Chapitre 9
Du vin au conseil
Une journée qui s’annonçait si plaisante :
Le plaisir des arômes et du vin
Fut de bien courte durée, pour l’ennui qui s’ensuivit
A écouter ses seigneurs pleins d’orgueil.
Rose Fléseau
Rose avait laissé Aileen et Sybille dans le salon et s’était rendue dans sa chambre pour s’habiller de son lourd manteau vert, par dessus sa robe bordeaux au col montant. Elle attacha ses tresses en chignon à l’aide de trois peignes de bois de rose ouvragé. Elle ferma la porte de sa chambre à clef puis descendit dans l’entrée. Là, Sista la joviale et Alya la mesquine attendaient, vêtues du bleu de leur fonction. Alya affichait une mine grincheuse et prenait une attitude impatiente, presque insolente, quand elle vit Rose arriver. « Et bien, Alya, vous allez sourire un peu plus en ma compagnie, si vous ne voulez pas descendre au Havre à pied, menaça Rose. » La suivante grogna un oui de consentement forcé : elle n’avait aucune envie de faire deux kilomètres dans le froid, elle qui était déjà obligée de suivre sa maîtresse dans la moitié des caves de la capitale.
Une voiture légère, tirée par un seul cheval massif, attendait dans la cour animée où la valse des services avait repris depuis bien tôt le matin. Montées dans la cabine, les trois femmes semblaient plonger dans leurs pensées durant le trajet ; Sista chantonnait doucement un refrain qu’elle avait entendu dans les cuisines tandis que Rose faisait tourner entre ses doigts la rose d’argent pendue à son cou, songeuse. Ce fut avec surprise qu’elles découvrirent la ville plutôt calme et sereine, sans toutefois nier la rumeur environnante. Le conducteur les déposa devant la boutique de la Myretreille.
La veille, Rose avait scrupuleusement examiné, satisfaite, la liste que Ron lui avait remise au départ de Valgrive, charmant enfant. Le nom des sept meilleurs négociants du Havre avait été griffonné sur le vélin froissé : les commerces Haies-d’or, Vilegain, Myretreille, Arsun, Grivelois, la compagnie du Grand Sud et la compagnie des Vins d’Ombre. Elle connaissait les deux compagnies, qui avaient des comptoirs sur le territoire des deux empires ; et les maisons Haies-d’or, Vilegain et Grivelois pour être originaires du Nord et de l’Est des Vaux Gris. Ron avait annoté Myretreille et Arsun : la première était d’Aval, l’autre de Wyzen ; toutes les deux proposées les vins les plus appréciés de Sise et de l’Empereur.
Avant d’entrer dans l’élégante petite boutique, à la devanture garnie de bouteilles de vin rouge et blanc, Rose se tourna vers Alya, qui n’avait pas décrispée depuis le château : « Bien ma chère, commença t’elle acerbe, votre compagnie me navre parfois, donc pour cette boutique, je vous demanderai de rester dehors. Je vous prendrais avec moi pour la prochaine si vous affichez une autre mine que celle-ci. » Alya ouvrit la bouche pour rétorquer mais Rose et Sista se glissèrent dans le magasin, accompagnées par le tintement de la cloche au-dessus de la porte. A l’intérieur, la couleur dominante, le rouge, recouvrait la plupart des étagères, mariée avec le jaune et le vert, un peu criard à mon goût, mais après tout… Car le plus important pour Rose étaient bien les fûts, les tonneaux et les bouteilles qui s’alignaient devant ses yeux intéressés, et le regard bienheureux du marchand, qui venait à elles, les bras écartés en signe d’accueil.
« Bienvenue ! Bienvenue ! dit-il, accompagnant ses paroles de gestes larges. Venez-vous pour le vin ou pour les épices ? Ou peut-être bien pour les deux, ma foi je vous dis, car je connais des mélanges qui feraient pâlir de jalousie les alchimistes et rougir vos joues et votre nez, si vous me pardonnez.
- Mais je suis là pour ça ! s’étonna Rose, tout sourire. Croyez-moi, et montrez-moi vos trésors, oui bien j’irais voir vos concurrents.
