Soudain, une explosion retentit derrière l’embarcation, suivie d’un sifflement prolongé, qui se finit dans un grand fracas lorsque un obus fracassa la surface du fleuve quelques dizaines de mètres derrière le capitaine Valk. Quelques remous secouèrent le navire et destabilisèrent son occupant.
Valk revint immédiatement à la réalité et se porta vers la poupe, pour voir ce qui s’était passé. Il porta ses jumelles à ses yeux et, dans l’objectif de celles-ci, se dessina la forme massive d’un vaisseau. Un vaisseau de guerre plus précisément. Gros, mafflu, hérissé de formes diverses, surmonté d’une haute tour,un chapelet de fumée s’échappant encore d’un canon, ce navire avait l’air en vérité assez impressionnant et surtout très belliqueux.
Il avançait fièrement sur les flots, méprisait les petites embarcations qui grouillaient autour de lui, et ne s’occupait que d’intercepter au plus vite le Vanni Fucci. Les vagues se brisaient sur sa proue, et son sillage faisait s’agiter toute la largeur du fleuve derrière lui.
Le pont, rempli d’armes diverses telles que des lance-missiles, des tourelles de mitrailleuses, des batteries de canon, des tourelles de radar, des paraboles de communication grouillait de vie. Des hommes couraient en tout sens sur le pont, et préparaient la mise à l’eau de chaloupes. Un canon pointé vers le fidèle d’Alighieri tonna et un obus vint à nouveau s’écraser non loin de sa cible. Sur la tour de commandement, flottait le pavillon écarlate des athées, ces hérétiques qui ne croient ni en l’Enfer ni en Dieu. Dotés d’un esprit cartésien et profondément scientifique, ils essayaient depuis des années de nous convaincre de notre erreur. En effet, ils considéraient l’Enfer comme une colonie extraterrestre et les démons comme une forme dégénérée des colons, qui ne s’étaient plus développés depuis leur arrivée sur Terre. Ceux ci utilisaient néanmoins l’âme des morts pour constituer la main d’oeuvre, et ainsi se la couler douce.
Mais le navire ennemi ne continua pas sa route, car le double coup de canon avait déclenché la colère des indigènes. Des embarcations qui grouillaient autour du navire surgirent des crochets qui allèrent s’accrocher dans le bastingage, des files de démons escaladèrent les cordes et se répandirent sur le pont. Sur les plages alentours, des milliers de démons arrivèrent et mirent à l’eau de nouvelles embarcations, remplies de démons armés de piques et de fouets. Sur une colline, apparut une catapulte qui commença immédiatement le bombardement. Le combat commençait violemment.
Une bataille infernale, digne des plus grands combats menés par les démons pour s’amuser débuta, des volutes de poussière étaient soulevées par le martèlement des bottes et des pieds nus sur le pont, la fumée de la poudre brûlée créait un nuage opaque duquel surgissait parfois une créature extraordianire, être hybride composé d’hommes et de démons se débattant pour s’éliminer mutuellement. Les épées cliquetaient et alternaient avec le raclement des griffes contre les cages thoraciques des humains, les cris de rage entrecoupaient les hurlements de douleur, les uniformes bleus des marins se mélangeaient avec les peaux sombres des démons.
Un étrange ballet se déroulait sous les yeux du vieux capitaine, peu habitué à un spectacle si féerique et si étrange. Tétanisé, il en oublia même d’immortaliser ce merveilleux moment avec son appareil photo.
Puis l’agitation finit brusquement, le staccato d’une mitrailleuse installée sur le pont faucha le dernier escadron démoniaque. Les derniers démons s’écroulèrent, et leurs râles et leurs borborygmes retentirent jusqu’à ce qu’ils soient achevés. Le silence tomba sur cette portion des enfers, les dernières embarcations finirent d’aller par le fond en glougloutant, les cadavres crachaient des fontaines de sang qui jaillissaient, écarlates, vers le soleil étincelant. L’équipage troqua ses armes contre des civières quand il s’agissait de soigner ou d’évacuer leurs camarades, contre des balais et des serpilières pour jeter à la mer les restes des attaquants.
