Il est dans chaque village quelque chose qui fait la fierté de ses habitants. Certains s’enorgueillissent du panorama qui les entoure, d’autres de la réputation de leur marché ou de la beauté de leurs bâtiments qui composent leur bourg.
Les habitants de Piepic, eux, étaient unanimes. Leur temple à deux flèches était le plus beau de la région, et l’un des plus grands. Ce bâtiment paraissait d’ailleurs bien trop important au vu de la fréquentation du lieu par les villageois.
Le temple attirait tout de même nombre de pèlerins. Et l’économie de Piepic profitait grassement de cette opportunité. Mais il advint un jour ce que tous redoutaient.
A deux heures de marche de Piepic, en direction de la plaine, se situait le village de Tirnan. Les villageois avaient construit un temple pour honorer les dieux. Il s’avérât que le dit temple était plus grand que celui de Piepic de deux mètres et que les décorations étaient à nulles autres pareilles.
La nouvelle fit grand bruit dans le village. Des réunions eurent lieu à l’auberge pour décider de l’avenir qui allait découler de cette construction récente.
« Plus personne ne va venir admirer notre temple et nos commerces vont en pâtir ! Disait le forgeron. »
Tous acquiescèrent en ce sens.
Plusieurs jours passèrent sans que personne ne trouve de solution à leur problème. Le bûcheron avait bien émis l’idée d’aller brûler le temple de Tirnan. Mais bien sur la peur de fâcher les dieux était la plus forte.
Un beau jour, un pèlerin passa par le village. Il admira, durant un long moment, le lieu saint, l’air très intéressé. Le dévot après quelques prières se rendit à l’auberge pour se restaurer. Il discuta un long moment avec le maître des lieux du souci des habitants quant à la fréquentation de leur sanctuaire. Ce dernier leur suggéra de le déplacer sur une colline avoisinante où il serait à la vue de tous les habitants de la plaine.
Le lendemain tout le monde se mit à l’ouvrage. Ils entourèrent les deux flèches du temple du câble le plus solide qu’ils purent réaliser. Comme un seul homme tous les villageois tirèrent ensemble.
Mais le câble qui était en laine, s’allongea et se rompit, et tous les habitant de Piepic tombèrent à la renverse pêle-mêle, les uns sur les autres et dans un fouillis inextricable. Meurtris et fourbu, les mains cherchant à tâtons, chacun se trompait de jambe et revendiquait celle de son voisin. Le pèlerin qui regardait amusé l’entreprise des villageois fut sollicité pour les aider à retrouver leurs membres.
« Volontiers mes amis », leur dit l’homme.
Il se saisit du fouet d’un charretier et se mit à frapper dans le tas à grand coup. Alors on vit les habitants de Piepic se relever en se frottant les mollets et en criant :
« Celles-ci sont les miennes, celles-ci sont les miennes ! »
Les villageois retrouvèrent leurs jambes mais l’église ne bougea pas.
Amusé devant tant de bêtise, le pèlerin ourdit un plan pour travailler en ce lieu saint.
Encore tout penaud de cette confusion de jambes, le pèlerin invita les habitant dans l’auberge pour leur soumettre son idée.
- Mes amis, leur dit l’homme, nous n’avons pas pu hisser l’église au sommet de la colline. Il ne faut cependant pas renoncer à l’espoir de la faire admirer de tous les lieux de la plaine.
-Soit fait ! Répondent en chœur les villageois.
Un homme un peu plus besogneux sans doute, hasardât timidement que « si le grand projet doît coûter beaucoup, beaucoup d’argent, où trouver la grosse somme ? »
Grand embarras et longue discussion. Après bien des si et des mais, après des propositions plus saugrenues les unes que les autres, le pèlerin leur dit :
- Si vous traitiez votre temple comme un jardinier soigne ses carottes et ses choux ?
-Comment donc ?
-En portant au pied de bon et chaud fumier pour le faire pousser et le faire grandir.
Partant d’un homme qui voyage beaucoup et si proche des dieux par ses prières, le projet fut voté dare dare.
Tous se mirent à la tache. Ils déversaient autour du temple la litière de leurs bestiaux, tant et si bien, que trois jours après la masse de fumier s’élevait autour des murs jusqu’à l’appui des fenêtres.
Il fut proclamé donc par le pèlerin qu’il était interdit d’approcher le temple pendant deux semaines. Les quinze jours s’écoulèrent et le jour du bilan une grande clameur s’éleva devant l’entrée de la bâtisse. Le fumier ayant fermenté s’était tassé, et un large espace séparait son niveau actuel de la trace apparente qu’avait laissé la litière fraîchement posée.
« Voyez ! S’écria le pelerin, l’église a crû de plus de trois empans. Attendons encore. »
Mais on attendit en vain et les murs ne poussèrent plus.
Le pèlerin tentât de pousser leur naïveté à son compte.
- Mes amis, le seul moyen de faire croître votre temple est de lui donner chaud. Voyez, il n’a poussé qu’au pied, juste à l’endroit où le fumier l’a réchauffé. Couvrons-le de haut en bas avec des tentures et des draperies.
- Soit fait ! Répondirent les villageois.
Les réserves des tisserands du cru ayant été vite épuisées, chaque habitant apporta ses économies pour acheter au dehors des étoffes dont on encapuchonna l’église du pied des murs jusqu’à la pointe des flèches.
Le grand œuvre achevé une nuit sans lune, le pèlerin se leva en catimini ; armé de longs ciseaux, il tailla et découpa à bout de bras levé, une large bande de tenture tout autour de l’église. Et sa vie durant, il eu provision d’habits. Le lendemain matin, qui était jour de fête, les villageois purent s’exclamer en venant au rituel.
« Oh grands dieux ! Oh grands dieux ! Comme notre église a grandit cette nuit ! »
Voilà comment les villageois de Piepic en la fumant et en la drapant, firent pousser leur église.