Je ne sais pas pourquoi j’y allais, mais je le faisais quand même. Cette question résonnait comme un leitmotiv dans toutes mes discussions avec mes amis. Ils ne comprenaient pas mon comportement, et franchement, j’étais bien d’accord avec eux.
Mais je ne pouvais pas m’en empêcher.
Tous les soirs, je répétais le même rituel, et à chaque fois, mon entourage renonçait à m’en dissuader. C’était plus fort que moi, personne n’aurait pu se mettre en travers de mon chemin. J’avais déjà tenté une multitude de moyens, je m’étais ligoté à une chaise, j’avais rempli mes nuits, je m’étais tué à la tâche, mais tous mes efforts se révélaient inutiles. Rien n’y faisait, mon coeur ne cessait de hurler sa souffrance, de réclamer son dû, de vouloir obtenir satisfaction. La mort m’aurait paru moins dérangeante que la dérogation à mon rituel.
La nuit, l’immensité vide de l’espace, ses grands espaces déserts, ses champs de néant ou fleurissaient volontiers désolation et mort, reflets mornes du paysage où mes ancêtres vécurent, travaillèrent et périrent. Mes yeux s’y posaient parfois, se recueillaient quelques instants, et repartaient vers le haut.
Pour n’importe qui d’autre, une telle habitude aurait paru anormale, voire suspecte. Mais je n’étais pas quelqu’un d’autre, j’étais moi, j’étais Haendre, un peu gros, un peu courtaud sur pattes, un peu trop poilu, je n’étais pas parfait mais au moins, j’étais moi.
Révasser des heures entières à la fenêtre de ma chambre, ou observer l’incessant va-et vient des véhicules enfumés ne me semblaient pas des activités dénuées d’utilité ou des loisirs oisifs. Au contraire, la diversité des situations me distrayait, exactement comme ce qui se passait la nuit.
Il n’y avait aucun secret, ce que je voyais, tout le monde pouvait le voir aussi. Aucun mystère dans tout ça, juste un effort de volonté, une touche du curiosité, l’envie de s’asseoir par terre et de lever la tête, de s’oublier, de négliger le torticolis menaçant et d’observer.
Au bout de quelques minutes, vous pouviez distinguer un astre brillant dans le ciel. Pour ma part, je m’étais équipé depuis longtemps d’une paire de jumelles, afin de ne plus me fatiguer en l’observant. L’investissement n’était pas primordial, mais permettait de distinguer plus de détails, de mieux comprendre la scène.
Un peu plus lon, un autre astre se détachait de l’arrière plan sombre, et illuminait les environs. Lui aussi retenait mon attention. D’ailleurs, seules ces deux planètes m’interessaient, je n’avais que faire des six autres, elles étaient banales, juste des bouts de terre et de roche qui tournait en orbite autour d’une énorme boule de feu en fusion. rien de bien palpitant, voilà bien longtemps que nos chercheurs les avaient étudiées et décortiquées en profondeur. C’est ce qui expliquait que j’étais le seul à observer l’espace, puisque la science ne s’en occupait plus guère.
C’était si bête, j’aurais pu passer à côté et rester dans le troupeau social toute ma vie, rester un être normal et sensé, qui dort la nuit et travaille le jour. Au lieu de ça, je suis devenu un marginal, travaillant le jour, observant la nuit, délirant le reste du temps. Mais le destin en a choisi autrement, je suis devenu le spectateur privilégié de cet étrange spectacle.
Un soir, alors que je jouais avec mes camarades, je glissai sur une plaque de mousse, et tombai dans un ravin. Par je ne sais quel miracle, ma chute fut amortie et je ne me cassai rien de grave, juste quelques côtes. Allongé sur la roche nue, je pus consacrer les longues heures d’attente à regarder le ciel, seul paysage à ma portée, je ne pouvais même plus tourner la tête. Pendant plusieurs jours, j’attendis les secours, mais je ne perdis pas mon temps. De grands secrets me furent révélés, cette période de jeûne et de méditation fut comme un rite d’initiation ancestral, des réflexes ataviques franchirent les âges pour se réincarner en moi. La carte céleste devint pour moi un nouveau foyer, mon nouveau refuge face à l’adversité du monde, ma compréhension dépassait celle des arcanes de ma conscience.