- A Dame, vous savez parler aux Avalois. » Il passa derrière le comptoir et ouvrit un placard, d’où s’échappèrent d’exquises senteurs épicées. Sista sentit sa tête tourner tant les flagrances envahirent la boutique. « Ahh, sentez-moi ça, mes belles dames. Les plus précieuses épices de Primaube, des meilleures sélections, savez-vous ? »
Trois quart d’heure s’écoulèrent sans qu’Alya ne vit ressortir Rose et Sista. Bougonnant, elle trépignait sur les pavés lisses devant le magasin, ne sachant si elle pouvait se permettre de s’asseoir dans le chariot. La rue, toujours plus calme avec un ciel toujours plus chargé, s’anima du bruit d’un cheval au trot. Le cavalier, aux armes de Valgrive, se révéla être l’Ours.
« Vous êtes Nadia, c’est cela ? Vous accompagnez notre dame Rose, je me trompe ? lui demanda t’il, après un bref salut.
-Mon nom, Andel, est Alya et non pas… autre chose, fit elle sèchement. Et ma maîtresse se trouve à l’intérieur, et je doute que votre arrivée la réjouisse, entre nous. Et d’ailleurs, pour quelle raison êtes vous ici plutôt que là-haut ?
-Voyez-vous, ma grosse dame, lâcha t’il sur le même ton qu’Alya, ceci, je n’ai ni la possibilité et encore moins le plaisir de vous le dire. »
Descendu de cheval, il passa devant Alya, soufflée, et entra dans le magasin. Il y trouva une Rose joyeuse, et un brin imbibée. Cependant, il ne lui fallut que quelques instants pour reprendre contenance devant son sergent. Erwan s’approcha d’elle et lui glissa à l’oreille : « Le Duc réunit un conseil de crise, l’Empire se fait plus que pressant à notre encontre, à ce qu’il a bien voulu me dire. » Rose le regarda inquiète, puis souffla, lassée : « Faudra t’il toujours qu’ils me contraignent et m’ôtent mes seules joies… pour ce qu’ils ont à dire, de surcroît. »
La vieille femme leva ses yeux pour croiser ceux d’Andel, puis ils quittèrent le marchand, à qui Rose avait promis de revenir le lendemain, « sans faute ». Ils sortirent et trouvèrent Alya déjà installée dans la voiture. Rose aidée de l’Ours et de Sista y monta, sans même daigner un regard à sa suivante. « Et bien ma fille, il va falloir revoir votre éducation ou bien se séparer de vous.
-Madame, je… disons… Oh ! Savez-vous ce que Andel a pu me dire, c’est tout…
-…Bonnement inintéressant à vrai dire, Alya ! Quand bien même aurait-il mis en doute votre conception légitime que je ne m’y intéresserais pas. Aller, cochet ! »
Jusqu’à son arrivée dans la salle du trône, l’inquiètude de Rose n’avait cessée de l’assaillir avec toujours plus d’intensité : il eut fallu que l’affaire soit des plus graves pour que le Duc demande son concours en tant qu’unique représentante de Valgrive au Havre. Et d’ailleurs, que fait donc ma bru pour n’être toujours pas de retour de Vivebrise.
La grande salle résonnait déjà des murmures des premiers prévenus. Les tables à tréteaux étaient déjà dressées, face au trône. Les hérauts, portant les couleurs des familles, surplombaient la salle depuis la tribune. Les membres éminents de ces maisons s’attablaient progressivement, tout en bavardant. Dans l’exécration que Rose avait pour le marquis Ruthin de Cigne, elle remarqua dès son entrée son puîné, Horas de la maison Bocca. Elle n’hésita pas une minute à se tourner vers les armes bleues et vertes des Orpad de Bouton, ses amis de toujours. Elle y reconnu Deirdre Orpad, la femme du comte Riquier. Blonde et pâle, elle semblait malade, emmitouflée dans ses fourrures de Dambre. Elle la salua, pour le plus grand bonheur de Deirdre. Elles discutèrent très peu de temps de ce qui pouvait bien se passer ; en effet, l’intendant Haussen annonça la venue du Duc.
