillant en harmonie avec les ballottements de la charrette, il semblait plongé dans de profondes réflexions. La vérité était qu’il dormait. Des années de livraison matinale pour ne pas dire nocturne, lui avait conféré la capacité de dormir les yeux grands ouverts, tout en affichant un sourire naturel et de répondre de façon logique mais brève aux bonjours, ainsi qu’aux questions anodines, lancées par les citadins qui le croisaient.
Vidpoch assis à ses cotés sur le banc de la charrette était lui, impressionné par l’intelligence de la mule. Elle savait, l’habitude aidant, que ce jour de la semaine elle devait se rendre dans une des exploitations agricoles qui bordaient la forêt. Elle connaissait la route par cœur. Leur course devait les mener sur cette ferme pour charger des tubercules comestibles largement utilisés dans la cuisine régionale. Du manioc. A titre de renseignement, dans le terroir de la ville on pouvait compter pas loin de deux cent trente cinq façons de cuisiner ce tubercule. Cette information n’apporte rien au récit mais n’est pas inintéressante.
Par deux fois, depuis leur départ, Vidpoch avait essayé de lancer la conversation avec son patron. Mais n’avait pas trouvé d’autre sujet de conversation immédiat que ce sale brouillard matinal. Il fallait dire qu’il n’y avait pas, dans le paysage, matière à partager ses impressions. Il reporta un instant son dévolu ou plutôt son désir de parler pour passer le temps sur Feignasse. Mais cette dernière par un complexe mouvement rotatif de l’oreille gauche accompagné d’un transfert latéral de la droite, le tout ponctué par un hochement de tête, qui lui servit plus à chasser les quelques mouches qui l’importunaient qu’à s’exprimer, lui fit comprendre que tout ce qu’il pensait de ce fichu brouillard, il pouvait se le carrer là où le soleil ne brille jamais.
Dépité devant l’incompréhension commune de ses compagnons de voyage, il préféra se plonger lui aussi dans ses pensées. Même si dans l’immédiat elles n’avaient pas plus d’intérêt que sa première couche. Il fixa son regard sur l’hypnotique mouvement du train arrière de Feignasse qui semblait avoir trouvé le secret du mouvement perpétuel.
La semaine qui s’était écoulée depuis son arrivée en ville s’était plutôt bien passée. Sa crainte que les marins avec qui il avait fait le voyage et qu’il avait discrètement délesté de quelques biens, le retrouvent pour lui faire regretter ses actes, n’était finalement pas justifiée. Il en avait même recroisé, non sans une certaine appréhension, quelques-uns qui l’avaient reconnu et qui lui avait adressé un bref salut, ne parvenant certainement pas à le remettre.
Le jour même de son arrivée, il avait fait le tour de la ville, histoire de planter quelques repères. Elle était assez grande, il fallait le reconnaître. Mais l’isolement géographique de la ville faisait que tout le monde semblait se connaître. Une année passée à faire des livraisons un peu partout le ferait connaître de tout le monde et vice versa. Ses craintes les plus enfouies finalement refirent surface. Si d’aventure il lui arrivait de se faire repérer dans le domaine de la rapine, il serait vite catalogué, et dans les ennuis jusqu’au cou. Car le problème principal était qu’il ne pouvait pas fuir de la ville. Les pirates bloquant les routes maritimes, aucun bateau ne pourrait l’amener ailleurs. La forêt elle formait les trois autres murs de sa prison géante. Vidpoch était un garçon de la ville et s’enfoncer dans ce labyrinthe végétal aurait été une attitude suicidaire. Il ne connaissait rien de la nature, hormis que les pommes poussaient sur des arbres, que les vaches faisaient en plus du lait de la viande et que les coqs fournissaient les œufs.
Je vois là votre étonnement à ce dernier point de la phrase mais nous reviendrons là-dessus plus tard.
Difficilement, il était parvenu à dominer son penchant pour le détournement des biens d’autrui. Alors qu’il se baladait dans une des rues marchandes non loin du palais du gouverneur, il s’était essayer à garder quoi qu’il arrive les mains dans les poches et à éviter autant que possible à se fondre dans la foule. Ce dernier point aurait un peu trop titillé son envie de délester un passant de sa bourse. Pour ce faire, il avait rasé les murs des maisons qui bordaient la rue. Sa promenade s’était dans l’ensemble plutôt bien passée. Il n’avait à son plus grand étonnement rien volé. Pour la première fois il avait réussi à avoir le dessus sur ces réflexes de tire-laine. C’était en soi une grande victoire et il commençait enfin à caresser l’espoir de pouvoir passer plus d’une année dans une ville sans fuir de cette dernière avec la moitié de la population à ses trousses ou à croupir au fond d’une geôle. Le seul point noir dans cette balade, qui consistait à mettre à l’épreuve sa cleptomanie, fut dans l’ouverture assez violente d’un volet qui ne l’avait pas épargné. Du moins son nez en avait fait les frais.