Lorsqu’on me retrouva, personne ne se douta de ma transformation. J’étais un être nouveau, étranger à ma propre race, un être transcendé par une sapience divine, j’étais un orateur privilégié de ce nouveau monde. En des temps plus reculés, je serai devenu le shaman ou le fou du village, mais dans notre monde moderne et aseptisé, j’ai seulement été transféré à l’hôpital, où les médecins croyaient pouvoir me guérir avec leur outils à la pointe de la technologie.
Puis on me relâcha, et c’est à ce moment que ma nouvelle nature s’affirma aux yeux du monde. Personne ne comprit, et moi le premier. Aujourd’hui encore, je regrette de posséder ce don qui m’éloigne de mes amis. Cadeau merveilleux certes, mais empoisonné aussi. Du moins, telles sont mes pensées lorsque je suis encore capable d‘en avoir , ce qui est de moins en moins le cas.
Chaque soir, cet étrange ballet recommence. Chaque soir est l’occasion d’un spectacle nouveau, dont je pense être l’unique spectateur, clandestin qui plus est. Chaque soir, je reste fasciné, et me desespère de la trop forte luminosité des journées, qui m’oblige à quitter la scène dees yeux. Heureusement, le soir revient à chaque fois et comble mes attentes.
Même en pleine nuit, mes deux planètes de prédilection sont illuminées. ¨Parfois, des éclats de lumière intense viennent ponctuer la scène, mais généralement, l’éclat reste stable, continu toute la nuit. Mais ce n’est pas là le plus interéssant, mais plutôt les interactionss entre les planètes. Entre elles, de longs sillages de feu, des arabesques et des courbes multicolores, des explosions de lumière, qui s’évanouissent progressivement, se dispersant en petites grappes luminescentes . La distance me prive du son, et je suis sur que je rate énormément de choses.Car les éxécutants de ce spectacle improvisé ont l’air de bien s’amuser, puisqu’ils recommencent perpétuellement.
Et les années passèrent, dix ans, vingt ans, trente ans, je devins un adulte, puis un homme d’âge mûr, puis un vieillard. Mes amis vieillissaient, partaient ailleurs, se mariaient, fondaient une famille, mouraient aussi. Moi, je restais seul, consacrant mes nuits à ma passion dévorante. Pour finir, je m’exilai dans un vieil hameau déserté par ses habitants, à partir duquel je pus me consacrer à ma passion sereinement, sans crainte d’être dérangé.
Et puis un jour, tout s’arrêta. Ou du moins, un des astres cessa d’émettre de la lumière, tandis que le spectacle entre eux diminua en intensité, puis cessa totalement. Je me sentis triste, privé d’une chose essentielle. Mais un sentiment bizzare s’empara de moi.
Privé de distractions, je passai mes nuits chez moi, à ressasser mes souvenirs. Pendant quelques années de répit, j’avais réussi à enregistrer certains épisodes de cet étrange spectacle, que je me repassai en boucle. Mais la consolation était bien maigre.
Cependant, je ne perdis pas espoir. Une nuit, je rêvai encore une fois de cet étrange ballet, mais contrairement à d’habitude, tout se passait entre l’astre survivant et ma planète. Ce rêve revint souvent, peuplant mon imaginaire d’espérances vaines. D’impression, le rêve devint pressentiment, puis conviction profonde. Je me décidai alors à quitter ma retraite pour rejoindre la civilisation.
Evidemment, beaucoup de choses avaient changé, mais on se souvenait encore de moi. Lorsqu’on me vit passer mes nuits dans ma chambre, mes pairs me crurent guéri, et ils se préoccupèrent de moi, me proposant travail, appartement, distractions. Et je les acceptai comme étant mon dû.
Pourtant, en secret, je continuai à vivre ma passion, mais celle-ci s’accomplissait désormais dans ma tête. Je ne pus tenir longtemps, et la fièvre s’empara de moi. Je me réveillai une nuit, et mes pas me conduisirent sur une place publique. Je ne sus jamais ce qui s’était réellement passé , mais je repris connaissance en prison. Selon les dires de mes geôliers, j’avais annoncé la venue des lumières sur notre monde. Devenu prophète, j’avais auguré l’arrivée d’un messie, qui plongerait notre planète dans une ère de paix et de bonheur. Les flammes bruleraient l’héritage du passé et purifieraient ce monde sénéscent, et le transformant en un monde nouveau.
