Reposant son stylo, le vieil homme fit jouer ses doigts pour les détendre, et se massa les poignets endoloris par ce rythme d’écriture forcené. Le soleil artificiel de l’enfer commençait à émerger de son sommeil quotidien pour éclairer le jour nouveau qui commençait. Certes il ne remplaçait pas l’original, mais il dispensait tout de même un peu de chaleur et une lumière relativement forte. Le capitaine se leva, faisant craquer le plancher vermoulu, et sortit sur le pont, pour redescendre dans la cale. Là, il se dirigea vers une grosse machine graisseuse qu’il inspecta. Apparemment satisfait, il rajouta un peu d’huile dans un conduit, puis fit tourner une manivelle. Enfin, il tira sur un levier, et un ronronnement s’échappa de la machine, le moteur commençait à chauffer. Il disposait encore de quelques minutes avant que le navire soit en état de se remettre en route, aussi remonta-t-il s’attabler à son bureau et recommença-t-il à écrire.
Arrivé dehors, je me dirigeai vers une fontaine publique et me redonnai une allure plus présentable. Une fois décrotté, les habits nets de toute trace de poussière, le coeur battant à un rythme un peu plus normal, je me trouvai meilleure allure. D’ailleurs, je tenais à avoir une bonne apparence quelles que soient les conditions, peut être rencontrerai je un jour un mort illustre, un de ces nombreux voleurs ou assassins célébrés par l’histoire humaine.
En tout cas, j’étais heureux d’être tombé sur cette fontaine, qui se trouvait être le but de cette escale. En effet il me fallait renouveler régulièrement l’eau, qui croupissait rapidement dans la cale du navire. Et il m’en fallait beaucoup pour refroidir le moteur ou me rafraîchir quand l’enfer se transformait en véritable fournaise, ce qui somme toute était un état quasi perpétuel. Après avoir rempli quelques bidons, tout cela sous l’oeil torve du gardien occupé à observer une belle démone déambulant dans les environs, je m’éclipsai furtivement et me fondis parmi la foule des morts. Bien que je sois comme un borgne parmi les aveugles, je n’étais pas le roi mais plutôt un objet de convoitise. C’est pourquoi mon pas était rapide et ferme, et que je n’hésitais pas à bousculer les pauvres malheureux devant moi pour aller plus vite. Cependant, je me suis quand même accordé un bref instant de repos qui, outre la contemplation des quelques îlots de verdure parsemant le paysage, s’est réduit à canarder une crèche de petits démons de cartouches de chevrotines, ce qui a provoqué un concert de piaillements et de cris de mécontentement, suite à quoi je dus fuir devant la horde des professeurs enragés.
Après quelques heures passées à retrouver mon chemin, à errer pour semer mes poursuivants, à saboter les bateaux des démons et à prendre quelques photos souvenirs, j’arrivai finalement sur les docks vers 23h, alors qu’une tempête exerçait sa rage sur l’Acheron.
Sans prendre le temps d’inspecter mon embarcation ni de la sécuriser, la tempête étant un bon moyen de dissuasion, je rentrai me coucher. Evidemment, ce manque de soin se solda par une intrusion sur le pont, que je dus régler un peu trop violemment me semble-t-il, mais la fermeté s’impose avec cette engeance. En laisser passer ne serait ce qu’un revient à donner l’autorisation à tous les autres de squatter mon navire, et je ne peux m’encombrer de poids morts.
Le capitaine reposa son stylo, saupoudra les feuilles recouvertes d’une écriture fine et serrée d’une pincée de sable, puis referma doucement le livre, avant de le ranger délicatement dans un tiroir.
Quand il se leva, ses genoux craquèrent, et il ne put retenir un vague gémissement. Il vacilla quelques instants, ébloui par le soleil étincelant qui se reflétait dans les eaux du fleuve et l’aveuglait de son éclat. Si la journée pouvait être aussi belle que le laissait espérer l’aube, le navire pourrait facilement parcourir plusieurs centaines de kilomètres avant d’avoir à refaire une escale. Le moteur du vaisseau ronronnait doucement, répétant les mêmes gestes dans son mécanisme bien huilé, prêt à démarrer et à partir à toute allure vers de nouveaux cieux. Valk decrocha les amarres et se mit à la barre. Le bateau s’engagea dans le lit du fleuve, avançant à contre courant.
***
Finalement, c’était bel et bien une belle journée, et effectivement, le navire avançait vite. Une journée où l’optimisme vous gonflait le coeur et vous faisait croire à votre invincibilité, vous donnait une confiance sans limite dans la vie, même pour ce vieil homme usé et oppressé par l’existence. Même lui avait droit à son heure d’allégresse, à sa pause pendant le combat. C’était un de ses rares moments de paix et de tranquillité qu’un homme pouvait connaître dans son existence vide de sens.
La lumière ruisselait sur les planches vermoulues du navire, planches qui dégageaient une odeur douceâtre pas si désagréable que ça. Le roulis du bateau n’était pas assez fort pour déranger, le vieux cuir tanné de Valk se réchauffait à ce foyer de chaleur et de bien-être.
Le navire filait rapidement sur l’Achéron docile, laissant derrière lui un sillage légèrement noir du fait des fuites du moteur fatigué par quinze années de services et par la médiocre qualité de son entretien. L’étrave du Vanni Fucci brisait les flots avec force, et l’emmenait de plus en plus près de son but ultime.