Pour l’instant le travail que lui avait proposé Croher l’aidait bien dans sa thérapie personnelle. Les longues journées de travail le mettaient certes souvent en présence de biens possibles à voler mais son patron semblait avoir développé le sens de double vue. Un matin, alors qu’il s’était bien assuré qu’il ne regardait pas dans sa direction, il avait essayé de garnir ses poches avec une infime partie du chargement, mais alors même qu’il était en train de se saisir de l’objet de son larcin, Croher s’était adressé à lui d’un ton calme et posé mais qui dans son intonation, était sans équivoque. Il l’avait tout en affichant un large sourire, enjoint à reposer ce qu’il tenait là où il l’avait trouvé. Vidpoch s’était exécuté et s’en était suivie une longue discussion avec son bienfaiteur qui lui avait promis qu’il l’aiderait dans sa quête d’honnêteté.
Les propos des marins qui se disputaient à son débarquement lui dansaient à l’esprit. Lui, d’une certaine façon, faisait partie d’une famille de bandits. Comme dit précédemment, sa mère était morte en couche. Il ressentait un léger pincement au cœur de ne pas l’avoir connu. Car elle était aux dires de son père et de nombres de voisins, une femme exceptionnelle. Elle subjuguait les gens par sa beauté, sa douceur d’âme et sa gentillesse. Son père l’avait élevé seul, tant bien que mal. Il gagnait difficilement sa vie en tant que couvreur dans une petite ville non loin de Bourleroi. Mais jamais à aucun moment l’enfant ne manqua de quoi que se soit, et surtout pas d’amour. Cette histoire aurait put être tout autre si le destin ne dispensait comme à son accoutumée son lot de vacheries à chacun et il semblait porter une attention toute particulière sur Vidpoch. Alors qu’il fêtait ses six printemps son père fut emporté traîtreusement par la maladie. Une pneumonie eut raison de l’homme.
De son vivant, son père lui avait donné tout l’amour qu’un fils peut attendre de son paternel. Et c’est dans une immense tristesse qu’il se retrouva seul dans ce monde, encore trop jeune pour faire son chemin.
Un des voisins se prit de pitié pour l’enfant et l’accueillit dans son foyer. L’homme était veuf et n’avait jamais connu le bonheur d’avoir d’enfant, ceci à cause d’un malheureux accident sur lequel nous reviendrons. C’est donc avec une immense joie qu’il se fit le tuteur de l’enfant et l’éleva comme son propre fils.
Attardons-nous sur certains faits pour bien comprendre comment Vidpoch devint un très bon pickpocket.
Dans sa prime enfance Vidpoch prenait un malin plaisir à voler les outils de son père et à lui cacher. Ce dernier ne le réprimandait jamais sur cette mauvaise habitude car il lui portait un amour sans bornes et il ne pouvait se résigner à lui faire une quelconque peine. S’entraînant de la sorte, l’enfant fit naître son défaut de voleur. Son père adoptif, connu sous le nom d’Arsène, était lui le plus grand voleur que la région eut connu. Il était issu d’une famille de voleurs. Et quelle famille ! C’était depuis nombre de générations devenu un art de vivre chez les représentants de sa lignée. Ils étaient voleurs de père en fils. Une chose incontestable, c’est qu’ils étaient dans ce domaine les meilleurs. L’espérance de vie dans cette famille assez élevée et les cas extrêmement rares d’amputations de membres supérieurs tendaient à démontrer que peu de ses aïeux s’étaient fait prendre. A l’exception faite d’Arsène, qui suite à un malheureux accident, perdit ses capacités de procréation. Pour l’histoire il avait passé un contrat avec un malfrat et devait voler le mâtin* du roi. Se fut malheureusement, même avec tout le professionnalisme qui caractérisait cet exceptionnel voleur, sans compter sur la loyauté du chien envers son maître. Le chien d’un coup de mâchoire avait emporté un des membres inférieurs du voleur. Après une fuite difficile et une certaine convalescence, il avait pu s’en remettre, mais la descendance sur cette génération avait été stoppée. Il dispensa donc à Vidpoch tout son savoir dans le domaine du vol et développa les qualités naissantes de l’enfant dans ce domaine, espérant sauver la lignée ainsi que tout le savoir familial.
Son père adoptif était un artiste dans ce domaine tant déprécié. Il était parvenu à élaborer des techniques de vol si complexes, qu’il était difficile de se décider à les classer dans cette rubrique. Le but principal comme pour tout homme était de se nourrir et à plus forte raison pour Arsène qui devait subvenir aux besoins de Vidpoch. Ne pouvant acheter les œufs et ces derniers étant des objets qui supportaient mal le transport dans les poches, il avait eu l’idée, pour remédier à ce manque, de voler un coq, puis de l’enfermer dans une cage au fond de son jardin. Le voisin possédait des poules très productives, ces dernières furent ravies d’entendre un matin leur idylle de cœur accueillir le soleil et de découvrir qu’un beau mâle était là, à leur disposition. Elle franchirent nombreuses la haie de séparation et vinrent caqueter avec joie autour de la cage. Des nids habillement disposés autour de cette dernière suffirent à combler les envies de procréation des gallinacés. Ainsi, il put tous les matins, sans voler une seule poule à son voisin, proposer à son fils adoptif des œufs pour le petit déjeuner. C’était là l’un des nombreux exemples que l’on pouvait énumérer dans le quotidien du père adoptif de Vidpoch.
