Chapitre 5 : Profession de foi
[Exode + 38 ans]
Un grand bureau feutré. Un vieux monsieur en train d'écrire. Et son secrétaire, qui vient avec un petit paquet.
"- Monsieur, un pli pour vous qui a été déposé par coursier, à l'instant…"
[Exode + 16 ans]
Il y a des moments où il faut savoir quand vous avez commis le crime sadique et irréfléchi de trop. Je vous donne un truc : globalement, si un jour, vous avez un village de trois cents personnes en train de vous poursuivre dans une forêt, c'est que vous y êtes. Vous vous dites "aujourd'hui, promis, c'est le dernier", et un soir, vous vous retrouvez dans la situation où c'est bel et bien le dernier.
A bout de souffle, je courais de toutes les forces qu'il me restait dans cette nuit noire, à peine troublée par la lueur des torches qui dansaient derrière moi. J'ai attaqué la mauvaise personne au mauvais moment, trop vite, sans réfléchir. Parce qu'elle semblait la mieux dotée. En tant que fille du chef du village, ça semble logique. Mais j'avais trop envie de tuer et de faire mal pour me détendre, pour oublier que je ne l'avais toujours pas retrouvée, que je ne la retrouverais peut-être jamais.
J'ai trébuché pour m'étaler dans un tas de feuilles. Je devrais peut-être abandonner maintenant. Après tout, ma sœur est sans doute morte, ma famille aussi, et j'ai fait ce que j'avais à faire ici. Vivre vite, mourir jeune… J'ai relevé la tête au bout de quelques instants. Une gigantesque bâtisse de pierre, visiblement illuminée. Une église, à quel culte, je n'en avais pas la moindre idée, et franchement a cet instant, je m'en fichais. Le bruit enflait derrière moi. Les pas, les armes qui s'entrechoquent, les grognements, les ordres. J'ai couru, encore une fois, une dernière fois. Et si cette porte était fermée, au moins je n'aurais pas raté ma sortie.
Mais elle était ouverte.
L'intérieur, éclairé de manière tamisée par quelques torches, était tapissé de velours noir et rouge. D'épais vitraux semblaient représenter fidèlement des scènes de débauches sanglantes. Au fond, une immense représentation d'une femme nue, nuque rejetée en arrière, au pied de laquelle se trouvaient un autel et une gigantesque coupe à hauteur d'homme. Je me suis rué dans le confessionnal. C'était la première fois de ma vie que j'y entrais.
"- Bonjour. Tu en as mis du temps."
Surprise. Une voix féminine, douce, chaleureuse. Et… Qu'est-ce qu’elle venait de dire ?
" - …C… Comment ça ? Qui êtes-vous ?
- Ton salut."
Un grand bruit. Ils frapèrent à la porte de la bâtisse. Il y eut quelques secondes de silence absolu avant que mon interlocutrice se lève. En écartant l'épais rideau du confessionnal, je pus apercevoir subrepticement son visage. Un visage d'ange noir, d'une beauté troublante, et un corps à peine voilé d'une longue robe sombre très ajustée. Je savais désormais où j'étais et pourquoi la prêtresse m'avait dit ça. Je l'entendis ouvrir la porte; puis des bribes de conversation. Visiblement, la prêtresse n'était pas très très populaire dans le secteur. La discussion dura quelques instants à peine, puis la porte se referma dans un grondement. Un bruit de pas se dirigeant vers mon abri de fortune. Mes doigts se crispèrent sur ma dague, prêt à dégainer. Mais ce n'était que mon interlocutrice, qui se réinstalla face à moi.
"- Bien, reprenons…
- Que leur avez-vous dit ?
- Ceux qu'ils voulaient entendre.
- Vous pouvez cesser de parler en charade oui ?
- Si ça te déplaît tant, va voir dehors, je crois qu'ils t'attendent."
Léger silence. Elle venait de me sauver la vie, la moindre des choses auraient été d'être plus reconnaissant mais après toute une demi-journée à m'être fait courser comme un vulgaire furet, c'est plus la fatigue qui parlait dans ma voix qu'autre chose. Je décidais de tempérer un peu mes ardeurs, tout de même.
"- Excusez moi, je suis…
- Je sais, Aelthan.
- …on va dire que je ne suis même plus surpris que vous sachiez mon nom après tout.
- Je connais ton nom, tes agissements, et ta quête.
- Une sorte de prémonition, c'est ça ?
