Comme tous les soirs, je me tiens à cette table, seul, regardant au dehors les véhicules défiler sur la place. Une certaine euphorie règne dans les rues. Les visages des passants sont, par je ne sais quel miracle, tout souriants. Probablement les fêtes de fin d’année qui approchent à grand pas. Ils oublient leur misère, leurs doutes et leurs peines pendant un court moment, ce que je ne peux faire car je vois. Ils ne peuvent percevoir ces ténèbres écrasantes s’abattant des cieux en cet endroit. Moi, je n’ai pas le choix.
Comme tous les soirs j’observe des tentacules gluants cherchant à atteindre le sol afin de rejoindre un léger halo de lumière blanche qui s’élève au dessus de la chaussée. Après quelques instants d’observation, je parviens quelques fois à distinguer dans cette lumière un membre presque humain, une aile ou un visage d’une beauté stupéfiante qui semble attendre les griffes et les écailles qui approchent lentement, inexorablement.
Pourquoi ce spectacle m’est-il offert ? Qu’ai-je donc fait pour être touché de la grâce et malédiction de cette scène à laquelle je n’entends rien ?
Tout ce que je sais tient dans cette petite voix qui me susurre à l’oreille des mots rassurants, que ma peur ne peut s’empêcher de fuir, afin que je reste là, sur cette chaise, exactement au même endroit chaque soir, tentant de percer les mystères de ce moment. Elle me dit également que ce soir est le dernier soir, que mon attente sera bientôt terminée car cela aura lieu dans quelques heures, peut-être même quelques minutes.
Comme tous les soirs, Il se trouve là, évidemment. De l’autre côté de la rue, dans un bar semblable à celui dans lequel je me trouve moi-même. Nos yeux se rencontrent, sans surprise, et nous nous fixons pendant un certain temps, espérant peut-être trouver quelque élément changeant dans un visage pourtant si familier. Puis la cloche se met à sonner, décomptant les quelques instants qui nous séparent de l’Evénement. Je ne peux m’empêcher de compter ces battements.
Un bras sort du nuage ténébreux descendant du ciel.
Deux griffes terminent cette patte monstrueuse.
Trois glaives argentés surgissent du sol.
Quatre anges merveilleux se dressent de l’autre coté de la rue.
Cinq démons me tournent le dos pour s’opposer à eux.
Six mains se saisissent des épées et les élèvent vers le ciel.
Sept piliers sont érigés au centre de la place.
Huit ailes d’ange se déploient, éclairant l’endroit.
Neuf trompettes font jaillir leur cri strident des ténèbres
Dix sabres surgissent dans les mains des démons.
Onze vieillards s’avancent vers les piliers et les encerclent.
Douze femmes se dispersent sur la place en dansant.
TREIZE
A ce dernier coup, mon cœur marque un temps d’arrêt. Les deux mondes se sont rejoins. Je m’attends à voir se déchaîner d’un instant à l’autre le chaos de ce combat divin. Une vague de tristesse me submerge à la pensée de la beauté qui va disparaître de ce monde. Puis viens la douleur. Je sens mes organes quitter leur emplacement habituel, m’arrachant des cris d’agonie. Je vois avec horreur ma peau se fissurer, laissant la place à des épines verdâtres, semblant se repaître du sang issu de leur apparition. J’ai également l’impression pendant de nombreuses secondes que mes omoplates vont se déchirer. La voix se fait de plus en plus présente, m’empêchant de rassembler mes pensées, refoulant mon esprit dans un recoin de mon cerveau, me confinant à un simple rôle d’observateur. Cela peut paraître étonnant en ce moment étrange, mais l’autre occupant de mon esprit n’a plus à faire disparaître ma peur. Elle s’en est allée d’elle même, comme ma volonté de lutter, lorsque j’ai ressenti la profonde mélancolie de ce compagnon démoniaque.