Vidpoch avait grandi dans ce cadre quelque peu singulier pour le commun de la société.
Eprouvant au fil des ans une admiration grandissante pour Arsène, il avait de plus en plus de mal à appréhender l’avis général de la société envers les gens qui s’exerçaient dans le domaine du vol. Il avait entrevu à l’occasion, ce sentiment de colère et de désolation qui envahit généralement la victime, le jour où il se retrouva dans l’obligation de devoir partager son larcin avec son employeur. Il avait l’impression de se faire voler. Et ce sentiment ne lui plaisait pas du tout. Ce qu’éprouvaient les autres n’était pas son problème, mais lorsque ça le concernait, c’était autre chose. Pour vivre toute une vie avec ce genre de raisonnement, il fallait avoir une ouverture d’esprit comme lui, c’est à dire limitée à sa simple personne.
Vidpoch était certes un voleur éhonté mais il s’était promit en arrivant dans cette ville d’en finir avec ses fuites incessantes. Un effet de saturation se faisait ressentir au plus profond de lui. Il en avait assez de ne pouvoir se fixer dans une ville ne serait ce qu’une année. Son estomac d’ailleurs participait à cette sensation, précisant bien qu’une traversée de plus en mer lui coûterait très cher. Mais un léger sentiment s’opposait à cette idée de changement. Il éprouvait une certaine culpabilité à vouloir devenir quelqu’un de bien, il lui semblait trahir sa famille adoptive qui était en marge de la société depuis des siècles -- non sans un certain contentement semblait-il --.
Finalement un peu de bon sens intervint dans l’esprit du jeune homme et mit pour l’instant un point final à cette vendetta émotionnelle, en prétextant que tout en ce monde changeait un jour ou l’autre.
La charrette fit une embardée à cause des irrégularités du chemin. Vidpoch plongé dans ses pensées n’avait pas remarqué qu’ils étaient sortis de la ville et qu’ils avaient pénétré sur la bande de terre cultivable qui séparait la cité de la forêt. Le brouillard se faisait plus léger dans cette zone, préférant porter toute son attention à piéger les habitants de la ville. Il embrassa du regard le paysage, et à son plus grand désespoir il n’y découvrit rien d’intéressant. Les champs de tabac et de manioc étaient la seule chose qui composait l’ensemble dudit paysage. Même si l’on ne pouvait s’extasier d’une telle vue, ça le changeait des tristes murs des rues, à peine visibles dans le brouillard.
A cet instant quelques chose interpella son sens de l’ouïe dans la monotonie des craquements de la charrette et des bruits de sucions des sabots de la mule sur le chemin boueux. C’était un bruit rythmé qui réveilla son sens de la survie endormis depuis peu. Un homme courait. Par réflexe il se retourna. Chaque fois qu’il entendait quelqu’un courir, la personne était à ses trousses. Rien ne se profilait à l’arrière de la charrette. Il chercha, le regard inquiet, d’où pouvait bien provenir ce bruit. Son sens de la vue demanda au cerveau, à être éclairé sur les inquiétudes de l’ouïe, pour savoir s’il devait valider le protocole de fuite habituel. Dans l’attente d’une confirmation les autres sens participèrent, dans la mesure du possible, à l’effort commun pour relever tout indice révélateur.
Le bruit s’amplifiait. Loin devant sur le chemin, une ombre, selon toute vraisemblance humaine, se profila dans le brouillard. Les muscles tendus comme un arc, il attendait de découvrir de quoi il retournait. L’ombre gagna en netteté et Vidpoch put voir qu’il ne s’agissait que d’un enfant aux cheveux long et habillé d’une tunique rouge. L’enfant était un elfe. Il se détendit et regarda le coureur se décaler pour passer à coté de la charrette. Ce dernier ne semblait pas ralentir dans son élan. Arrivé à hauteur de la mule, il leva la main en guise de salut et lança quelques paroles rapides qui ne semblaient pas nécessiter de réponse.
- Salut Croher ! Si tu vas chez Orgal, je te préviens, niveau colère, il est à point ! !
Croher sembla sortir quelque peu de son sommeil par intérim. Il répondit à l’enfant de manière intelligible et tout à fait logique en levant une main molle.
- Salut et merci du renseignement ! Je ferais gaffe !
En l’espace de quelques seconde l’enfant continuant sa course s’évanouit dans le brouillard. Le calme retomba autour de la charrette. Vidpoch lança un regard interrogateur sur Croher qui ne semblait pas avoir bougé de sa position initiale.
- Qui c’était ? demanda t'il
- Mmmmmmhhh !
Cette question ne faisait pas parti de la liste de celles à laquelle Croher s’était habitué à répondre en dormant. Poussé par la curiosité il ne put s’empêcher de secouer un peu le charretier pour le sortir se son sommeil.
- Croher !
- Mmmmmhh ! Hein ? Euh.... quoi ? On est arrivé ? Il était tout surpris de ce réveil et jetait des regards étonnés autour de lui.
- Non je te demandais qui c’était cet enfant ?