Le capitaine, accroché à la barre, observait par les vitres sales de la passerelle le morne paysage qui s’offrait à ses yeux bleus clairs. La monotonie était de mise, les usines auréolées de leur panache de fumée noire alternaient avec les massives forteresses en calcaire, les chantiers et les ports, les villes-dortoirs dans lesquelles s’entassaient les populations humaines. Ils étaient coupables, selon la carte, d’astrologie et de sorcellerie. D’ailleurs, un nombre très important de télescopes se dressait vers le ciel, luttant contre les panaches de fumées vertes, bleues ou rouges des mixtures concoctées par les sorciers. Il se serait bien arrêté pour connaître le fin mot de son épopée auprès d‘un devin, mais ce serait dommage de gâcher la bonne marche du navire pour quelques futilités. Il ne pouvait que réussir, il n’était plus qu’à quelques jours de sa destination.
Une douce torpeur commença à l’envahir, son corps s’engourdissait progressivement. Somnolant à moitié, il commença à se balancer sur ses jambes, hésitant entre la barre et la cloison séparant la passerelle de sa cabine.
Son esprit commença alors à divaguer, et un rêve éveillé débuta, dans lequel il revit des moments marquants de son aventure, l’époque de la grande gloire du Vanni Fucci, quand tous les espoirs de l’humanité déchirée reposait sur les épaules de ses membres d’équipages, tous triés sur le volet et surqualifiés pour la tâche qu’ils devaient accomplir.
Pourtant, en dépit de leur expérience, il était le seul survivant, lui sur qui peu de gens auraient parié un kopeck s’il avait fallu déterminer ceux qui survivraient au voyage.
Après la découverte des bouches de l’enfer il y avait 27 ans dans une grotte de la mer Egée, à partir de laquelle on accédait à l’Acheron, les ennuis avaient commencé.
D’abord, les religions du monde entier, dont la liturgie se basait sur la peur de l’enfer pour les pêcheurs, avaient chanté au miracle car cette découverte rendait vraisemblable l’existence du paradis et de leur dieu. Mais ensuite, toute une cohorte de théologiens avait investi les plateaux de télévision en brandissant des livres saints ou non, censés décrire les Enfers. Mais évidemment, aucun ne pouvait prouver que son livre disait la vérité, et pour lui rien n’égalait la description alighierienne de l’Enfer.
Lui seul était le véritable explorateur de ce vaste monde où vivaient tous les pêcheurs de la Terre, et ses fidèles seraient récompensés par leur accession au paradis. Dès lors, des clans s’étaient formés, chacun défendant une description de l’enfer, on s’exterminait mutuellement dans la plus grande joie, pour la plus grande gloire de son livre sacré.
Après douze longues et exaltantes années de combat et de répression des hérétiques, ne restèrent plus en lice que les Alighieriens et les Virgiliens. Tous les autres avaient été exterminés, et les populations conquises libérées de leur ignorance par le travail forcé dans les saints camps de travail alighieriens ou les décharges impies virgiliennes.
Arguant d’une guerre quasi fratricide, autant sur le plan de la nationalité de leur maître que sur des liens existants entre eux, les théologiens des deux cultes parvinrent à un accord, et une trêve fut signée. Elle serait mise à profit pour explorer l’enfer et décider quelle était la meilleure description des deux, le vaincu se soumettrait au vainqueur. Ainsi, un navire d’exploration avait été armé afin de visiter les enfers et de révéler la vérité aux hérétiques.
Valk, fort d’une grande expérience du commandement maritime et du prestige de la victoire navale de Boston, où son escadre avait vaincu une flotte dix fois plus nombreuses de Calvinistes, et soumise le nord de l’Amérique au règne de son propre camp. Evidemment, la victoire contre les Brussoliens de Dunkerque, plus modeste il est vrai, avait aussi fait de lui le meilleur capitaine de toute la flotte. Il avait donc été désigné comme second du Vanni Fucci, le navire sur lequel embarqueraient tous les volontaires pour cette mission suicide.
La cérémonie du départ avait été sublime, les frictions entre les deux camps s’étaient effacées grâce à quelques litres d’alcool. La vie à bord promettait d’être particulièrement difficile, alors autant profiter de ces derniers instants de joie. Quelques discours officiels, des poignées de mains molles, des coups de canon en l’air, et le départ avait été donné. Le navire s’était rapidement enfoncé dans les sombres profondeurs infernales.
L’équipage, composé à moitié des anciens ennemis d’hier avait l’air globalement sympathique. Malheureusement, un malencontreux accident avait coûté la vie à tous les virgiliens de l’équipage et nous a empêché d’approfondir nos relations sur le point de se développer. Ils avaient en effet tous glissé dans l’Acheron lors d’une tempête dans le premier cercle et un lot de grenades dégoupillées était tombé avec eux. Rien n’aurait pu être fait pour les sauver, sauf mener une enquête pour vérifier si des autochtones n’avaient pas pu commettre cet attentat. Dans le doute, tout a été abandonné et la folle odyssée s‘est poursuivie, perdant sporadiquement un autre membre d’équipage, tombé dans un des nombreux pièges tendus par les autochtones jaloux de la vitalité des voyageurs.
Petit à petit, les cabines se vidaient, étaient condamnées. On aurait même pu avoir l’impression que le bateau rétrécissait au fur et à mesure que les effectifs baissaient. Alors que l’équipage tenait facilement à vingt dans la cale, Valk se sentait un peu à l’étroit maintenant, en dépit du fait qu’il était l’unique survivant de l’expédition. Ainsi, les rescapés s’entassaient dans les pièces restantes, afin de grappiller le plus de chaleur humaine, le plus de sentiments au contact des autres.
Les pièces laissées à l’abandon devinrent le paradis des rongeurs et des insectes, mais il faudra bien y retourner car la pièce finale du puzzle entamé il y a quinze années ne pourra être posée qu’avec ce qui y est caché.