Je ne fus jamais cru, je devins l’objet des moqueries et des insultes. L’opprobe publique tomba sur moi, et je fus considéré comme un criminel, voire pire. Révolutionnaire et fou, voilà les étiquettes qui m’étaient attachées. Je supportai ce fardeau avec courage et dignité, sachant en moi même que j’avais raison.
Et le peuple, mes concitoyens, continuaient à vivre dans l’insouciance, heureux du jour présent, sans inquiétudes pour le jour à venir, ne sachant que faire des individus comme moi, qui essayaient de changer l’ordre des choses.
Je croupis de nombreuses années dans cette geôle humide. Un carré de lumière, un trou dans le mur, me permit de ne pas perdre contact avec l’essence de mon être. Enfermé dans une geôle physiquement, j’étais une conscience libre, un être d’énergie pure qui s’envolait vers les cieux obscurs et guettait en vain ses sauveurs.
Une explosion sourde, des torrents de feu qui submergent la cité tentaculaire, un vacarme assoudissant de sirènes aigues, des hurlements qui vont decrescendo au fur et à mesure que le rythme des explosions s’intensifie. Des trainées orangées rayant le ciel pourpre, de larges taches de cendre et de suie salissant le plancher de régolite. La planète rouge en train de devenir noire, le rouge présent plus dans les flammes de la destruction que dans le paysage.
Le calme, le bombardement a cessé...pour le moment. Par miracle, la prison est resté intacte, épargnée par la pluie de bombes. Les autres prisonniers hurlent de peur, ou se morfondent de désespoir. Les geoliers ont déserté depuis longtemps, occupés qu’ils sont à esayer de sauver leurs maisons et leurs familles. Mais nous ne sommes pas pour autant délaissés, d’autres personnes ont décidé de s’occuper de la surveillance des détenus.
Des intentions moins amicales bien entendu, et puis, ils ont des vengeances à exercer. J’entends déjà le martèlement des pas dans les couloirs, le choc des barres de fer qui se cognent dans les barreaux, les rires gras des tortionnaires. Je serai probablement le premier sur la liste. J’ai été le seul à prédire leur venue, prophétisant une ère de changement par le feu purificateur, même si je n’avais jamais été pris au sérieux par quiconque. Effectivement, les survivants pourront reconstruire du neuf et du mieux sur les ruines de la cité, du moins si on leur en laisse le temps, ce qui est loin d’être gagné...
Déjà, des vaisseaux devaient s’envoler de nos bases et s’envoler vers la planète ennemie, probablement la troisième du système stellaire, puisque du duel entre elle et la deuxième, elle était la seule a encore être éclairée la nuit. Sacrés voisins, ils ne peuvent pas se contenter d’une planète, ils veulent être les maitres absolus de l’espace, probablement pour avoir plus de place pour polluer et salir, mais bon, je n’y peux plus rien désormais. J’avais pourtant essayé de les prévenir, de leur décrire les explosions thermonucléaires à la surface des planète, les pluies acides de bombes, la chaleur des traits de lasers, les explosions dans l’espace et l’invasion brutale du vide spatial dans les vaisseaux. Mais ces images leur avaient semblées incongrues, issues d’une autre époque. Moi même y avait difficilement cru au départ, et puis j’avais compris. Je n’étais pas un messager des dieux, j’avais juste reçu une commmunication télépathique des survivants de la planète vaincue, qui essayaient probablement d’attirer des secours venant d’une autre planète. Mais nous ne pouvions rien pour eux, nous mettre le couteau sous la gorge était déjà un trop gros effort. Heureusement, l’idée du sang semblait resurgir de l’inconscient de mes concitoyens. Dans l’immédiat, c’était plutôt une mauvaise chose, mais la survie de la race négligeait les sacrifices individuels.
Des halètements sourds devant ma porte, le cliquètement d’une clef dans la serrure. Des rires éthyliques étouffés. Ils devaient déjà rêver de m’arracher mes pédoncules, de brûler quelques pseudopodes, voire d’enfoncer quelques aiguilles bien acérées à travers ma couche protectrice de graisse. Puis, le silence, et une phrase doucement susurrée par la voix enjoleuse de mes anciens amis.
«Où est-ce-que tu te caches Haendre?»