- Quel enfant ? Croher était perdu et ne comprenait pas ce que lui demandait le jeune homme. - L’enfant ! Celui qui vient de nous croiser en courant. Il t’a dis bonjour puis que si on allait chez un certain Orgal, il fallait se méfier parce qu’il était en colère. Ensuite tu l’as remercié du conseil. - Qui était en colère ? L’enfant ? - Non ! Orgal est en colère ! - Houla ! Ça promet !
Maintenant c’était Vidpoch qui était complètement perdu face aux paroles de Croher. Il lui semblait avoir manqué un épisode. Il se raccrocha tant bien que mal au peu de logique que contenait cet échange. Il persista tentant d’apporter quelques éclaircissements dans la discussion en voyant que Croher comptait replonger dans son sommeil.
- Qui c’était cet enfant ? - L’enfant ? Euh … un elfe, cheveux long, habillé en rouge ? - Oui voilà ! - Oh ! C’est un P’tit Con…
Vidpoch s’étonna de cette réponse. Depuis qu’il avait rencontré le charretier, ce dernier n’avait encore jamais montré un quelconque sentiment de racisme envers les autres races dans ses paroles. Il discutait même assez souvent avec le mort vivant de la boutique d’à coté. Et les dieux seuls savaient que cette communauté n’était pas des plus appréciés aux yeux de la population de Condefond. L’immortalité faisait des jaloux. Mais bien sur personne ne pensait aux inconvénients qu’apportait cet état de mort en suspend, sinon ils auraient révisé leur opinion.
- Pourquoi un P’tit Con ? Qu’est-ce qu’il a fait ? - Ben rien ! C’est un P’tit Con, c’est tout !
Devant le regard plein d’incompréhension de Vidpoch, Croher comprit que le jeune homme avait besoin de quelques explications.
- Les P’tits Cons, se sont des messagers du gouverneur. Ils courent jusque chez celui à qui est adressé le message et le leur donne. Généralement les nouvelles ne sont pas bonnes pour l’intéressé. - Mais pourquoi on les appelle des P’tits Cons ? - Mais je ne sais pas moi ! On les a toujours appelé ainsi, c’est tout. T’as de ces questions toi !
Vidpoch dépité de cette réponse qui ne lui avait pas apprit grand chose, détourna son regard empreint d’une certaine déception sur Feignasse qui avançait inexorablement, nullement troublée par cet étrange rencontre. Au bout d’un petit moment de réflexion, Vidpoch reprit la parole. Il fallait saisir la chance, maintenant que Croher était réveillé, de discuter de quelque chose, si ce n’était pour apprendre un truc intéressant, au moins pour combler le silence pesant qui semblait allongeait la durée du trajet.
- C’est qui Orgal ? Le type chez qui on va ? - Oui ! Il tient une exploitation de manioc en lisière de la forêt. On lui apporte ses sacs pour qu’il les remplisse et nous rapporterons le tout, dans l’entrepôt du port où nous avons chargé. C’est le plus gros producteur de la région. Dans tous les sens du terme. - Ah !…… Pourquoi faut se méfier ? Il est dangereux ? Une légère pointe d’inquiétude se sentait dans la voix de Vidpoch. - Ben c’est un gars qui a comment dire…un caractère un peu sanguin et il a ce qu’il faut, où il faut, pour l’être sans que personne ne trouve rien à redire. Enfin tu comprendras quand tu le verras ! Et un conseil, petit ! Là bas garde bien les mains dans les poches parce que si tu t’aventures à le voler, il se pourrait que par la suite tu ne puisses même plus le regretter.
Le jeune homme prit bien note de classer ce conseil dans les priorités auxquelles se tenir. Finalement Croher réveillé devint un peu plus loquace et ils passèrent le reste du trajet conversant de choses et d’autres. Ce genre de conversation qui n’ont pour autre but que de meubler les ennuyeux et interminables silences que peut créer un long trajet. Durant cette conversation si ennuyeuse fut-elle pour Croher, Vidpoch apprit nombre de chose qu’il put ajouter à ce qu’il savait déjà au sujet du charretier.
Croher était natif de la ville, son père tout comme lui était charretier. Décidément, se dit Vidpoch, chaque métier quel qu’il soit semblait être affaire de famille. Il exerçait ce métier depuis plus de quarante ans. Dés l’age de dix ans il avait aidé son père à la livraison. Il avait d’ailleurs prit les habitudes de ce dernier et les nombreuses fins de journées passées à la taverne lui avaient donné une voix rogomme. A l’écouter parler, on se rendait peu à peu compte qu’il connaissait tout le monde en ville et qu’il était au courant de quasiment tous les ragots qui avaient cours dans les rues. Si le gouverneur avait eu à avoir un service de renseignement, Croher seul aurait suffit à cette tâche. Aux yeux de la population de Condefond le charretier était connu comme le loup blanc.
Croher était une personne assez singulière. Cette singularité résidait dans le fait qu’il était ami avec tout le monde et que de ce fait il avait connaissance des petites habitudes de chacun, de leur lien de parenté, de leur histoire, bref il savait presque tout, sur tout le monde. Bien sur cette amitié, comme vous pouvez vous l’imaginer, n’était malheureusement pas toujours réciproque. Certaines personnes même le haïssaient plus que tout, cela comprenant quelques chefs de guilde de malfrats ou d’officiers zélés de la garde de la ville, qui perdaient respectivement des employés et des clients.
