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Sujets concernés par ce texte : Fantasy, Science Fiction
Chapitres : 1 2 3
Type de document : Conte

     
 

Epuisé, suant et puant, l’homme se traîna difficilement sur le ponton branlant, avant d’atteindre la bitte d’amarrage à laquelle était attaché son bateau. Dans un dernier effort, il sauta sur le pont et manqua tomber à la renverse, tant était fort le roulis qui le secouait. Les vagues sombres heurtaient l’étrave du navire, chaque coup ébranlait un peu plus la vieille charpente de l’embarcation. Il glissa sur les planches pourries, qui dégageaient une odeur pestilentielle, et pénétra dans la cabine. Machinalement, il se dirigea vers sa couchette, s’y effondra et s’endormit incontinent. Il n’avait même pas pris la peine de se déchausser, le sommeil l’avait submergé comme les vagues de l’Acheron menaçaient de le faire son frêle esquif.

 

La nuit se déroula tranquillement, seulement entrecoupée des quelques hurlements de douleur ou de désespoir habituels. Un sinistre craquement provenant du pont réveilla l’homme, qui se remit brusquement sur son séant et scruta avec anxiété la cabine. Toute trace de sommeil l’avait quitté, ses sens étaient en éveil, prêt à réagir au quart de tour. Il se leva et se saisit d’une lampe torche qui traînait sur une étagère. En tâtonnant cette fois ci, il sortit de la pièce, repoussa lentement la porte qui grinça lugubrement dans le silence ambiant lorsqu’elle tourna sur ses gonds. La faible lueur de sa torche papillonna d’un recoin du navire à un autre. Mais un autre craquement retentit dans son dos, il se retourna vivement et épingla dans le faisceau lumineux de sa lampe une petite forme recroquevillée contre le bastingage du navire. Ni une, ni deux, il se précipita dans sa cabine, saisit sa carabine, et lâcha quelques cartouches sur le petit démon geignard. Pas la peine de chercher à savoir pourquoi il s’était réfugié ici, c’était un démon, donc ses intentions étaient forcément mauvaises, si ce n’était pas maintenant, c’aurait été pour plus tard.

 

Quelques bouts de chair parsemaient le pont, un liquide visqueux s’écoulait lentement, formant une petite mare luisante dans la sombre nuit infernale seulement éclairée par la faible lueur de sa lampe. Sortant, un balai d’un placard, il poussa les morceaux dans l’eau, et essuya les traces avec une serpillière. Il inspecta une dernière fois les environs, puis rentra dans sa cabine en refermant derrière lui la porte.

 

C’était fichu maintenant, il ne se rendormirait plus, alors autant trouver une activité utile pour meubler les longues heures qui le séparait de l’aurore. Rien, ne pourrait plus le faire retomber dans les profonds abîmes du sommeil. De toute façon, cela lui faisait toujours peur de rester endormi, sans défense, tandis que toutes sortes de créatures pouvaient venir lui rendre petite une visite impromptue.

 

Il remarqua que l’Acheron s’était calmé durant son sommeil, le fleuve étalait son eau sombre sur les plages de l’Enfer, baignant les pieds des suppliciés quémandant à Charon un retour vers la vie, mais celui-ci leur faisait une fois de plus un pied de nez avant d’appuyer un peu plus fermement sur sa perche pour éloigner sa barque de la foule des mendiants et embarquer de nouveaux immigrants, qu’il racketterait pour qu’ils puissent se rendre dans leur dernière demeure.

 

Il rentra dans sa cabine, hésita un moment sur le seuil, se demandant de quoi il pourrait peupler les heures précédant l’aurore. A sa gauche se trouvait un vieux bureau de bois à l’aspect délabré, à sa droite sa couchette aux draps défaits, en face, une armoire dans laquelle il rangeait aussi bien ses armes, que ses vêtements ou que ses outils. Dire qu’avant c’était une salle de réunion, mais qu’avec la mort du reste de l’équipage, il avait préféré quitter le dortoir pour s’y installer, loin de la nostalgie qui imprégnait le lieu où il dormait avec ses amis. Finalement, il alla s’asseoir au bureau situé en face du lit, et fouilla dans les tiroirs. Il en ressortit un vieux livre à l’aspect général usé : une couverture défraîchie, des pages imbibées d’eau, une reliure de secours déjà en lambeaux, tout dans ce livre sentait le vieux, la longue exposition au temps et aux intempéries.

 

Quelques instants durant, son visage blafard par manque d’exposition au soleil et ridé par l’âge resta songeur devant une nouvelle page blanche. Puis il se décida à saisir un stylo et commença à écrire.

 

***

 

Journal de bord du Vanni Fucci, 14 octobre 2032, capitaine Eric Valk.

