Elle nous a permis de se rencontrer,
Cette magie des pierres de lune
Dont le pâle reflet fumé me rappelle son regard,
Lui, brûlé par les Larmes du Soleil.
Sybille
Voluptueusement, ils virevoltaient dans l’atmosphère lourde et blanche, valsant derrière les carreaux embués de la chambre de Sybille. Aubegrise sur ses genoux, elle suivait attentivement la chute lente et tourbillonnante des premiers flocons de neige de la fin d’automne. Seuls les ronronnements du chat et le crépitement du brasero combattaient ce silence cotonneux du temps de neige ; silence dans lequel tout semble ralenti et lointain. Pourtant, le château s’animait dans ses couloirs, ses chambres et sa cour. Sybille n’avait pas attendu le réveil des domestiques. Elle savait que les chutes de neige pouvaient très bientôt s’arrêter ou se transformer en pluie.
Sybille leva gentiment Aubegrise de ses genoux, malgré ses vifs gémissements de protestation. Elle retira sa chemise de nuit pour enfiler une chaude sous robe en laine par-dessus laquelle, une robe d’un blanc immaculé. Elle chercha dans son coffre des épingles en argent pour attacher ses cheveux mal peignés. Elle y trouva un bracelet orné de pierres de lune, celui de Sharah. Sans hésitation, le bijou finit à son poignet. Un peu grand, mais qu’importe. Chaussettes et bottes aux pieds, Sybille sortit de sa chambre et descendit aux cuisines, suivie de près par la chatte grise.
Si le froid s’était immiscé dans l’entrée et les couloirs, les cuisines restaient chaudes et confortables. Trois cuisinières et un marmiton préparaient les divers petits-déjeuners de la cour. J’ai bien trop faim pour attendre mon tour, et ils m’ont l’air gentil, eux. Une des trois femmes, sèche comme une trique, sourit à Sybille en la voyant : « Ben alors, petite demoiselle ? Aurait-on faim, non pas ? T’es bien trop mignonne pour te laisser sans rien dans le ventre, alors qu’il fait un froid d’hiver, ma parole ! » Sybille affichait un visage souriant, mais triste à la fois, inspirant une certaine pitié. « Madame, fit-elle d’une petite voix, mon chat se sent le ventre vide aussi. N’auriez-vous rien pour elle, je vous prie », finit elle, dans un langage un peu forcé.
« Ah, te l’aurait pas dit dans l’oreille, l’animal ? Ahaha. Bien il me reste un peu de truite de la veille, c’est bon pour les minets ça ! Jacob ! » cria t’elle dans l’autre pièce, alors qu’elle émiettait la truite dans un plat. « Jacob ! T’aurais de la brioche aux raisins du jour, non pas ? Pour une petiote là ! »
Un petit homme un peu rondelet apparut dans l’encadrement de la porte. Il souriait à Sybille, bien que quelques dents lui manquaient. Jacob portait un panier rempli de parts de brioche tressée, aux raisins et aux amandes douces, ainsi qu’un pot de crème. Oooh le régale ! Le festin ! Après plusieurs remerciements enthousiastes, elle avala plusieurs parts de brioche, tous dégoulinants de crème, alors qu’Aubegrise lapait le plat qui avait quelques temps plus tôt contenu les restes de la truite. Sybille le prit pour y verser un peu de crème, qui ne tarda guère plus à disparaître.
« Vous avez vu qu’il neige là ? demanda t’elle entre deux gorgés d’un cidre au miel
-Oh que oui, on a pu voir, répondit la grande perche. C’est parfait pour conserver mais ça va pas durer longtemps, non pas ! Demain, on verra le blanc que sur Arban. En attendant, le jardin sera embourbé cet après jour !
-La cour ? fit Sybille. Elle est toujours pleine de boue et de crottin.
-Nan, petite demoiselle, je parle du jardin de la petite du Duc, là bas, au fond du couloir. On a un accès pour le jardinier, vous pensiez que le jardin, il se faisait tout seul, non pas ? Et puis fallait bien arrêter l’eau de la fontaine, sinon on a tout qui pète, je vous dis. Mais, si vous voulez aller le voir, faut pas avoir peur, vous savez. »
Il n’en fallut pas plus à Sybille pour se lever de table, et courir vers la porte, tout au fond du couloir. L’air était de plus en plus frais. La porte s’ouvrit sur un monde de blanc et de silence, sous la présence monumentale du logis. La porte était cachée sur un des côtés du logis, si bien qu’elle n’était pas visible depuis le jardin. Les flocons continuaient à tomber, s’écrasant au sol sans un bruit. La neige avait tenu, et elle recouvrait encore les dalles, les massifs et les arbres. Sybille, toute gaie, courut dans la neige, agitant les bras, comme pour attraper ces étoiles de glace. Aubegrise, qui s’était risquée à marcher sur ce sol gelé, se pelotonner désormais sous un banc, là où l’humus était resté sec, plus chaud.