Expliquons ce fait un peu étrange.
Si d’aventure un brigand pointait un couteau vers Croher et le menaçait de le planter s‘il ne donnait pas sa bourse, Croher ne se séparait pas de son sourire amical devant cette situation et lançait à l’agresseur un flot de questions qui avait tôt fait de refroidir les pulsions meurtrières de l’agresseur. C’étaient des questions du genre : « ah ! Tiens salut petit ! Tu vas bien ? J’ai croisé ta mère tout à l’heure, elle semble remise de cette méchante grippe ? Non ? Au fait j’ai appris que ta sœur travaillait au palais du gouverneur. Ça se passe bien pour elle ? Tu passeras le bonjour à ton papi ! » Ce flot de questions inattendues pouvait déstabiliser le plus féroce des barbares. Du temps de s’enquérir de la santé de la famille, Croher désarmait l’agresseur avec douceur, rangeait le couteau et l’invité en posant un bras amical sur l’épaule de l’intéressé à partager une bière dans la plus proche taverne, pour prendre connaissance des dernières nouvelles. Il est donc compréhensible que les chefs de guildes et les officiers zélés puissent lui en vouloir, car Croher était, devant les amputations de mains, les pendaisons publiques, les années passées au fond d’une geôle miteuse, le meilleur moyen de réinsertion qu’il lui ait été donné de voir.
La conversation dévia sur certaines anecdotes assez désopilantes que Croher gardait en réserve pour les longues soirées d’hivers de manière à réchauffer ces dernières par de joyeuses rigolades. Ainsi ponctué d’éclats de rire le reste du trajet s’écoula agréablement.
La charrette passa un petit mamelon et Vidpoch put embrasser le paysage frappé par les récents rayons de soleil qui chassaient la brume pour le reste de la journée. Une maison, entourée de granges certainement prévues au stockage du manioc et du tabac, avait été bâtie au ras de la jungle. Elle semblait être le dernier point conquit par l’homme face à cette marée verte qu’était la jungle, le dernier poste de guet avant le territoire adverse. La propriété était ceinte d’une longue haie d’épineux en fleurs, elle-même blottie contre les premiers arbres et entourée de champs cultivés. Ça et là parmi les cultures pointaient quelques souches d’arbres coupés, vestige de la guerre entre homme et forêt.
Ne variant nullement son allure, la mule descendit vers l’exploitation et s’approcha de l’entrée qui coupait la haie d’épineux. Une fois en bas on ne pouvait distinguer la maison derrière cette barrière végétale ponctuée de l’éclat rouge vif des fleurs. Sa densité de la haie ne devait laisser passage qu’aux insectes. Même une souris aurait été bien en mal de passer au travers.
Tout à coup comme un diable sorti de sa boite, jaillit de derrière la haie, un petit chien. Vidpoch l’identifia comme moitié Fox terrier, moitié caniche, moitié teckel, moitié Yorkshire. Il semblait surtout complètement idiot. L’animal jappait furieusement avisant le visiteur que passer le portail pourrait lui en coûter si ce n’est une méchante morsure -- car ça taille tendait à prouver qu’il n’y avait pas grand chose à risquer de ce coté --, de voir son pantalon réduire considérablement dans sa longueur. C’était un chien particulièrement abruti, bête à ne pas faire la différence entre un os et un caillou. Il était là, planté au milieu du passage, le poil hérissé, grognant Feignasse qui s’était arrêté devant ce flot de crétinerie sans pareil. Impassible, elle lançait à la boule de poil surexcitée devant elle, un regard calme, serein, et surtout empreint d’une royale indifférence. Le chien, lui, sautait en tout sens soulevé par des pulsions de rage extatique. Il accueillait en fait les intrus comme s’ils étaient l’apparition la plus terrifiante qui se soit immiscé dans sa pauvre existence de crétin.
Même si elle retentit au loin, une puissante voix s’imposa dans le vacarme que faisait la petite furie au poil fauve.
- Goliath ! Viens ici !
Vidpoch ne savait pas trop pourquoi mais ce nom n’allait pas du tout au chien. Un peu comme le nom de la mule, qui selon toute vraisemblance était loin d’être une mauvaise travailleuse. C’était comme si le maître s’était fié à quelconque choix annuel dicté par la société et que tout chien, petit et insignifiant, nés cette année, se verraient affublés de ce nom et passeraient pour des idiots bien malgré eux.
Tel un engin de siège face à un soldat déchaîné et surévaluant ses aptitudes à défendre la place forte, la mule s’avança tout en ignorant le chien, et entra dans l’enceinte de la maison par le biais du chemin qui y menait.
Tout le long de l’allée Le chien s’évertuait tant bien que mal à : grogner, aboyer, courir après la charrette, en mordre les roues, sauter frénétiquement, et éviter de dégringoler dans le fossé qui bordait le chemin, tout cela en même temps. Son erreur, dans cette pitoyable démonstration d’agressivité, fut de tenter de mordre la patte arrière de la mule. Cette dernière d’un mouvement sec et puissant, sans se départir de son calme, envoya l’agresseur voler dix mètres plus loin dans un concert de couinements. Le chien disparut dans un dernier glapissement au milieu de la haie.
