Chapitre III : Le Fou
Alexis fut le premier réveillé. Il activa le feu en remuant les restes de cendre et jeta dessus une brassée de branches. Il fit fondre de la neige et prépara du thé. Il réveilla Herta et ils burent la chaude boisson sans dire un mot.
"Il est temps de partir pour LordDruides", dit le jeune homme.
Ils attroupèrent leurs affaires et partirent, sans même se retourner, même en passant devant les restes de la ferme, même devant la sépulture de Jonathan. Alexis avait le cœur lourd, il n’avait pas connu son père en tant que tel que déjà celui-ci l’avait quitté. Il haïssait l’homme qui avait assassiné son père. Sans le connaître, il savait qu’il serait son plus farouche ennemi et il appréhendait la suite des événements.
Cela faisait une heure qu’ils marchaient et le soleil s’élevait dans un ciel sans nuage. Le croissant noir s’était encore élargi, et la température avait encore baissé. Les deux amis gravissaient une pente qui longeait une chaîne de montagnes. Celle-ci étendait des cimes, qui se découpaient dans l’azur du ciel. Le chemin montait toujours, et il était de plus en plus escarpé. Alexis, malgré sa bonne condition physique, peinait. Le nain serrait les dents, mais ne disait rien, trop absorbé par ses pensées. Tous ces évènements le perturbaient. Le chemin disparaissait derrière le sommet de la côte qu’ils gravissaient.
Alexis, qui était le premier, s’arrêta net, et s’accroupit. Le nain arriva à sa hauteur et fit de même. Devant eux, le sentier descendait sur environ deux cents mètres, avant de déboucher sur « La Calme Prairie ». Alexis tendit la main en direction de la paroi rocheuse. Une louve, tous poils hérissés, était acculée à celle-ci par un gigantesque ours. Les deux hommes étaient obligés de passer par ce chemin. Sinon il leur faillait faire un détour de plusieurs jours. Pourquoi cet ours attaquait-il une louve ? Alexis regarda et comprit. Aplati dans un fourré, un louveteau tremblait de terreur. Sa mère faisait tout pour détourner l’attention de la bête sauvage. D’un revers de la patte, l’ours éventra la courageuse qui blessée à mort, montrait encore les crocs en hurlant.
D’autres hurlements se firent entendre. Ils venaient du haut de la falaise, juste au-dessus du louveteau. Devant l’entrée d’une grotte, on apercevait plusieurs loups. Le reste de la meute était là, et regardait la scène du haut de la paroi. Leurs regards allaient de la louve aux deux humains. Ils ne savaient que faire, comme s’ils n’avaient plus de chef. Devant le courage de la louve, Alexis se mit debout et avança vers l’ours qui lui tournait le dos. Un silence de mort régna soudain, et l’ours sentant le danger fit demi-tour, la gueule ouverte, bavant et soufflant. Il battait l’air devant lui avec ses grosses pattes griffues, essayant d’attraper Alexis. Mais le jeune homme était agile, et il esquivait facilement les attaques de la bête. L’ours se tenait debout, et il dominait l’homme de plus d’un mètre. Alexis trébucha sur une pierre et il perdit l’équilibre. Le fauve se précipita sur sa proie, mais trop tard. Alexis, avait pris appuis, sur un rocher, et il frappa à mort l’ours qui eut un long râle. L’épée d’Alexis transperça de part en part l’animale qui s’effondra et ne bougea plus. La meute hurla, mais resta sur le piton rocheux. L’homme et la louve se regardaient dans les yeux. À cet instant précis, l’homme comprit que la bête allait mourir.
- Tu es brave ma belle, pensa Alexis.
- Je te comprends, entendit Alexis dans sa tête.
- Dans ma meute, on m’appelle la courageuse dit-elle entre deux souffles. Je vais mourir, promets-moi de protéger Suptil, mon dernier enfant, il est le seul descendant de notre grand chef « yeux bruns le courageux ». Tu as montré que tu avais un grand cœur, humain, tu dois être l’élu. Les miens s’en souviendront » dit-elle dans un dernier sursaut. Mais la flamme de vie ne brillait plus dans ces yeux Des longs hurlements retentirent, résonant de longues minutes, portés par l’écho.
