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Sujets concernés par ce texte : Science Fiction, Fantasy, Littérature
Type de document : Conte

     
  Il était une fois un petit garçon qui habitait dans une grande maison. Il vivait avec son papa qui était le plus grand papa du monde, sa maman qui mesurait comme son papa, son grand père et sa grand mère. Mais lui, malgré toute la soupe qu’il mangeait, restait horriblement petit, même en tirant très fort sur ses jambes. Désespéré, il fit alors une chose qu’il ne fallait surtout pas faire : le soir de Noël il pria le petit Jésus de le faire grandir. C’est alors que l’histoire devint dramatique…

Et pourquoi devint-elle dramatique ?

Parce qu’écouter un si petit garçon qui de plus croyait déjà en moi était bien le dernier de mes soucis. J’avais en cours une affaire des plus pressantes avec la Duchesse de. . . Oups, je m’égare là. Bref, je ne l’ai pas entendu. Ou plutôt pas la bonne partie de moi : il fallait que Luci écoutât la radio à ce moment là ! Il n’avait rien d’autre à faire, le pauvre. Oh, il aurait pu avoir beaucoup de succès s’il l’avait désiré, nous sommes très ressemblants vous savez. Parfois, lorsque nous sommes habillés de la même façon, il est très difficile de nous différencier. Enfin, les vices de la chair avaient fini par le lasser. . . Une orgie à droite, un adultère à gauche, ça va cinq minutes. Mais ça faisait deux milles ans que vous les lui aviez imposés ! N’importe qui aurait craqué. C’était inhumain ! Et comme il fallait bien quelqu’un pour s’occuper de la décadence et du vice, j’avais fini par me dévouer. . . Entre nous, et toute modestie gardée, je tiens bien mieux la route que lui. Marie peut comparer, vous n’avez qu’à le lui demander si vous ne me croyez pas.

Revenons en à notre histoire. Luci avait dernièrement repris goût à s’amuser de votre naïveté. Il était temps ! Je désespérais d’avoir réussi à corrompre le mal lui-même. Oh, ce n’étaient pas encore de biens vilains tours, mais ça valait mieux que rien. J’avais plaisir à le voir reprendre du poil de la Bête après une telle déprime. Après tout l’Enfer a toujours été ma meilleure pub, loin devant le Paradis. De plus, je commençais à sentir le poids des remords peser sur mes épaules à la force de corrompre le monde. Ne suis-je pas sensé absoudre les pêchés des peuples ? Les maintenir dans le chaos, les tenter et caetera, cela me posait un léger problème de conscience. Et puis il doit assumer son rôle un peu ! C’est par sa flemme que j’étais obligé de faire tout ça.

Je sais ce que vous vous dites : ce n’est pas bien de la part de Dieu de faire volontairement du mal aux gens. Mais si ni Luci ni moi ne le faisions, le monde entier connaîtrait le bonheur ! Plus personne n’aurait besoin de croire en moi puisque le Paradis serait sur Terre. L’Apocalypse, le Jugement, nul n’y porterait foi ! Et ce serait ma mort ! Ma fin ! Alors marche ou crève ? Et bien vous allez en souper encore longtemps du bon Dieu. Comprenez seulement que si vous souffrez, parfois, c’est pour mon bien. Et vous m’aimez tellement que vous me le pardonnerez volontiers, en attendant l’Éternité. Il suffit de se dire que je suis impénétrable, ainsi que mes voies, et vous verrez : la pilule passe beaucoup plus facilement.

Bon, je me suis de nouveau égaré. Interrompez-moi si vous voyez que parle sans cesse de moi et de mes problèmes. J’ai la sale habitude de me croire toujours le seul.

Reprenons-en à l’endroit où je m’étais arrêté.

Le petit garçon finit sa prière, le douzième coup de minuit sonna dans sa maison quand il me vît apparaître avec les trompettes, les chœurs et tout le reste. Ah ! Cher lecteur, je vois à la lueur d’intelligence qui s’est allumée au fond de vos yeux que vous avez compris qu’il ne s’agissait pas de moi. Malheureusement le petit garçon ne put s’en rendre compte lui. Sa seule réaction fut de tomber à genoux et de réciter toutes les prières qu’il connaissait.

Dès lors, son sort fut scellé, parce qu’il crût.

Pour croître Sat lui proposa un remède “made in paradise”, mixture ignoble à l’odeur révulsante qu’il avait concocté pour l’occasion à partir de mon engrais animal pour nuage. Malgré l’aspect révulsant de la boisson et un fumet caractéristique de fumier qui s’en dégageait, le gosse finit par boire (Sat a toujours été très persuasif). L’idée que je ne serai jamais assez fou pour aider quelqu’un ne l’a même pas effleuré une seule seconde. Il était alors trop tard pour intervenir. Il commenca à grandir, grandir, grandir, et ainsi de suite jusqu’à crever le plafond de sa chambre et finir par détruire sa maison. Il me fut assez difficile de camoufler l’espièglerie de Sat dans ces conditions, et la presse ne tarda pas à s’emparer de l’affaire, l’exposant au monde entier.

Certains demandèrent sa mise à mort, d’autres les traitèrent de monstres, et finalement une expertise fut demandée à la Science. Je vous laisse imaginer la difficulté de trouver un expert en “grandissement-incontrôlé-démesuré-et–prémâturé” . Après bien des expériences infructueuses sur le pauvre enfant il fut conclu qu’il s’agissait d’un humain parfaitement normal, à l’exception près qu’il était, je cite : “un peu grand pour son âge”. Puis laissant tomber la langue de bois ces chers savants avouèrent n’y rien comprendre, tout en refusant l’explication théologique par déontologie : tout peut s’expliquer.