Wilburn arriva par l’arrière, accompagné d’un page et d’un homme élancé, brun, et habillé à la mode d’Entreaux. D’une voix puissante et autoritaire, le Duc s’affirma : « Asseyez-vous, tous. Je vous présente Kéranel de Montpuissant, légat de notre Sérénissime Pontife Suriel IV… qui a quitté ce monde depuis maintenant deux semaines. »
L’annonce du Duc secoua l’assemblée, Rose elle-même tressaillit, presque incrédule. Malgré tout, du coin de l’œil, elle aperçut comme un sourire aux lèvres de Kéranel. S’amuse t’il de notre surprise, ou bien se réjouit il d’autre chose encore… Quand un calme relatif revint parmi les nobles, la voix du Duc s’imposa à nouveau : « Depuis ces deux semaines les conseillers du Pontife cachent sa mort à la Curie et surtout à l’Empire. Vous avez sans doute déjà entendu les rumeurs qui colportent le désir de l’Empereur de s’attribuer le titre de souverain pontife, et bien il pourrait sans peine se présenter de force aux élections du Grand Conclave.
-Il pourrait également se permettre tant d’autres choses, lâcha Kéranel, alarmiste. Il pourrait fournir des trésors aux maisons d’Entreaux, pour qu’elles continuent plus intensément leur guerre, retardant l’élection de notre souverain.
-Ou bien encore, reprit Wilburn, déclarer une guerre ouverte aux nations de l’ancienne Empire du Nord. Le blocus de la République de Thélèmes nous le suggère que très explicitement. L’Empereur est conscient qu’il risque la guerre, en retenant les divers émissaires, les nôtres, comme mon propre frère, et ceux du Cyn. »
Comme toute l’assemblée, Rose était tournée vers le Duc, dont les traits durs et droits laissaient transparaître une profonde inquiétude, mais aussi une sérieuse détermination. Les rides naissantes sur le tour de ses yeux et son crâne qui se dégarnissait le vieillissaient d’autant plus. Heureuse est la venue de l’héritier, s’il survit à l’hiver.
« A vous entendre, sire, l’Empire pourrait très bien attaquer les Vaux, c’est cela ? exposa Horas Bocca, sceptique.
-Oui, Bocca, ce sont bien là mes propos. Et mes inquiétudes.
-Mais voyons, excusez moi, mes c’est insensé, ce que vous dites ! reprit le fils du marquis Ruthin, sous le regard passablement agacé du seigneur du Havre. Messires, je m’explique : nous n’avons jamais été ouvertement opposé à l’Empereur, même quand il annexait Fergard et Primaube. Et puis, notre soutient à Entreaux est toujours resté relatif, » finit-il, riant presque.
Avant que le légat n’intervienne sur les dernières paroles de Bocca, le jeune sieur de Grige, Hernan, de la maison de Lips, assis à la gauche direct de Rose, se leva pour protester, surprenant celle-ci. « Parlez pour vous, Horas, ou pour votre père. Cigne ne s’intéresse qu’à elle-même et à ses intérêts. Grige, comme Bouton d’ailleurs » il jeta un regard à Deirdre Orpad « restent les alliés du Cyn et d’Entreaux. Et également dans ses heures difficiles la République. Nous avons d’ailleurs envoyé plusieurs navires de ravitaillement à Thélèmes il y a quelques semaines…
-… qui d’autre part ont été coulés, lâcha Kéranel. » Hernan, se tourna, bouleversé, vers le légat. « Ne faites pas cette tête là, voyons. Vous vous en doutiez bien, non ? Ou alors vous êtes un inconscient. L’Empire se moque bien de savoir d’où proviennent les bateaux, et encore plus de savoir pour quelles raisons ils sont là bas. Il les coule sans distinction, parfois même dans les récifs des îles d’Aigue, sur vos propres zones maritimes. » Un silence pesa sur l’assemblée. Rose restait stoïque toutefois, comme d’ailleurs Horas Bocca. Une crise s’amorce, aux conséquences probablement inévitables, et lui garde une confiance sans faille. Comme si l’argent pouvait le protéger de l’Empereur. Bien au contraire, mon jeune idiot, bien au contraire…
« C’est pour cela que je vous ai fait appeler, reprit le Duc, et que le légat Kéranel est présent, malgré les obstacles des agents du Sud. Une flotte est partie de Fergard et au moment où je vous parle, passe bien trop près de Wyzen. L’empereur Léorn compte sur Le Cyn, sur Entreaux et sur nous pour garder chacun sa position, espérant qu’aucun ne bouge si l’un était attaqué. Il tient Thélèmes, donc l’argent du Nord ; et malgré les promesses du Cyn, si nous sommes attaqués, ses armées ne décamperont pas de leur territoire.