De l’autre côté de la rue, Il subit le même phénomène. Mais le but de l’Evénement me devient plus clair quand je vois se dresser dans son dos l’entrelacement délicat de plumes blanches formant ses ailes. Nous allons nous combattre. Cela ne fait plus de doute. Ou plutôt, ces êtres qui nous dominent vont se servir de nos enveloppes charnelles modifiées pour à nouveau tenter d‘établir leur domination sur la terre. Son regard glacé me fixe maintenant, brillant d’une flamme de haine qui semble le consumer, confirmant ce que les faits m’avaient suggéré.
Alors nous nous élançons.
Nos deux lames s’entrechoquent deux cent pieds au-dessus de la place. Lui s’est saisi d’une des épées qui avait surgi du sol tandis que nous nous emparions d’une des deux griffes qui avait déserté le bras toujours présent au-dessus de nos têtes. Une gerbe d’étincelles pourpres se dégage. Je crois un moment discerner du sang, mais m’aperçois bientôt que nos organismes n’ont plus rien d’humain. Plus agile que l’ange, le démon se remet le premier du choc qui les a renvoyé dans les airs, et la griffe vole vers le visage de son ennemi. Cette fois, une gerbe blanche jaillit, aussitôt rattrapée par la noirceur du liquide qui s’échappe de la cuisse de mon hôte. Maintenant, la méfiance est de mise. Les deux adversaires tournent l’un autour de l’autre, tentant de petites attaques pour tester leurs défenses. Ces attaques se font de plus en plus rapides, comme si leurs duels précédents commençaient à ressurgir de leurs mémoires. Chacun sait quel va être le prochain mouvement de son ennemi. Cela fait plusieurs millénaires qu’ils s’affrontent de cette manière. Les coups redoublent de vitesse, de violence, ils sont souvent rejetés en arrière par la puissance des coups portés, se servant de leurs ailes pour reprendre prise sur le vide. Et une pluie d’étincelles pourpres, blanches et noires tombe sur les femmes en transe qui continuent leur danse endiablée.
Mais nos combattants perdent trop vite leurs forces. Bientôt, leurs ailes ne peuvent plus les porter. Le démon est le premier à se poser sur l’un des piliers. Ses ailes étant devenues une gène, il se les tranche sans hésitation. Son adversaire fait de même, déposant au sol un duvet blanc qui se pare peu à peu des taches du sang qui continue à couler. Allégés, ils reprennent leur jeu, virevoltant maintenant au sol. Après quelques instants, leurs deux lames se brisent contre l’un des piliers. La seconde griffe tombe alors du ciel tandis qu’une autre paire de main lumineuse relâche son épée. Les vieillards sont restés immobiles, malgré la mort de deux d’entre eux sous le pilier brisé. Je ressens maintenant une intense lassitude dans l’esprit de mon hôte, pourtant il ne relâche pas son effort. La valse meurtrière se poursuit, entraînant d’autres piliers, vieillards et danseuses vers la mort. Après un long moment, les secondes lames se rompent également. Une lueur de triomphe traverse le regard de l’ange. Son adversaire est maintenant désarmé alors qu’il possède encore une épée. Et s’est là que tout s’achève.
Le démon se jette sur l’ange, mais trop tard pour l’empêcher de se saisir de son arme. Un sentiment de regret illumine mes pensées alors que le métal se glisse dans nos chairs. Lentement, inexorablement, la pointe glisse vers notre cœur. Il ne reste que quelques pouces avant le repos, avant la paix. Puis un sursaut d’orgueil surgit tel un raz de marée, submergeant la douleur et cette douce langueur qui commençait à envahir un corps agonisant. Les bras du démon se soulèvent et encerclent la nuque de l’ange. Je sens les muscles se tendre, au bord de la rupture, mais Sa douleur doit être bien pire. Dans un déchirement sinistre, la tête de l’ange se sépare lentement de son corps, puis ils s’écroulent tous deux dans les débris subsistant du temple de guerre qui se dressais là il y a peu de temps.
Comme tous les soirs semblables, les trois vieillards survivants se redressent, ramassent les corps et rejoignent le Néant. Ce n’était pas leur soir. Il n’y a pas eu de renoncement.