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Sujets concernés par ce texte : Fantasy, Science Fiction
Type de document : Conte

     
 

Guillaume était ce qu’on appelait communément un homme distrait. Professeur émerite d’histoire antique à l’université d’Amiens, il était connu pour ses articles sur les invasions celtes du 4e et 5e siècle avant notre ère. Mais, il oubliait toujours de se rendre aux conventions où il était la vedette. Le jour de son mariage, une tablette étrusque inopunément arrivée par la Poste le matin même l’occupa toute la journée, sa future femme l’attendit une heure à l’Eglise avant de partir avec un ex. Et ses amis l’imaginaient bien dire à la Mort d’attendre cinq minutes pour qu’il dise au revoir à ses proches, et qu’il l’oublie ensuite pour se replonger dans ses travaux.

C’est donc sans surprise que ce soir là, il oublia d’éteindre la lampe de son secrétaire. Le faisceau de la lampe éclairait les lignes qu’il avait écrites avant d’aller se coucher.

 A partir du Vème siècle, des bandes celtiques penètrèrent en Italie du Nord et entreprirent d’en déloger les Etrusques. L’une d’elle se lança hardiment vers le Sud et parvint jusqu’à Rome.

 L’ampoule se faisait vieille, cette veille prolongée n’arrangeait pas les choses. Elle se mit à clignoter, lentement au début, fréntiquement après quelques heures.

Jour, nuit, jour, nuit, jour, nuit, jour, nuit, jour, nuit, jour, nuit, jour, nuit...

Dans l’obscurité froide de cette morne nuit de Novembre, ce clignotement lumineux aigu ne passa pas inaperçu. Il y eut d’abord les chats qui, hypnotisés par ce rythme syncopé digne des meilleurs DJ du moment, se mirent à miauler de peur à qui mieux mieux. Bien sûr, les chiens se mirent de la partie, les souris se réveillèrent et trottinnèrent dans toutes les maisons, les oiseaux pépièrent et les hommes se réveillèrent, hurlèrent sur les bêtes et attisèrent leur peur. Partout, des mains suppliantes se tendirent vers des crucifix et des chapelets, tandis que les plus énervés sautaient sur leurs pantoufles ou sur les briques dissimulées pour cette occasion. Les lamentations envahirent la ville, se répandant de quartier en quartier tel un raz de marée.

Les supplications et les prières s’envolèrent vers les cieux. Cet afflux soudain de foi issu d’une même ville provoqua un court-circuit du standard céleste, et elles partirent directement vers le bureau du maître de céans.

                                                                      ***

 

Dieu ne dormait pas cette nuit là, les autres non plus d’ailleurs, il avait trop à faire avec ces idiots d’humains. Il était en train de relire le manuel de destruction des navettes spatiales Columbia quand il reçut l’appel. Il décrocha avant la fin de la première sonnerie.

« Allo, ici Dieu, ...hmm, des miaulement de chats?...hmm, une émeute en préparation...Hmm, du sang prêt à couler! Chouette, je vais pouvoir me distraire un peu,...., ah bon, c‘est sérieux? Bon ok, j‘envoie une équipe voir ce qui se passe.»

Dieu n’avait vraiment que ça à faire de s’occuper des mortels, qui ne se rendaient pas compte de ses écrasantes responsabilités!! Dépité, il envoya une équipe de cadets sur les lieux du crime, avec ordre de caresser quelques bestioles pour les calmer et ainsi restaurer ordre et sérénité dans cette bourgade tranquille.

Evidemment, la cacophonie animale s’était réunie autour de la maison de Guillaume, qui s’était reveillé entretemps. Ne trouvant pas le sommeil à cause de ces fichues bestioles, il s’était remis à l’écriture de son mémoire. C’est à ce moment que les anges décidèrent de se téléporter dans sa maison, provoquant une déchirure quantique dans l’espace-temps physique traditionnel. Un choc magnétique se répercuta dans l’habitation, et l’ampoule claqua. Guillaume, se retrouvant dans le noir, descendit chercher une nouvelle ampoule. Et c’est à ce moment qu’il vit la déchirure, il s’en approcha mais elle disparut, il prit un nouvel angle de vue en se penchant et elle réapparut. Il en conclut donc que ce phénomène lumineux était très fin et était probablement aussi une illusion d’optique. Il voulut vérifier sa théorie et se déplaça silencieusement autour de la déchirure. Selon son angle de vue, elle apparaissait ou disparaissait.