 

La journée d’hier a de nouveau été très éprouvante, je déteste de plus en plus ces escales que m’imposent les défaillances du navire. Je ressens énormément la mort de mes coéquipiers dans ces moments là. Cette tâche me semble impossible à réaliser pour un homme seul perdu dans un milieu hostile, et sans les qualifications nécessaires pour la mener à bien. Mes forces déclinent, hier encore soulever un bidon de 20l m’a semblé une tâche herculéenne. Je vois déjà avec crainte arriver le moment où, ne pouvant plus rien faire, je devrais saborder le Vanni Fucci et continuer ma route à pied, ou à bord du youyou. Je préfèrerais de loin la dernière solution, mais le destin choisira sans me consulter.

 

Ô funeste jour, je te vois te rapprocher de plus en plus, et j’ai peur. Il marquera la fin de mon périple, car comment espérer survivre sans la protection minimale fournie par mon navire, et sans la cale capable de transporter bien plus de matériel que ne le peut mon dos courbé par la fatigue.

 

Heureusement, j’y suis presque, le 8eme cercle est bien entamé, et je devrais atteindre le huitième bolge d’ici quelques semaines. Mais ce délai me semble déjà trop grand, je doute d’y parvenir, même si je dois y arriver. Ma mission est trop essentielle pour qu’elle échoue. Je dois interviewer Vanni Fucci, le seul adversaire politique envoyé par erreur dans la section des voleurs à cause d’une menue rapine. Peut être a-t-il été condamné pour vol de partisans politiques, personne ne le sait au final, sauf celui qui parviendra à lui parler. Depuis la fin temporaire de la guerre civile, les discussions théologiques se sont transformées en disputes. La guerre fait rage autour des partisans de Vanni Fucci et ses opposants. Savoir s’il bourre vraiment la figue à Dieu, s’il est vraiment un voleur, et une foule d’autres détails permettront de départager les deux camps en présence et d’arrêter définitivement cette guerre civile qui nous ravit nos enfants et nos vertes prairies. C’est un des rares points de divergence entre nous. S’il existe vraiment, j’aurais gagné, sinon je n’aurais plus qu’à me soumettre aux vainqueurs. Ah, si seulement Virgile n’avait pas existé, je serai chez moi, bien au chaud, en train de mener une retraite oisive avec ma famille. Mais le sort en a décidé autrement, et je dois jouer les héros pour une humanité pleine de doute.

 

Pour revenir à mon propos, le huitième cercle était bien agité aujourd’hui, je l’ai vu dès le moment où j’ai débarqué. Un rassemblement d’ectoplasmes sur le ponton m’empêchait d’avancer, ce qui est un évènement si rare qu’il en est de mauvais augure pour un vieux loup de mer comme moi. J’ai même dû brûler quelques cartouches pour disperser cet attroupement et continuer ma route. Si ça continue, je me retrouverais bientôt sans munitions, à les repousser à coups de fourches! Tout s’épuise, je n’ai même plus de pétrole pour faire fonctionner le réchaud, plus de munitions, plus d’énergie, vivement la fin.

 

Le pire dans tout ça, c’est de supporter les tentatives de séductions des esprits malins, qui ne cessent de me harceler dans l’espoir de s’emparer d’un corps encore en vie, même si il ne me reste que peu de temps avant de les rejoindre définitivement. Heureusement, contre leurs assauts, j’ai recours à ce bon vieux crucifix béni par frère Guy, un des derniers à être mort ici. Quand je me rappelle son regard désespéré, tandis qu’Orcus l’emportait sur ses épaules, un air de délectation peint sur son visage cruel, j’en ai encore des sueurs froides. Tomber dans un piège aussi grossier qu’une trappe creusée à même le sol était vraiment stupide. A force de nous méfier du machiavélisme de ces monstres, nous avons négligé les dangers les plus simples. Et depuis sa disparition, l’aura protectrice de cet objet sacré ne cesse de faiblir, elle n’est plus que de quelques centimètres, tout juste de quoi entourer ma vieille carcasse, j’ai intérêt à maigrir encore plus si je veux rester entier la prochaine fois.

 

Après m’être éloigné de l’attroupement spectral, je me suis enfoncé à l’intérieur des terres arides et désolées de l’enfer, même si certaines zones sont des havres de verdure réservés à l’usage personnel des démons. En effet les morts n’ont plus droit qu’à la souffrance et au désespoir quoique les conditions empirent au fur et à mesure que je m’enfonce dans les entrailles de ce lieu. Donc il vaut mieux vivre à l’entrée qu’à la fin de l’enfer. Mais le lieu de résidence est dicté par les crimes commis lors du passage sur Terre. Après quelques minutes de marche, je suis tombé au détour d’un chemin sur un vallon abritant une de ces innombrables usines à ciel ouvert, dans lesquelles s’échinaient toute la journée les pauvres âmes condamnées à travailler ici pour l’éternité.