Le verseau de la fontaine était lui aussi sous un manteau blanc, mais l’eau n’était pas gelée. Sybille remarqua des pas dans la neige, assez rapprochés. En regardant bien, ils venaient de l’escalier qui menait aux appartements de Sharah. Le cœur de Sybille s’excita à l’idée de revoir la jeune fille aveugle. Surtout que les traces dans la neige n’allaient que dans un sens, Sharah est dans le jardin. La petite Fléseau regarda vers le Nord et l’aperçut, là, accroupie dans la neige. Vêtue d’une splendide robe rouge, aux plis marqués de fil d’or, et bordée de fourrure blanche. Ses longs cheveux noirs étaient cachés, sauf deux mèches, sous un chaud bonnet assorti. Ses mains nues, rougies, modelaient la neige, lissant les arrêtes et creusant les traits d’un homme de glace. Sybille resta stupéfaite devant la maîtrise de Sharah, qui pourtant était bien aveugle.
Cherchant un prétexte pour l’approcher, Sybille se souvint qu’elle portait le bracelet de pierre de lune au poignet. Elle se décida, mais fascinée par Sharah, elle ne fit pas attention où elle posait les pieds, et une racine sous la neige la fit se vautrer juste derrière la fille aveugle. Cette dernière se leva brusquement, cherchant vainement à savoir ce qui se passait. « Qui va là ! s’exclama t’elle, d’une voix profonde et un peu rauque, de celle qui ne s’exprime que rarement. Vous n’avez pas le droit d’être ici quand j’y suis. Partez !
-Je suis désolée, vraiment désolée. Je suis tombée, » s’excusa Sybille, à peine relevée, encore couverte de neige. « Je ne voulais pas vous déranger, mais… mais je devais vous rendre ceci. » Elle retira le bijou de son poignet et le tendit à Sharah, qui cherchait à comprendre. Sybille réagit. « Vous permettez, je vous le donne. » Sybille prit la main froide et presque gercée de l’aveugle, et lui posa dans la paume le bracelet. Son visage changea, s’apaisant d’un coup. « Mes pierres de lune… Merci, infiniment. » Ses yeux morts exprimaient une immense gratitude, moins pour le bracelet que pour le geste de Sybille. « Je te remercie, et te demande pardon. Les gens… les gens me pensent maudites, et je n’aime pas les sentir près de moi. Ils veulent m’oublier, alors … je fais de même. Tu es la première, à ne pas me voler. »
Sybille observait son visage, si triste, si désireux d’une vie meilleure. Ses mains sont si froides, et ses lèvres bleues. « Depuis combien de temps es-tu dehors ?
-Je ne sais pas, mais j’ai froid, mes mains me font mal. Mais je dois finir ma statue de neige. J’ai besoin de la finir.
-Tu continueras plus tard, insista Sybille. Rentrons, tu vas vraiment être mal.
-Je… D’accord, mais si tu restes, avec moi, heu… comment est…
-Sybille, répondit elle en riant. Je viens de Valgrive.
-Oh, Sybille. Alors, Sybille de Valgrive, voulez-vous bien me raccompagner à ma chambre ?
-Bien, ma Dame Sharah. Si je peux prendre votre bras.
-Merci, le gauche. »
Ainsi, Sybille guida la princesse à travers le jardin, alors même que la neige devenait pluie, effaçant dans peu de temps ce manteau blanc éphémère. L’escalier était rude à monter, et elles se retrouvèrent tremper toutes les deux avant d’avoir gagner les sombres couloirs de cette aile du logis. Sharah indiquait quelles directions prendre pour regagner sa chambre. La pièce offrait une douce chaleur de feu de cheminée, dont l’âtre pouvait contenir pas moins de cinq hommes debout. La chambre était encombrée de vêtements, de sculptures en glaise, de panneaux de bois peint aux dessins élégants et inhabituels. Le lit n’était pas fait, les draps traînant ici et là, les robes dépassant des coffres mal fermés. On pouvait même remarquer la cire accumulée sur les chandeliers. Ce n’est certes pas là une chambre de princesse ! Près des fenêtres aux croisillons embués, deux longs bancs garnis de coussins tentaient la fatigue de Sybille. Sharah lui lâcha le bras, se dirigea vers l’un des bancs et l’ouvrit pour en sortir cinq épaisses couvertures et lui en tendit deux. Avec l’hésitation de l’aveugle, la fille du Duc s’affala près du feu, sur un tapis aux couleurs chaudes. « Sybille, pourrais-tu regarder près de mon lit, tu trouveras un bocal en grès avec des gâteaux à l’intérieur, tu peux le rapporter, si tu veux bien. »
Ceci fait, Sybille s’agenouilla près d’elle, et ensemble, se restaurèrent sans retenu aucune, malgré la copieuse collation de Sybille, à peine trois-quarts d’heure auparavant. La princesse retira son bonnet, laissant les longues boucles noires de ses cheveux tomber autour de son visage rosi.
« Dis-moi, Sybille, commença Sharah, brisant le silence de sa voix cassée. Etait-ce toi il y a quelques jours qui m’a suivi dans le jardin ?
-Oui, répondit elle timidement.
-Donc tu as du me voir pleurer, n’est-ce pas ?