Dans l’ombre ambiante, les cadets ne le virent pas et, comble de la négligence, n’eurent pas le courage de refermer leur vortex derrière eux. Ils comptaient le réemprunter rapidement. Ils se dirigeaient d’ores et déjà vers le troupeau félin stationné devant la porte de Guillaume. D’ailleurs, les animaux s’étaient tus avec l’explosion de l’ampoule, leurs propriétaires criaient désormais plus forts qu’eux. Les aspirants anges soupirèrent et se mirent à la tâche.

Curieux, le professeur s’approcha de cet étrange phénomène, qui pourtant ne lui inspirait rien de bon. L’ouverture éméttait une pulsion bleutée, et sa surface était semblable à une flaque de lait. Il s’en approcha et, doucement, avança sa main gauche, la moins utile en cas de pépin. Au contact de la matière, il sentit une douce chaleur l’envahir, il enfonça sa main plus avant et elle disparut dans l’ouverture. Il regarda de l’autre côté mais ne la vit plus. Il retira sa main, détachant un morceau qui disparut une fois coupé de la porte. L’ensemble était finalement solide, plutôt spongieux même, mais indubitablement solide. Pour lui, tout était blanc ou noir, ou on mourait au contact ou l’engin était inoffensif. Son esprit scientifique était ainsi façonné, il lui fallait chercher la source de ce phénomène, même si sa spécialité était l’histoire, il avait tout de même un bagage scientifique. Il entra. La porte se referma dans son dos.

Lorsqu’ils revinrent, les anges ne trouvèrent plus la porte. Ils se convainquirent qu’ils l’avaient refermée en partant, puis ils se rendirent compte qu’ils avaient oublié leurs ciseaux spatio-temporels à l’intérieur. Dépités de ne plus pouvoir revenir chez eux, ils fondèrent un groupe de heavy-métal lapon, où ils pouvaient se servir de leurs ailes et de leurs auréoles comme instruments de mise en scène.

 

                                                                  ***

 « Que me veux tu, mortel, je n'ai pas de temps à perdre avec toi!» dit une voix sourde.

Guillaume chercha autour de lui, perplexe. Son interlocuteur lui semblait proche, à tel point qu’il lui paraissait lui parler directement dans le creux de l'oreille, mais il ne voyait personne. Il comprit alors qu'il n'avait rien entendu, qu'une pensée s'était inscrite dans son âme. Il sentit la peur se glisser en lui, mais il décida de lutter contre cet insidieux sentiment. Il refléchit quelques instants. Ces deux phénomènes anormaux le déconcertaient et l’effrayaient. Reprenant ses esprits, il tenta le tout pour le tout.

« Hmm, que reste-t-il en rayon?

_ De nombreuses destinations vil mortel : 4e dimension, passé, arabie saoudite, pôle nord, paradis, enfer, purgatoire, néant.

_ Tiens, l'enfer et le paradis, on peut visiter?

_ Oui, mais attention, on ne fait pas de billets retour.

_ Bon alors, je prendrais un menu maxi voyage dans le temps avec une grande téléportation et en dessert, le costume complet de l‘époque.

_ Bien, pense très fort à ce que tu désires et écarte les autres pensées inoportunes.»

Guillaume se concentra très fort, des gouttes de transpiration perlèrent à son front. Il doutait encore de ce qu’il vivait, mais tentait quand même l’expérience. Ce n’est pas en restant les bras croisés qu’il résoudrait ce mystère. Dans sa tête défilait l'image de la belle ville de Rome et de son forum. Les dernières phrases de son dernier ouvrage lui revinrent en mémoire, il ne lui restait plus qu'à se remémorer les cours de civilisation de l'époque qu‘il avait préparés pour ses étudiants, afin d'avoir le costume approprié pour ce qu'il voulait en faire.