Le calme revint et c’est dans un bruit de craquements assez désagréables que la charrette s’arrêta devant le portail d’une des granges. Croher descendit du banc suivit de Vidpoch, et il s’attelèrent à la tache de vider les sacs pour les déposer prés de l’entrée de la bâtisse.
L’exploitation ne payait pas de mine. C’était un bâtiment bas, sans étage, au toit de paille. La partie principale prévue pour le logement des propriétaires, avait été construite en torchis. La glaise que l’on trouvait dans le sol non loin de l’embouchure du fleuve était, mélangée avec un peu de paille, l’un des meilleurs matériaux de constructions de la région. Tout autour, et au fil des ans semblait-il, des dépendances pour le stockage des récoltes y avaient été greffées, toutes faites de planches de bois plus ou moins en bon état.
Alors qu’ils s’affairaient en silence à décharger, une ombre vint jouer avec le soleil et masqua ce dernier autour de Vidpoch. S’attendant à voir un banal nuage passer dans le ciel, il se retourna et constata avec une certaine frayeur, qu’une montagne avait poussé dans son dos sans qu’il le remarque.
L’homme qui se tenait présentement derrière lui ou plutôt face à lui puisqu’il s’était retourné…non, en fait, l’homme était au-dessus de lui. Quoi que tout bien considéré, l’homme était à peu prés partout ! Il bouchait à lui seul la vue de Vidpoch. Il était si massif et si imposant que l’appréhender d’un seul regard était quasiment impossible. Il fallait le considérer par petits bouts et c’est ce que fit d’ailleurs Vidpoch les yeux exorbités.
Il comprit, en jetant un regard au sol, d’où venait l’expression de « barque » pour les pieds. Ils devaient bien être le triple de ceux du jeune homme. Ses jambes étaient deux énormes piliers qui auraient fait ressentir à certains arbres un complexe d’infériorité. Au niveau du bassin son regard fut attiré par ce qui au premier coup d’œil semblait être deux énormes pièces de bœuf. Mais observées de plus prés, ces pièces étaient affublées d’un troupeau de doigts chacun gros comme les poignets de Vidpoch. Il s’agissait en fait de ses mains. Elles auraient sans difficulté broyé le crâne de Vidpoch, comme une vulgaire noix aux soins d’un étau. Ses bras, eux, n’avaient rien à envier aux jambes. Et tout là-haut, au-dessus de cet amoncellement musculaire impressionnant, trônait une tête toute aussi énorme par ses dimensions. L’homme affichait la mine rude qu’ont les hommes de la terre après des années de dur labeur et d’abattage de bétail, même si l’intéressé n’avait jamais élevé un quelconque bétail. Il arborait une barbe, mais quelle barbe ! Elle était sombre, dense, et semblait avoir son propre écosystème. Il régnait autour de l’homme une odeur corporelle forte qui aurait fait passer n’importe quel taureau de concours pour une simple génisse. Ce visage brillait de l’éclat noir de ses yeux. Le regard qu’il posa lentement mais inexorablement sur les deux hommes leur fit l’effet d’une avalanche de pierres.
- Bonjour Croher ! Comment va ?
La voix de l’homme se ressentait plus qu’elle ne s’entendait. Elle résonnait comme un déplacement tectonique.
- Bonjour Orgal ! Ça va merci. Et toi ? J’ai aperçu un P’tit Con sur le trajet qui revenait de chez toi. Les nouvelles sont mauvaises ? - Tu ne crois pas si bien dire. On va discuter de tout ça dedans, du temps que mes ouvriers remplissent les sacs.
Orgal montra de la tête Vidpoch qui sans s’en rendre compte avait reculé de trois pas face à la vision de cette montagne vivante, et se trouvait acculé contre le mur de la grange, bouche ouverte par la stupéfaction. Jamais il n’aurait imaginé entendre une montagne parler.
- Un nouvel employé ? - Oui ! Il m’aide à décharger les sacs de la charrette. Tu te doutes que mon dos n’est plus ce qu’il était. Répondit Croher en souriant.
Ne trouvant que dire, tant l’agriculteur l’impressionnait, Vidpoch leva une main hésitante en guise de salut. Les lèvres d’Orgal s’étirèrent dans un sourire amusé devant la mine inquiète du jeune homme.
A cet instant un grognement se fit entendre. Goliath, le chien, avait semblait-il trouvé le moyen de sortir de la haie sans y laisser trop de plumes, façon de parler. Il apparut derrière son maître, le poil toujours hérissé dans sa pitoyable démonstration de férocité, se tenant à distance respectable de la mule, et, sans cessait de gronder à l’adresse de Feignasse et des deux hommes, il tentait d’arborer un regard assassin, prêt à s’abandonner une fois de plus à son effrayante crétinerie. Peut-être au fond, ne cherchait-il qu’à défendre son territoire. Cet effort aurait été louable si morphologiquement il avait été à même d’y arriver.
Un groupe d’hommes sortit du portail de la grange. Ils étaient tous bien portant, rasés de frais et même si leurs vêtements délabrés laissaient entendre qu’il s’agissait des ouvriers travaillant dans les champs, ils semblaient comme sous le joug d’un règlement militaire pour ce qui était de leur attitude. Ils s’affairèrent à rentrer les sacs, sans qu’Orgal ne le leur demande, afin de les remplir.