- Herta, la louve m’a parlé ! dit Alexis
- Un loup ne parle pas, répondit le nain.
- Par la pensée Herta, elle m’a parlé par la pensée ! Me crois-tu ?
- Hoc, je veux bien te croire hoc, pourquoi ne te croirais-je pas, hoc, disons que tu as un autre don hoc.
Alexis se dirigea vers le louveteau, il leva la tête. La meute avait disparu.
"Je vais élever ce loup, j’ai donné ma parole."
Prenant le petit, il ouvrit sa veste et il l'appuya sur sa poitrine, laissant la tête dépasser par l’encolure restée ouverte.
"En route" dit-il, et ils repartirent en direction de « La Calme Prairie ».
Le soleil était au zénith quand les premières maisons de LordDruides apparurent au détour du chemin. La rue principale le long de laquelle se dressaient les bâtisses de bois était déserte. Seul un chien aboya à leur passage, sentant sans doute le jeune loup. La Maison de Claire est là, à droite, après la fontaine.
Tous les habitants, du faubourg étaient amassés devant le jardinet, qui entourait la maison de Claire et Joseph Bordais. Les personnes présentent, chuchotaient, où murmuraient, et les voix cessèrent avec l’arrivé d’Alexis. La foule s’écartait au fur et à mesure de sa progression. Que s’était-il passe ? Le dernier rang s’écarta. Alexis et Herta découvrirent une scène qui fit hurler le jeune homme.
"Mère !"
Il courut vers la dépouille sans vie de sa mère adoptive. Mais il ne put regarder plus longtemps la dépouille. Il détourna le regard devant l’atrocité des blessures que le corps dénudé de la malheureuse portait, et il vomit de dégoût. Comme Jonathan, elle portait les mêmes blessures. Il reconnut la façon de faire des Ombres. Herta le soutenait et il l’emmena à l’intérieur de la maison, qui était en dessus dessous. La malheureuse avait dû ramper à l’extérieur. Des traces de sang marquaient son passage sur le carrelage de terre cuite.
"Les Ombres de Barcalus cherchaient sûrement quelque chose", dit le nain, "mais quoi ?"
Le regard Alexis fit le tour de la salle qui avait été pour lui plus qu’une simple pièce. Il s’essuya les yeux pleins de larmes. Les doux souvenirs de sa jeunesse lui revenaient à la mémoire.
"Ta mère a écrit quelque chose avec son sang, là, contre le mur", indiqua Herta.
Il lit les mots à haute voix.
« Fuit Alex, retrouve ton père. » L’écriture avait été déposée d’une main tremblante. La mère d’Alexis avait dû souffrir pour écrire ces quelques mots.
Alexis était perdu, et son esprit était assailli par des questions sans réponses. Pourquoi tant de morts ? Pourquoi ses proches ? Que lui voulait-on ? Qu’avait – il fait de mal ? Que fallait-il qu’il fasse ?
Rongé par le chagrin, il tournait en rond. Son compagnon le prit doucement par le bras et l’attira au dehors. Il se dirigea vers la première personne qu’il rencontra et lui dit :
- Faite à Claire, une sépulture digne d’elle. Nous devons partir.
- Alexis pardonne, moi, cette hâte, mais nous devons faire vite. Il faut que l’on retrouve Joseph, Ton père adoptif avant les Ombres. Sinon il est perdu. Sais-tu où il est parti ?
- Non. Il devait aller à Frogeville, pour y commander de l’ardoise. Il doit réparer le toit d’un de nos voisins. Je ne sais pas, il y est peu être parti là-bas. Et ma mère, je ne peux pas l’abandonner ?
- Les voisins vont s’en occuper, nous, nous reviendrons plus tard, allez courage.