                                                                  ***

 

Quand Guillaume revint à lui, il était toujours dans cette étrange salle, mais d'infimes détails avaient changé. La porte avait disparu, mais un courant d'air rafraichissant sa nuque, il acquit la certitude qu'une nouvelle porte s'était ouverte derrière lui. Et il était nu, mais une pile de vêtements était sagement pliée à côté de lui. Transi de froid, il se leva prestement et enfila ses braies et sa tunique. Il dérangea un peu sa barbe bien peignée, et ramassa un peu de terre apportée par le vent pour la mettre dans ses cheveux. Maintenant, vêtu de vêtements typiques de l’époque et dans un état de propreté proche de ce qu‘il devait être normalement, il ressemblait à s'y méprendre à un celte de l'antiquité. Il mit un casque et se ceignit la taille avec une ceinture en cuir. Un bouclier et une hache, qui trainaient dans les parages, vinrent compléter son équipement. Guillaume était prêt à rejoindre l'an -390.

Brennus, Junon, le raid celte, les défaites successives de Rome, toute cette époque l'intriguait lui et ses collègues. Personne ne connaisait exactement la vérité, les annales narrant les vicissitudes romaines ayant été perdues. Et depuis trente ans, depuis le jour où, jeune étudiant en histoire antique, il avait ouvert l'Histoire Romaine du célèbre prix Nobel Mömmsen, la même question le taraudait jour et nuit : Par quel miracle les gaulois avaient été repoussés. Il ne croyait pas en les légendes, il voulait voir la défense du Capitole de ses propres yeux de scientifique raisonnable et raisonné. Aujourd'hui, il saurait, enfin.

Il se retourna et vérifia son intuition, une nouvelle porte se dressait bel et bien dans son dos. Machinalement, il s'avança et sortit de la faille spatio-temporelle. Derrière lui, la déchirure se referma en claquant, le sortant brusquemment de sa réverie éveillée. Autour de lui s'étendait la campagne latine, illuminée par les réjouissances organisées par l'envahisseur celte. Des feux de joie éclataient ici et là, et de multiples pistes de danses improvisées s'étaient constituées sur les charniers romains. La joie était partout et éclatait dans les yeux des voyageurs. Rome était en passe de devenir la première discothèque du monde connu et civilisé. DJ Brennus était aux manettes, et ça dansait dur.

Les Sénons, une tribu celte, avait décidé d'aller bronzer au Sud. Et personne n'avait réussi à leur barrer la route. Pour le moment, ils avaient décidé de s'arrêter quelques jours à Rome pour siroter un verre de vin. Les légions ayant été vaincues quasiment sans coup férir, ils s'étaient approchés de la ville, qui s'était rendue sans opposer la moindre résistance, portes ouvertes et murailles dégarnies.

Le voyageur temporel s'approcha des lieux de fête et se méla discrètement à une bande de pillards partis ramener des souvenirs à leur famille. L'obscurité aidant, personne ne le remarqua et il suivit les autres, répondant aux ordres par un grognement rauque. La scène lui parut familière, il l'avait tant de fois imaginée, se référant aux archives et aux rapports de fouille, qu'il pouvait presque s'orienter sans se perdre dans le dédale des rues romaines. Il entra dans une insula et participa à sa destruction. Casser les meubles, briser les statuettes des divinités domestiques, brûler les murs, il calquait le moindre de ses gestes sur ceux de ses voisins. Il profita d'un moment de répit pour s'éloigner subrepticement. Peut-être ne l'avaient-ils pas vu partir, ou alors ils s'imaginaient qu'il cherchait un autre magasin de souvenirs.

« Ca y est, c'est imminent. ca devrait bientôt se produire, les femmes, les enfants, les vieillards, entassés dans des temples étroits et étouffants, s’égosilleront en entendant les hurlements des barbares, tandis que les hommes valides les repousseront.» Guillaume, dans son excitation, bredouillait en marmonnant le programme des festivités.

L'attente le rendait nerveux, ses pas se portèrent automatiquement vers le Capitole, que la Lune éclairait d'un éclat pâle. L’éclat sombre des yeux des envahisseurs reflétaient la noirceur de leur intention, alors que l’astre lumineux en orbite autour de la Terre lui redonnait foi et courage.

Il devait trouver une cachette, d'où il pourrait observer les mouvements des Celtes et la défense romaine. Il fallait se dépêcher, l'attaque ne tarderait plus et il risquait toujours d'être hélé par une sentinelle, qui le rappelerait à l'ordre. Il se diriga vers un bosquet, dont les broussailles touffues devraient être un abri suffisant pour lui montrer l'essentiel tout en le dissimulant aux yeux des protagonistes. Mais, une main pesante se posa sur son épaule droite.

 
     

 
par zluglu
le 11/08/2006
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