Orgal fit signe aux deux hommes de le suivre à l’intérieur. Il entrèrent accompagné jusqu’au seuil de la porte par le chien toujours grognant sa menace insignifiante. Ce dernier une fois que les hommes eurent disparu de sa vue, derrière la porte, il reporta son agressivité stupide sur Feignasse qui attendait tranquillement prés d’un râtelier.
L’intérieur était plutôt coquet, presque à l’opposé de la vision extérieure. Tout était bien rangé et propre. Le mobilier de bois massif brillait comme s’il avait été astiqué de frais. Ça et là, des pots contenant des bouquets de fleurs étaient disposés, ponctuant l’obscurité relative de quelques couleurs attrayantes. Des napperons décoraient les dessus de meubles. La pièce était en elle-même assez grande et une immense table occupait le centre de la pièce. Tous les hommes prenaient leur repas en commun dans cette pièce. Au fond de la salle une demi-douzaine de fauteuils étaient disposés en demi-cercle autour d’une cheminée de pierre. Dans l’un des fauteuils, sur la gauche une forme ramassée sur elle-même profitait de la douce chaleur dispensée par les flammes. A première vue la personne était toute petite, il aurait put s’agir d’un nain mais la fébrilité de ce dernier aurait pu faire penser qu’il allait sous peu mourir d’inanition et de toute façon il lui manquait l’attirail nécessaire pour être identifié comme nain : hache, casque, cotte de maille, chope de bière... L’occupant du siège n’était autre qu’une vielle dame sans âges portant tout le poids des décennies qu’elle avait vu défiler sur ses épaules recourbées.
Olgar de sa voix profonde présenta les visiteurs. Croher s’avança vers la vielle femme. Même le charretier semblait être un colosse à ses cotés.
- Maman ! Croher et son ouvrier sont là ! - Mes hommages Balgaé ! Croher s’inclina bas dans une révérence digne de la haute société.
La vielle femme leva vers lui un visage maigre et ridé mais sur lequel s’imprégnait le sourire de ses vingt ans. Elle lui répondit d’une voix tremblotante mais joyeuse.
- Bonjour Croher ! C’est un plaisir de te voir ! Comment va ma sœur ? - Elle se porte bien rassurez-vous. J’ai d’ailleurs convenu avec elle, il y a trois jours, qu’elle m’accompagnerait la prochaine fois que je viendrai ici. Ainsi vous pourrez passer du temps à papoter comme il se doit à toute bonne commère. Croher lui décocha un clin d’œil et la vielle dame partit dans un petit rire complice.
- Bonjour jeune homme ! Dit-elle en s’adressant à Vidpoch. Puis elle posa son regard sur Orgal qui était là immobile prés du fauteuil. Elle s’adressa à lui d’un ton qui tout à coup avait perdu sa chaleur maternelle et était devenu beaucoup plus autoritaire. Et bien ne reste pas planté là toi ! Offre leur quelque chose à boire !
- Oui maman ! Orgal se dirigea vers un meuble de l’autre coté de la pièce comme s’il battait en retraite devant un danger qui n’avait pas son pareil.
Vidpoch n’en revenait pas que ce petit bout de femme guère plus grande qu’un nain ait put même dans un lointain passé mettre au monde un colosse comme Orgal. Mais selon toute vraisemblance c’était le cas. Il fut tout aussi étonné que l’homme semble s’exécuter promptement et sans rétorquer sous la voix autoritaire de sa mère. Comme si les réprimandes au cas où il n’obéirait pas seraient des plus désagréables. Ils s’assirent dans les confortables fauteuils, profitant agréablement de la douce ambiance régnant dans la pièce. Balgaé s’adressa à Croher le temps que son fils attrape un verre pour chacun.
- Alors Croher ! Comment ça se passe en ville ? - Comme à l’accoutumé ! Les pirates sont toujours dans la passe Nord ce qui fait qu’aucun navire n’est passé depuis une semaine. Et bien sur, il ne passe pas un jour sans qu’une nouvelle rumeur voie le jour. Je suppose que l’une des prochaines à naître vous concernera vous et votre fils. J’ai croisé un P’tit Con en venant. Que devrais-je croire des ragots à venir ? Rien de grave j’espère.
Un silence s’installa dans la pièce. La vielle dame considéra le feu un instant. Le joyeux sourire qu’elle arborait au départ s’étiolait peu à peu. On n’entendait plus que le crépitement des braises et au loin comme le murmure d’une guerre à venir, les aboiements frénétiques de Goliath qui reprenaient à l’adresse de la mule. Ces derniers furent une fois de plus stoppés net dans un couinement lorsque la mule agacée, décida d’y mettre, à nouveau, un terme et ce jusqu'à la prochaine fois sans doute. Orgal passa devant les fauteuils et déposa sur une petite table quatre tasses. Il suspendait la théière sur le feu et ce fut finalement lui qui répondit à la question du charretier.