- …On peut appeler ça ainsi."
Nouvel ange qui passait, si je peux utiliser cette expression vu la situation. Il y avait deux questions qui me brûlaient les lèvres, et je me surpris à me demander dans quel ordre je devais les poser. J'avais une voix grave, basse, en un mot, fatigué. Fatigué de courir, de me battre contre tout et surtout contre moi, sans que tout ça ait un sens.
"- Alors… Dites-moi ce que je dois faire maintenant. Et dites-moi où est ma sœur."
Elle eut un petit rire… Pas moqueur. Plutôt un petit rire de gorge, cristallin.
"- Vous au moins, vous allez droit au but. Je ne sais pas exactement où est votre sœur, et même si je le savais, c'est à vous de la retrouver. C'est votre quête. Je peux néanmoins vous rassurer sur un fait : elle est vivante. Quant à ce que vous devez faire, ce n'est pas à moi de vous le dire. Vous êtes à la croisée de deux chemins. Vous savez déjà où mène le premier. La dame d'Ébène peut vous en offrir un autre. Qui vous correspondra. Qui vous transcendera.
- Je… Je ne sais pas si…
- C'est le seul moyen que vous aurez de la retrouver. Vivant en tout cas.
- …et en quoi… Consiste le culte de Dorenovia exactement ? J'en ai déjà entendu parler mais je préfère être sûr que…
- Pour essayer de vous expliquer clairement, il s'appuie sur le plaisir et la souffrance. Ceux qui feront couler le sang en l'honneur de la déesse seront récompensés, que ce soir le leur ou celui d'autres. Le culte mêle la jouissance sexuelle et le plaisir délicat du mal. Je crois que tu vois très bien de quoi je parle.
- …c'est ce qui me mené à ma perte, mon addiction.
- Pas si tu apprends à la contrôler. Je sais que tu as du potentiel. Voilà ce que je te propose : je te laisse une chambre et de quoi te restaurer. Demain matin, si tu es encore ici, j'accomplirais le rituel baptismal."
J'ai eu courte hésitation avant de hocher la tête. Je me méfiais toujours des gens qui essayaient de m'aider, mais son discours n'avait rien d'hypocrite. La nuit porterait conseil et de toute manière, je n'avais rien à perdre. En sortant de la cabine, la prêtresse m'a conduite à ma couche du soir sans un mot. Physiquement, elle était effectivement une véritable invitation à la pratique de son culte, et ce ne sont pas les nombreuses marques de scarifications sur son corps que sa robe laissait transparaître qui me feraient penser le contraire.
J'ai avalé quelques fruits puis j'ai passé de longues heures les yeux ouverts à essayer de faire le point sur la situation, peser le pour et le contre. Je savais que ce n'était pas une décision à prendre à la légère, mais après tout, ce culte semblait déjà me correspondre parfaitement. Et s’il me donnait une chance de retrouver Aérie… Je devais tenter cette chance. Je suis enfin arrivé à fermer les yeux au milieu de la nuit… Pour voir ce que je n'espérais plus. Ma sœur. Elle me tournait le dos, mais je pouvais jurer que c'était elle. J'essayais d'aller vers elle, je l'appelais, mais elle ne semblait rien remarquer.
Le jour venait de se lever. J'étais assis sur mon lit, à fixer la porte avec impatience. Quand la prêtresse l'ouvrit enfin, elle me toisa du regard un instant avant de me lancer avec un petit sourire.
"Si vous êtes prêt… Accompagnez-moi dans la salle de cérémonie."
La salle en question était assez grande, carrée. Au centre se trouvait un autel auquel étaient attachées des chaînes très courtes et une grande coupelle. Dans le sol était gravé un grand quartier de lune, qui allait d'un bout à l'autre de la salle. La prêtresse m'attacha d'abord solidement poignets, chevilles et cou, avant de se déshabiller puis d'ôter mes propres vêtements. Je sentis ses lèvres et ses dents frôler ma peau à plusieurs reprises pendant le processus, ce qui m'obligea à un petit effort pour contrôler mes réactions… Puis le rituel à proprement parler commença, dans un langage que je ne compris pas exactement. La prêtresse parlait d'une voix forte et très dure, contrastant totalement avec celle qu'elle avait la veille. Se saisissant d'une dague, elle s'est d'abord ouvert la paume de la main, faisant tomber une seule goutte de sang en plein cœur du symbole sur le sol.