-Je suis désolée, Sharah, j’ai été trop curieuse.
-Je n’aime pas qu’on me voit pleurer, tu sais, dit elle tristement. Mais je n’arrive pas à m’y habituer.
-Huum… comment… en fait j’aim… comment tu es… » La curiosité de Sybille surpassa sa retenue. « Comment tu es devenu comme ça ? Je veux dire aveugle, je…
-Je… tu sais je n’en ai jamais été certaine. Je me souviens juste d’un ballade à cheval, et que je suis tombée. Puis on m’a retrouvé aveugle. J’ai entendu Amboise, le médecin, parler des Larmes du Soleil. » Sharah tordait nerveusement sa couverture. « On m’aurait fait couler des Larmes du Soleil dans les yeux, pendant que j’étais inconsciente après ma chute. Mon père a parlé d’attentat contre lui, les nobles n’en ont jamais rien su, ma mère, quand elle a su, juste après avoir découvert qu’elle était enceinte, a refusé de me voir, sous prétexte que l’émotion mettra en danger l’enfant qu’elle porte. » Une larme blanche roula sur sa joue, ses yeux se fermaient plus souvent, comme pour éponger les gouttes qui restaient.
« Je… Sharah, mais c’est quoi les Larmes du Soleil ?
-Oh… Personne n’a voulu me le dire, sinon Amboise. Lui a prit soin de moi. Mais il connaît ça, la douleur, le pauvre… Les Larmes du Soleil, c’est un liquide que l’on trouve dans les glandes de dragon.
-De dragon ! fit Sybille plus fort qu’elle ne l’aurait voulu. Mais ça existe pas, les dragons, non ?
-Non, plus maintenant, avant à Selvie, mais plus maintenant. Cependant on trouve de tout sur les marchés du grand Empire, à Sise ou à Selvie. Il devait venir de là bas, celui qui m’a fait ça. Il me semble parfois me souvenir de ces traits, mais j’ai peur de rêver, de me mentir. Comme je ne pourrais pas le reconnaître, j’essaie de le modeler, mais je ne suis jamais satisfaite.
-Ah, alors, l’homme de neige, c’était lui, conclut Sybille.
-Oui, et les statues de glaise que tu vois dans la chambre aussi. »
Sybille se leva pour les contempler de plus près. Malgré quelques différences, l’homme restait grand, avec une bonne carrure, les cheveux courts, et un visage mince. Quoi de plus banal, au fond. Par contre, les peintures sur bois sur le côté attirèrent l’œil de la fillette. Quatre panneaux de bois présentaient des motifs mauves aux contours incertains, peints sur l’enduit nu.
« J’aime bien tes peintures, Sharah
-Oh, c’est gentil, remercia t’elle en se levant. J’avais une façon particulière de peindre… à la fleur.
-A la fleur ? C’est comme une brosse ?
-Non, avec une fleur. »Sharah approcha d’un panneau, puis caressa la peinture. « J’utilisais des iris fanés que j’appliquais directement sur l’enduit. Il m’en fallait beaucoup, tu sais, mais cela donne de beaux coloris violets.
-Mais tu ne peins plus alors que tu sculptes ? s’enquit Sybille, toujours curieuse face à cette étrange jeune femme.
-Non plus, souffla Sharah. Il faut sortir pour cueillir les fleurs, et je ne sors plus que dans mon jardin, et puis, l’hiver arrive. -Mais sors ! Avec moi, je t’emmènerais sur la colline, tu pourrais t’asseoir sur mon trône, fit la petite Fléseau, espiègle. -Tu le connais ? s’étonna l’autre. Tu as vu les statues, et le trône ? J’allais y jouer, avant.
-Alors, nous y retournerons ensemble, demain, ça te dit ?
-Je ne sais pas… Il faut que j’y réfléchisse, comprends-tu ? » L’enthousiasme de Sharah s’effaça devant la fatigue et la lassitude. Elle s’assit au bord de son lit, contemplative devant la fenêtre dont les carreaux étaient battus par la pluie.
« Sybille ? fit elle avec une petite voix.
-Oui ?
-M’aiderais-tu à dessiner le visage de celui qui m’a pris mon innocence et mon bonheur ? » demanda t’elle en se tournant vers la fillette. « Tu serais mes yeux, pour modeler son visage, pour le dessiner.
-Je… veux bien essayer, mais …
-Sybille, voudrais-tu devenir mon amie ? »
Sybille se leva et s’assit près de Sharah, lui prit la main et la regarda, cherchant une étincelle dans ses yeux morts. « Oui, si tu me promets de ne plus rester cachée. Je te présenterais Neil, puis Marta. Ils sont très gentils.
-Alors oui, je te le promets, et tu ne me laisseras jamais seule. »
Les deux filles restèrent là, devant la fenêtre, à se raconter des souvenirs heureux. En fin de matinée, Sharah, exténuée, s’endormit. Sybille la laissa seule, dans cette chambre isolée des autres. Mais pas pour longtemps, car elle avait une promesse à tenir, et une amie qui comptait sur elle.