-Mon doux frère, coupa Dyane, l’épouse du frère du Duc, croyez vous vraiment que l’armada au Sud s’en prendra à Wyzen. Peut-être ne va-t-elle que contourner les Vaux Gris pour renforcer l’embargo sur la République ? » La brune et encore belle lady Dyane semblait être écrasée par le poids de l’angoisse, pour son mari comme pour sa ville. « Ils ont déjà mon époux ! Je refuse qu’ils me prennent mon peuple, ma ville ! Votre flotte, mon frère, est à Wyzen, ils n’auront pas la folie, ni le courage de s’approcher du port !
-Hélas, le tiers de ma flotte y mouille. Et l’armada de Fergard est plus puissante. Une partie des navires en réserve à Aval est partie hier matin, mais ils arriveront trop tard en cas d’offensive. » Le page près du Duc lui glissa quelques mots à l’oreille. » Je me dois d’ailleurs de mettre fin à ce conseil. Réfléchissez tous aux solutions envisageables, aux pires comme aux meilleures. »
L’assemblée se leva, la salle s’emplit des commentaires parfois enflammés de certains nobles. Rose aperçut Horas Bocca s’évader tranquillement, nonchalant. Wilburn s’approcha d’elle, la saluant du chef.
« Dame Rose Fléseau, débuta t’il, je sais que vous attendiez l’arrivée de Vivyane, la fille de votre fils dans la journée. Malheureusement, le déluge d’hier a fait grossir l’Histrion et l’Ivre, rendant les chemins depuis Vivebrise impraticables. Je la vois également mal gagner Wyzen par bateau, dans l’état actuel des choses. Il en est de même pour votre fils et votre petit fils. L’Automne gonfle avec les crus de l’Histrion et de l’Ivre, Valgrive, comme Bouton d’ailleurs, sont coupés du Havre et de Cigne.
-Je le regrette, répondit Rose. Je serais donc prête pour l’hommage à votre enfant. Tout comme mes petites filles d’ailleurs. Après tout, la parole d’une femme aurait-elle moins de valeur que celle d’un homme ? Et par Alvya ! Comment se porte notre douce reine Owena ?
-Justement, elle supporte mal l’enfantement. Le terme approche, selon les sages-femmes, et il risque de lui être mortel, comme à l’enfant. »
Plus encore que l’état diplomatique alarmant, la santé de sa femme l’angoissait très visiblement. Depuis l’accident inexpliqué de Sharah, la peur de voir sa famille souffrir l’étreint trop souvent, il doit garder en tête l’intérêt des Vaux Gris en priorité !
Sur ce, le Duc repartit à ses affaires, et Rose aurait préféré repartir aux siennes. Mais une averse lui fit abandonner l’idée de continuer l’excellente dégustation dont elle était encore sous l’effet, malgré les préoccupantes nouvelles. Il me faudra aussi annoncer à Aileen et à Sybille que leur mère ne pourra pas nous rejoindre ici. Ma pauvre Sybille va en être bouleversée. Montée dans sa chambre, seule, elle découvrit sur la commode un tonnelet accompagné d’un mot : Car je sais que cela vous aurait manqué signé Andel.
Alors que la pluie battait les carreaux, Rose dégustait assise près de la fenêtre ce velours aux arômes intense, se laissant aller à une ivresse libératrice, qui venait du Sud.