Les deux amis se mirent en route en direction de Frogeville. Le soleil commençait à décliner vers l’horizon rougeoyant. Ils marchaient vers le sud-ouest, entre les Chaînes du Col Blanc et les Hautes Chaînes, patrie d’Herta. La route où ils se trouvaient était la voie que tous les commerçants ambulants, les troubadours, les prêtres, empruntaient pour se rendre à Frogeville et à Castelmur. Après Frogeville, on y rencontrait moins d’attelages, car la voie du Fou comme on l’appelait longeait le Golfe sans Fond en traversant une partie des Terres Brûlées. Depuis quelque temps, des disparitions avaient été signalées, et il semblait que beaucoup de personnes avaient succombé à des attaques de créatures venues d’un autre monde.
Le nain avançait d’un bon pas, l’esprit occupé à ruminer les derniers événements, tandis que le jeune homme, se sentait investi d’une mission importante, dont il ne mesurait pas encore la portée. Ils ne pouvaient imaginer qu’une personne les surveillait. Tous leurs faits et gestes, étaient étudiés dans les moindres détails.
En effet loin de lui, au fin fond du Désert Sacré, dans le sous-sol de la Tour du Fou, un homme les épiait. Il était grand, impressionnant, avec une longue barbe grise. Sa houppelande avait la couleur du sable et il avait les cheveux qui lui retombaient sur les épaules. Difficile de lui donner un âge. Sa peau ridée, était tannée par le soleil. Il avait peut-être quatre-vingt-dix ans, mais ces gestes étaient alertes. Debout devant une grande vasque, il étendait les bras au-dessus en prononçant des paroles : » Ho brouillard du jour, ho, brouillard de la nuit, nuages dissipez-vous, laissez Harcil maître des éléments, voir l’élu approcher. » À ces mots l’eau de la vasque s’éclaira, et elle laissa apparaître l’image d’Alexis et d’ Herta. Avancez sans crainte mes enfants, pensa Harcil, avancez vers votre destin. L’antique prophétie est en route, rien ne l’arrêtera. L’homme à la houppelande regarda la surface du liquide. Tout va bien, je peux les laisser marcher tranquille, tout à l’air calme.
Il se retourna et se dirigea vers une grande table de chêne couverte de bols, de coupes, de bouteilles en verre. Il y avait aussi, une grande quantité de parchemins et grimoires. Un corbeau était perché sur le dossier d’une chaise. Le vieil homme le regarda.
- Hector, tu vas partir surveiller ces deux courageux. Aux moindres problèmes tu rentres m’avertir, j’ai du travail, il faut que je cherche le remède contre la peste noire.
- Allez envole-toi et revient que pour m’annoncer des choses importantes
Il claqua des doigts et l’oiseau disparut en laissant une traînée de petites étoiles qui tombèrent par terre.
La pièce, où se trouvait l’homme, était circulaire, construite en pierre de taille. Les murs d’une épaisseur de plus d’un mètre n’avaient pas de fenêtres. Même en levant les yeux vers le ciel, on n’apercevait aucune lumière. Les voûtes du plafond étaient à peine visibles. Seul un escalier en colimaçon menait à une lourde porte qui devait être à une dizaine de mètres du sol. À part la table qui laissait entrevoir le manque d’ordre du personnage, le mobilier se composait du minimum. Il y avait une armoire qui avait une porte dont le gond supérieur ne tenait plus. On pouvait entrevoir des bocaux, remplie de serpents, de rats, ou d autres cadavres d’animaux.
« Peste, enfer et damnation, que suis-je devenu pensait-il tout haut. Après tant d’années, prisonnier dans cette tour, j’arrive à perdre la mémoire. Les grimoires des druides et ceux des sorciers, aucun ne parle du remède contre la peste noire. Pourtant je suis sûr de l’avoir lu ce remède, il y a une solution pour combattre ce fléau, il faut que je la trouve. Je vais reprendre mes recherches.
Il tira la seule chaise à sa disposition s’assit dessus et prit les parchemins un par un.
« Recettes de la soupe coliques » lit-il, pff la feuille de papier tomba au sol juste derrière la chaise.
« Remèdes contre le mal de foie » et hop, comme la précédente, au sol. Au bout d’une heure, le tas de papier derrière le personnage avait pris des proportions étonnantes. « Une chatte, ne retrouverait pas ses petits, » se dit-il, en regardant la montagne de parchemins qui lui restait à relire.
Il en prit un nouveau et lut.