- Le P’tit Con est venu nous dire de la part du gouverneur que nos prochains stocks de manioc seraient réquisitionnés en vue de rationnements, s’ils ne parviennent pas à se débarrasser des pirates. Mais je mettrais ma main au feu qu’il manigance quelque chose cet esp…
- Orgal ! La voix de Balgae retentit si subitement qu’elle fit sursauter les deux hommes ainsi que l’intéressé. Je n’ai pas passé des années à te réprimander pour que maintenant que tu es un homme, tu te laisses aller à parler comme un charretier.Sauf ton respect Croher ! Lança-t-elle à Croher un sourire contrit sur les lèvres.
- Pardon Maman ! S’excusa le colosse, tout en affichant la mine d’un enfant prit le doigt dans un pot de confiture.
- Il est vrai que certaines rumeurs au sujet d’une fuite du gouverneur courent. reprit Croher, nullement offensé par les propos de la vielle dame. Certains disent qu’il projette de fuir Condefond à bord des nefs royales avec, dans les cales, un chargement de toutes les denrées disponibles. Mais je doute que ce soit vrai. Pour ma part j’ai eu vent d’une mission qui a été mise sur pied par le secrétaire personnel du gouverneur. Il aurait envoyé un navire vers Bourleroi pour demander de l’aide.
- Impossible ! Intervint Orgal. Aucun navire ne parvient à passer dans un sens, alors pourquoi arriveraient-ils dans l’autre ?
- Aucun ? Répondit Croher. Je te rappelle tout de même que justement un navire est arrivé, il y a une semaine. - Coup de chance ! - Non ! Démentit le charretier Ils y sont parvenus grâce au brouillard. - Oui c’est vrai ! J’étais sur le navire ! Confirma Vidpoch. C’était une purée de poix ce jour là. On n’y voyait pas ses propres mains. Quand j’étais sur le pont, j’ai même reçu sur la tête une mouette qui n’avait pas vu les voiles du navire. Il était fort le capitaine pour se diriger dans ce brouillard.
- Et le navire dont je parle est parti ce jour là ! Continua Croher.
Orgal sembla réfléchir un moment sur cette information et dans ce nouveau silence qui s’installa, il se saisit de la théière pour remplir chaque tasse. Chacun le remercia, veillant à rester le plus poli possible pour ne pas encourir le courroux de Balgaé qui était femme à chasser l’impolitesse. C’est elle qui reprit la parole.
- Si ce que tu dis est vrai Croher, alors il n’y a pas de raison de s’en faire. Et l’aide devrait arriver d’ici une huitaine de jours. Mais si par malheur l’aide ne vient pas, ils nous priveront de nos ressources. Le rationnement risque de nous porter un coup plus dur que ne l’a déjà fait la présence des pirates. - C’est vrai ! Répondit Croher. J’espère tout comme vous que nous arrivions à nous débarrasser de ces pirates. Ce qui m’inquiète, c’est que s’il existe une part de vérité dans les rumeurs de la fuite du gouverneur, alors nous seront condamné. Les pirates se sont tenus à distance car les nefs royales étaient dans le port. Mais si par cas elles venaient à le quitter définitivement, alors ils n’hésiteraient n’pas un instant à débarquer pour piller la ville. Nous saurons peut-être dans les premiers temps nous défendre mais un jour ou l’autre, ils prendront pied sur nos terres.
Orgal, frappa du poing dans sa main. Vidpoch n’osa même pas imaginer la pression qui avait dut s’exercer au moment de l’impact. Propre à broyer des cailloux. Finalement, le colosse posa ses mains comme des battoirs sur ses genoux retenant sa colère contre ce monde pour ne pas se faire rappeler à l’ordre par sa mère. Cette dernière lui lança un regard de biais lourd de sous-entendus. Dehors Goliath se réveillait de son anesthésie et se remettait à aboyer après Feignasse. Chacun but sa tasse, plongé dans ses pensées.
Il vint à l’esprit de Vidpoch qu’il s’était sans le vouloir fourré dans un immense guêpier, qui cette fois ne concernait pas que lui mais tout le monde. Il se sentait impuissant devant la tournure des évènements. Quand ce genre de situation lui arrivait, généralement il fuyait dans une autre ville. De la sorte il se faisait oublier quelques temps puis le problème était réglé. Mais là pas de fuite possible et il ne pouvait rien faire tout seul pour résoudre le problème. Avec un peu de chance s’il apprenait qu’un navire avait pour projet de partir du port il guetterait ce dernier si par hasard le brouillard était présent.
Finalement c’est Orgal qui brisa ce silence en s’adressant à Croher.
- Je sais que tu connais beaucoup de monde en ville. J’aimerais savoir, si par un quelconque moyen tu pourrais t’enquérir de savoir si ces rumeurs sont fondées. Essaie d’en apprendre un peu plus. J’ai discuté avec d’autres producteurs, il y a quelques jours, et nos craintes sont, avec le message de ce matin, confirmées. Nous n‘allons pas nous laisser voler. Nos réserves n’ont pas à être rationnées, il y en a largement pour tous. Tout ça cache quelque chose. Je suis sur que le gouverneur projette de voler une grosse quantité de manioc. C’est un produit qui se vend très bien dans le Nord. - Je verrai ce que je peux glaner au sujet de ces rumeurs. Répondit Croher.