Et la presse se déchaînait toujours : comment s’empêcher de le plaindre, lui qui désirait uniquement grandir, innocente victime du vilain Diable, ou du Bon Dieu allèrent-ils jusqu’à demander ! J’enrageais : quelle bande d’incapables ces scientifiques, ne même pas savoir reconnaître l’action d’un simple fumier !

Et les ennemis du rationalisme de monter à leur tour au créneau et de réclamer de tester leurs méthodes pour ramener “cette chère créature” à une taille digne d’un homme. Mais vu que j’étais d’humeur massacrante je ne prêtait guère attention à leurs jeux, et ils n’arrivèrent qu’à gaspiller du sang de coq ou d’agneau. Devant leur échec, ils s’aperçurent soudain d’une mauvaise conjonction planétaire qui démontrait sans équivoque qu’il leur faudrait recommencer dans un siècle pour réussir. Mais bien sûr. . .

J’arrêterais là la description des échecs qu’essuyèrent toutes les croyances humaines. Tout espoir de compréhension leur semblait refusé et beaucoup se tournaient vers moi comme vers leur sauveur. C’est alors que quelque chose que je n’avais pas prévu, que je n’aurai jamais pu prévoir se passa.

Je ne me souvenait plus à quel point les hommes peuvent être cupides et mauvais. Quel est l’abruti qui a sorti un jour que je l’avais fait à mon image ? Quelle prétention ! Jamais l’attrait du gain ne l’emporta sur la sainteté dans mes mœurs, en toutes occasions j’ai su garder mes distances et dans le cas contraire j’ai toujours pris mes précautions. Sauf une fois, je vous l’accorde, mais je m’en mord encore les. . . heu. . . Je m’égare à nouveau.

Les hommes sont trop cupides, j’en étais là je crois.

Un avocat ambitieux vit dans cette affaire sa fortune faite. Il proposa au petit garçon de porter plainte contre moi vu qu’il me jugeait responsable de son malheur, et que personne n’est au-dessus des lois sur Terre. Sa logique paraissait implacable : je l’avais escroqué, donc je devais le dédommager. Selon lui au Paradis j’étais seul juge mais ici bas, c’était la loi des hommes qui régnait. A son âge le petit ne réfléchit pas à l’aberration que représentait ce qu’on lui racontait et je me retrouvais accusé avec obligation de me présenter au tribunal sous peine de démontrer mon inexistence au monde. Les médias eurent vite fait de relayer la nouvelle, et bientôt la planète entière fut en attente de la révélation : existais-je ou non finalement ?

N’ayant pas le choix, je préparais mes affaires et me rendais au commissariat le plus proche. Si vous aviez vu la tête du flic quand j’ai décliné mon identité. . . c’était assez comique. Il a fallu que je lui sorte le grand jeu avec les anges qui chantent, la grande lumière et la fumée blanche pour qu’il me croie. Du coup il m’a passé les menottes et a annoncé à la presse qu’il m’avait capturé. Il me semble qu’il a fond sa secte par la suite.

Les plus grands avocats se sont empressés de me proposer leurs services, mais j’avais décidé de sortir le grand jeu : je déclarais que comme les plus démunis je m’accommoderais d’un avocat commis d’office. Quelle erreur ! La première chose que fis le défenseur de Dieu fut de me demander un autographe. Ça s’annonçait bien. . .
Finalement vint le jour du procès.

Il se déroula dans un amphithéâtre pour que les télévisions du monde entier puissent le filmer.
Comme saisi d’une inspiration divine (et pourtant j’étais l’innocence même), l’avocat de l’accusation dévia vite du sujet originel. Maintenant qu’il me tenait il n’allait pas me lâcher si facilement, il se devait de faire sa pub :
« Et les tremblements de terre ? Homicides peut-être volontaires ! Et les camps de concentration ? Non assistance à personnes en danger ! »

Ce foutu juriste se transformait en vengeur de l’humanité face au surnaturel, et j’eus une époque de doutes : me restait-il encore une place dans ce monde vindicatif ? Où étais l’amour de l’autre ? Ils ne pensaient qu’à eux. Ils m’ont même reproché d’avoir planté un pommier dans un jardin tombé à l’abandon depuis des millénaires ! Ils m’interdisaient même d’aimer les pommes et de vouloir les garder pour moi. . . Egoïstes.

Pendant ce temps Sat se marrait bien, éclatant de rire à chaque nouvelle accusation que l’on me portait. Bien sûr eux ne pas l’entendre et quand une fois qu’il m’eut poussé à bout je l’insultai et lui ordonnai de se taire ils me crurent fou. Ils faillirent demander une expertise pour vérifier si avec l’âge je n’étais pas devenu gâteux. Si mon avocat ne s’était pas élevé contre ils l’auraient sans doute fait. Je restai prostré : il n’y avait plus aucun respect pour les personnes âgées.

Tiens, mon avocat. . . Il menait son premier combat juridique. . . chaque parole franchissant ses lèvres m’enfonçait un peu plus. On aurait cru qu’il le faisait exprès. N’y avait-il donc personne capable de me défendre ? J’ai fini par lui ordonner de se taire, sous la menace de retenir contre lui tout ce qu’il dirait le jour du Jugement.

Le jugement, comme on parle de lui, finit par être rendu : je fus reconnu coupable et condamné. À perpétuité.
Et bien perpétuité c’est le cas de le dire !

Depuis sept cents ans que j’y suis ! Et tout le monde l’a oublié maintenant ! Alors s’il vous plaît, au lieu de prier mes statues, venez me chercher, juste à côté de vous ! Pensez à moi, soyez sympa, libérez-moi ! Je serais bon maintenant, je changerais, promis, j’ai appris ! Il faut me croire ! Il faut croire en moi. . .
 
     

 
par zouzou
le 31/05/2004
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