Les corps jetés provoquèrent quelques remous dans la mer et dans la foule massée sur les rives, mais celle ci se dispersa tandis que leurs camarades sombraient. Les pleurs assourdis et les grognements rauques s’éteignirent progressivement. Le navire jeta l’ancre et soigna ses plaies, ses canons pointés vers les deux rives.
Malgré la défection de son timonier, le Vanni Fucci continuait imperturbablement sa route vers le sixième bolge, il avançait droit et rapidement.
***
L’eau était de plus en plus claire et bleue, la source de l’Acheron se rapprochait.. Le coeur du vieux capitaine se réchauffait au feu de l’espoir et de la satisfaction du travail bien fait.
Mais ses muscles continuaient à lui faire mal, ramer n’était pas une tâche facile pour lui. Certes il ne devait lui rester qu’environ vingt kilomètres, mais cela représentait bien encore une journée de navigation pour lui. Le moteur de son navire avait explosé sous l’influence de la chaleur dégagée par un des volcans du coin, d’ailleurs plus il descendait plus ils étaient nombreux, donc plus la chaleur augmentait.
Le youyou était rempli de l’indispensable pour survivre : jerrycans, boites de conserve, radio, appareil photo, armes, tenue ignifugée extraite de la cale au dernier moment afin de se protêger des dragons et des fournaises locales, journal de bord, sac de couchage, etc. C’était lourd, mais il n’avait pas le choix.
Ses muscles roulaient sous sa peau, ses veines ressortaient en relief, la sueur creusait des sillons sur sa peau brûlante, sa cage thoracique se soulevait avec peine pour aspirer un peu d’air, ses yeux s’enfonçaient dans ses orbites creusées par l’âge. Il semblait sur le point de succomber, la fatigue commençait à l’envahir insidieusement, mais s’arrêter équivalait à mourir. Que pouvait il faire, il y était enfin, mais son coeur aussi était arrivé à sa destination finale. L’intrigue commençait à se dénouer, la comédie n’était plus si divine que ça, plutôt morbide, voire pitoyable.
Il continua à lancer son embarcation à l’assaut des vagues des heures durant, il bravait la mort depuis quinze années déjà et il devrait lui céder juste dans la dernière ligne droite. Il refusait ce sort funeste et se battrait pour le vaincre.
Cependant, au terme d’une nuit des plus éprouvantes, alors que le huitième bolge commençait à se dessiner au loin, un grondement retentit loin derrière le capitaine Valk. Il ne se retourna pas, continua à avancer, et même rama un peu plus vite. Le grondement fut suivi d’un bruit qu’il connnaissait déjà, celui des canons de la frégate athéee, mais celle-ci ne lui tirait pas dessus ni sur une armée de diables non plus. Non, elle tirait sur un ennemi invisible, qui se révéla lorsque le navire fut coupé en deux par plusieurs explosions réparties sur son flanc droit.
Alors que les athées coulaient, un sous-marin surgit des profondeurs du fleuve, et des hommes en sortirent. Il arrosèrent copieusement l’épave de leurs tirs de mitraillettes, puis achevèrent tous les survivants. Satisfaits, il rentrèrent en courant puis le sous- marin continua sa route.
Valk avait eu le temps de voir les armoiries gravées sur la coque, c’étaient celles des parthénistes, les partisans du pantheon grec antique. Une secte assez marginale, retranchée dans les Balkans depuis le début, ils avaient du profiter de la proximité des lieux pour s’y infiltrer en douce.
A priori, ils l’auraient rattrapé dans quelques minutes. Peut être la taille de son embarcation lui permettrait-il de passer inaperçu. Il n’eut jamais l’occasion de le savoir, car le submersible dut affronter une escouade de vedettes rapides depuis lesquelles des hommes jetaient des bombes vers le sous marin, ce qui se révéla particulièrement efficace, puisque celui ci fut mis hors jeu assez rapidement.