« Après des millénaires de paix, lorsque le soleil deviendra noir, le froid, la peste noire et le vent de la mort régneront en maître.
Les hordes du mal, déferleront sur la Calme Prairie. Seul, l’argent, lié au sang du Fou et le feu sacré éteint à jamais dans le Puits sans Fond, pourra appeler le bras vengeur du maître des brumes, aidé par l’héritière du Fou. Si le fou le peut, si le fou le croit, si le fou ose affronter ses démons et retourner dans son fief, alors il pourra combattre le mal, et aider son petit-fils. Après des énigmes élucidées, au nombre de quatre, la peste noire reculera. Si le druide, allié au porteur de l’argent, rencontre le fou, l’héritière de celui-ci pourra briser le charme qui retient la brume. Alors seront libérés les spectres des anciens dragons du golfe sans fond. Les forces du mal périront et le champ sera enfin libre pour abattre le maudit et mettre en place l’argent. »
"Le voilà le remède, vieux fou que tu es", pensa-t-il, "pas la peine de préparer une potion, il suffit d’aider Alexis. La prophétie le dit bien « Si le fou le peut, si le fou le croit, si le fou ose affronter ses démons », je dois y aller. La malédiction que l’on m’a lancée n’est rien face à l’avenir de notre monde."
Il se laissa aller en arrière et ferma les yeux et se força à penser. Il chercha au plus profond de sa mémoire afin de remémorer ses derniers instants de liberté. Le souvenir de cette journée lui revint net et sans oubli.
La scène se passait dans la forêt bleue, là où tous les élus officiaient. Il y avait des druides, des sorciers, des seigneurs, des Elfes, quelques magiciens, un ou deux apothicaires. Ils siégeaient assis autour d’un grand menhir. Il y avait ce jour-là quatre fauteuils vides. Le premier, le plus grand ressemblait à un trône, (c’était le sien), le second, était dans la partie réservée aux Elfes, C’était là que d’habitude, Jumif l’Elfe prenait place. Son absence, comme celles de Horc le Grand Druide, et d’Astride l’apothicaire lui faisait chaud au cœur, car il en était sûr, il pouvait compter sur leur loyauté.
Ils avaient refusé de participer à cette parodie de jugement car l’accusé qui se tenait debout au milieu de la clairière, les mains dans le dos, enchaîné, n’était que lui Harcil.
Un personnage se mit debout. C’était le représentant officiel de l’assemblée, qui venait d’être élu en lieu et place du prisonnier. Il s’appelait Loatar de Forlot seigneur de Terre Vide.
"Harcil, vous savez pourquoi vous êtes là ?"
Pas de réponse.
"Comme le stipule notre loi, je vais vous lire l’acte d’accusation."
« En cette année, nous, assemblée de la Calme Prairie, réunie dans la « Forêt Bleue » au lieu-dit La clairière des Dolmens, déclarons :
Harcil, premier sorcier des deux mondes est accusé de lâcheté envers cette assemblée. Il lui est reproché d’avoir porté secours à Gréalphar le Grand, lors de son exil sur la Mer sans Fin. Plusieurs témoins vous ont vu lui donner vivres et soins et ce, grâce à votre magie. Vous êtes donc condamné, vous aussi, à l’exil. »
"Avez-vous des choses à dire ?"
Harcil se rappelait bien cet instant, et celui-ci le faisait sourire. En effet c’est à ce moment-là qu’il avait décidé de simuler la folie. Il s'était concentré et avait crié, hurlé des obscénités envers l’assemblée. Il se rappelle avoir jeté des sortilèges, et même avoir transformé un des membres en porcelet. Il avait bavé, uriné sur lui.
"Emparez-vous de lui, cet homme est fou, enfermez-le dans un cachot, nous le transférerons dans la tour du désert sacré. Assommez-le, afin qu’il ne puisse pas se servir de sa magie."
Ce stratagème avait couvert la fuite de son frère Gréalphar, car tous élus qu’ils fussent, ils en avaient oublié ce pour quoi ils étaient venus.
Après quelques jours, le bruit courut qu’ Harcil avait sombré dans la folie, et que la tour du désert où il était enfermé s’appellerait dorénavant « La tour du Fou »