Puis, continuant ses incantations, elle se colla contre mon dos, puis enfonça profondément la dague dans chacune de mes épaules. Sous la surprise et la douleur, je poussais d'abord un petit cri, qui, à ma grande surprise, se changea rapidement en gémissement. Alors que je sentais le sang couler abondamment le long de mes jambes et inonder mes pieds, une vague de plaisir se mit à irradier tout mon corps en partant de mes épaules pour me plonger dans une sorte de transe qui me fit perdre tout contrôle sur mon corps ou mes réactions. La seule chose parvenant encore à mes oreilles était la voix de la prêtresse, qui semblait (elle aussi ?) possédée. La dernière chose dont je me souviens avant d'avoir perdu connaissance, c'est d'avoir aperçu à mes pieds que le quart de lune était désormais entièrement rempli de sang. Mon sang.
Un halo blanc de lumière. Ma sœur. Elle me regarde. Elle me sourit. Elle s'approche de moi, pose un doux regard sur mon visage. Je suis trop faible pour bouger un muscle, mais même si je le pouvais, je ne risquerais rien qui pouvait interrompre cette vision.
Je me suis réveillé quelques heures plus tard allongé dans le symbole au sol, la prêtresse endormie accrochée contre moi, nos corps couverts de sang et de diverses autres sécrétions. Visiblement le rituel avait aussi eu une phase sexuelle, mais je l'ai malheureusement ratée. Je me sentais totalement épuisé. Je relevais douloureusement la tête, pour remarquer que mon corps était couvert de griffures, de traces de morsures et suçons. Mais quand j'ai essayé bêtement de me relever en m'appuyant sur ma main…
"- Ouch !
- Mmmmh… Oh, déjà debout ?"
Elle semblait elle aussi épuisée, mais avait retrouvé son air si doux d'ange noir. Elle m'aida à me relever, me traînait presque à ma chambre. Elle banda mes épaules, puis me montra mon avant-bras gauche (ce qui ne fut pas sans me causer quelques douleurs supplémentaires). Un quart de lune d'un noir pur semblait s'être tatoué dessus.
"- Ca a marché… Tiens, bois, ça devrait te permettre de retrouver des forces…"
Et elle se mordit la lèvre jusqu'au sang avant de m'embrasser à pleine bouche. Et effectivement, chaque goutte de sang qui coulait sur mon palais était comme une goutte de potion qui revigorait chaque partie de mon corps. Rapidement, j'ai appuyé le baiser à mon tour, mordant sa lèvre un peu plus et suçant le sang qui s'en écoulait comme un véritable vampire…
[Exode + 38 ans]
Le village de Plaines-Azur était assez calme. Aussi il était très rare que son maire reçoive ainsi des plis par coursier. Une fois son secrétaire sorti, le vieil homme défit donc le cachet et la retourna sur la table, ses doigts n'étaient plus assez habiles pour récolter un petit morceau de papier. Mais outre une lettre, deux étranges objets rosâtres et ovales tombèrent sur la table. Il se saisit d'abord du mot, calligraphié dans une très belle écriture, mais dont le papier semblait tâché d'une sorte d'encre rouge fraîchement séchée.
"Merci, sincèrement, pour tout ce que vous avez fait pour moi. Je suis certain que je retrouverais ma sœur très bientôt grâce à la déesse. Et c'est un peu à vous que je le dois."
Le message était simplement signé "A." et un croissant de lune.
En bas de page était griffonné, plus rapidement visiblement :
"PS : elles furent toutes deux absolument délicieuses".
C'est alors qu'il reconnut avec horreur les deux objets roses. Deux doigts bagués, fraîchement coupés. Ceux de sa fille et de sa femme.
[Exode + 41 ans]
Une silhouette noire et encapuchonnée sembla glisser, d'un pas lent, à travers la forêt. Il traversa le village, semblant connaître parfaitement son trajet. Le seul son qu'on aurait pu repérer aurait été le frôlement de sa cape sur le sol de Terre, mais il faisait visiblement de son mieux pour passer inaperçu. Arrivé devant les escaliers des Cryptes, il détendit les marches avec la même lenteur. Une des succubes gardant la porte releva subitement la tête vers l'étranger, avec un petit sourire. Il releva simplement sa capuche, lui rendit son sourire et lui demanda, d'une voix douce et charmeuse.
"Si, par hasard, demoiselle Aérie est là… Dites-lui que son frère est rentré."