Apparemment, il restait bel et bien des resistants, qui avaient profité de la trêve pour reconstituer leurs forces et recommencer le conflit. Valk n’osait imaginer la situation là-haut. Si tant de factions théologiques avaient réussi à explorer l’enfer, c’est que les gardes étaient morts. Il avait du mal à se représenter l’empire alighierien soumis à ces hérétiques.Cet empire naguère si puissant ne pouvait avoir succombé aussi facilement à des ennemis adorateurs de cultes illégitimes.
Les vedettes rapides passèrent à toute allure près de lui. Mais la piteuse apparence de l’embarcation dut les induire en erreur, et il fut probablement pris pour un démon en train de pêcher. En tout cas, leur drapeau lui était inconnu, et il ne chercha même pas à chercher sa signification. Tout ce qu’il vit, c’était un groupe d’hommes armés débarquer dans le huitième bolge et s’y répandre. Ils en revinrent vers la tombée du jour, trainant avec eux une forme poursuivie par toute une flopée de monstres divers et variés, allant des chelydres aux pharées, en passant par les chencres et même un centaure et un dragon. tous poursuivaient le captif des hommes. Celui ci réussit enfin à se relever. A travers ses jumelles, Valk le vit passer son pouce entre son majeur et son annulaire, effectuant un geste obscène connu sous le nom de figue. L’homme leva son poing vers la voute céleste et l’agita en l’air. La voute résonna de son cri « Tiens Dieu de ciel si je t‘en fiche !! »
Valk s’effondra dans sa barque, un voile noir commença à le submerger. Orcus s’approchait de lui pour cueillir son âme et s’en délecter.
***
Dans une rue sombre, comme on en trouve beaucoup dans ces grandes villes bruyantes où règnaient en maîtres l’éclat des lumières, la cacophonie des klaxons et les images aggressives des publicités, un individu marchait en poussant devant lui un chariot rempli à ras bord.
L’homme était vieux et très sale, ses vêtements étaient rapiécés. son visage raviné par l’âge était couturé de cicatrices, les rides creusaient des sillons dans lesquels se réfugiaient les miettes et les poussières volant dans les airs. Sa couche de crasse lui donnait un teint sombre, sa barbe emmêlée ne faisait qu’empirer le tableau qu’il offrait au monde.
Dans son chariot, trainaient entre autres un vieux livre nommé la Divine comédie, une maquette de bateau, un fusil en plastique, quelques papiers, beaucoup de ferraille, de bouts de tissu, de morceaux de cartons, d’emballages divers.
Une bande de jeunes voyous qui passaient par là chahutèrent quelques instants avec lui. Poussant des hurlements, ils tournèrent autour de lui, le poussant et le repoussant les uns sur les autres. Finalement, ils fouillèrent son caddie, puis l’un d’eux s’empara du vieux livre tout déchiré et le découpa en petits morceaux, qu’il jeta dans le caniveau. N’ayant rien trouvé qui leur permettrait de s’acheter une nouvelle dose de crack, ils repartirent chez eux se mettre en embuscade.
Portant la main à son coeur, le clochard s’effondra sur le sol. Son chariot continua sa route quelques instants, puis se renversa sur le sol. La maquette tomba sur le sol et se brisa en deux.
Un souffle rauque retentit, le clochard essayait de respirer, mais personne ne l’aida. Quelques personnes passèrent dans la rue. En le voyant affalé par terre, certains commencèrent à lui faire les poches, d’autres à lui subtiliser le contenu de son chariot. Les autres s’éloignèrent en faisant mine de ne rien voir. Finalement, un des détrousseurs l’assomma avec une bouteille vide.
N’ayant rien trouvé d’intéressant, les malandrins se dispersèrent et laissèrent le vieil homme seul, dans la boue du caniveau, le crâne défoncé, et la respiration faiblissante. Un rideau rouge sang tomba devant ses yeux, tandis qu’au loin, retentissaient les applaudissements d’une bande de jeunes en train d’admirer les prouesses d’un groupe de rock.