 

Il faut savoir que le monde infernal est très particulier, outre sa division entre démons et humains morts, il est constitué d’immenses zones industrielles destinées à approvisionner un marché insatiable. En effet, la grande passion des démons est la destruction, ils raffolent du divertissement consistant à démonter un bâtiment pierre par pierre, puis à réduire en poussière les débris. Mais à force de détruire, il ne resta plus rien debout, il fallut alors penser à reconstruire. C’est pourquoi les humains produisent des matériaux et des outils de construction, des armes et des explosifs pour détruire ce qui est construit. Cycle perpétuel assez lassant pour les humains mais extrêmement divertissant pour leurs maîtres, surtout quand on introduit quelques humains et qu’on les empêche de sortir du chantier. Heureusement, ils finissent toujours par renaître, ce qui permet d’entretenir le marché du travail et de garder le même confort de vie. D’ailleurs, ils sont bien obligés de s’en contenter, toute intrusion sur le monde des vivants étant sévèrement punie par une rétrogradation au statut d’humain.

 

En observant le curieux manège des manoeuvres en train de rapporter du gravier des mines de pierre, je crus apercevoir un ancien camarade de voyage. Alban était le photographe de l’expédition, il était chargé de ramener les plus belles photos du paysage et des habitants de l’enfer, mais il n’avait pu résister à la tentation de prendre une photo des Erinnyes en train de se morfondre du haut de la plus grande tour de la cité de la souffrance. En escaladant cette tour, les furies ont détecté sa présence et ont lu en son âme. Elles y ont découvert nombre d’aventures amoureuses brèves qui n’avaient fait de peine qu’aux femmes délaissées. Enervées par cette accumulation de chagrin, elle se précipitèrent sur lui et le déchiquetèrent. Heureusement, il n’avait pas pris tous ses appareils photo sur lui, et nous en avions encore assez pour continuer le voyage.

 

Partagé entre un sentiment de pitié et de plaisir, je me suis précipité vers lui, dévalant la pente à toute allure, oubliant que l’usine était gardée. D’abord, je sautai par dessus le mur d’enceinte, et déambulai au milieu des démons stupéfaits par tant d’audace. Je finis par retrouver mon ancien camarade désormais attaché à une longue file d’ouvriers harassés par la tâche qui leur était confiée, et par la lourde chape de plomb que faisait peser sur eux le soleil étincelant de cette belle journée d’octobre.

 

Distribuant coups et morsures, les démons firent s’écarter les pauvres hères et commencèrent à former un cercle autour de moi. Revenu à la réalité de ma situation par les cris de souffrance d’Alban qui, m’ayant reconnu, s’était mis en travers du chemin des surveillants afin de me protéger et s’était vu en proie aux pires sévices à la disposition de ses tortionnaires, je battis en retraire dans l’espoir de leur échapper. Alban m’était, j’en suis désolé maintenant, complètement sorti de l’esprit.

 

Déjà qu’ils détestent les humains morts placés sous leur surveillance, alors pouvoir tenir entre leurs griffes un humain vivant était une occasion qui ne se reproduirait plus de sitôt, c’est pourquoi les démons se ruèrent à ma poursuite. Leurs yeux brûlants du désir féroce de me mettre en pièces, leurs lèvres fines découvrant dans un rictus un sourire carnassier, leurs ailes battant frénétiquement l’air dans l’espoir de me rattraper, leurs griffes aiguisées s’élançant dans les airs, leurs haleines fétides réchauffant ma nuque, tout en eux exprimait la haine envers la vie, l’insupportable vision d’un corps plein de chaleur, venu les narguer en plein coeur de leur domaine pour leur montrer ce qu’était la liberté. Je continuai à courir comme un dératé, mes semelles prenaient à peine le temps de se poser sur le sol plein de poussière, la crosse de mon fusil battait frénétiquement ma cuisse droite, la sueur perlait à mon front.

 

Le sol accidenté ralentissait ma course, désavantage non partagé par les démons qui se rapprochaient de plus en plus de moi sur leurs longues ailes. J’aperçus une anfractuosité dans la roche et m’y jetai dans un dernier sursaut désespéré. Me relevant rapidement, je me remis à courir pour essayer de gagner un peu d’avance.

 

D’abord désorienté par cette subite disparition et la modification de mon itinéraire, les démons hésitèrent, surpris, avant de bifurquer et de s’engouffrer dans ce corridor à ma suite. Leurs ailes se trouvèrent gênées par l’étroitesse du corridor, mais ils continuèrent à me rattraper. Cependant, les quelques secondes d’avance m’avaient permis non pas de les semer, mais de trouver une solution rapide et efficace.

 

M’emparant de mon sac à dos, je farfouillai dedans et en sortis victorieusement mon dernier bâton de dynamite. Mais je ne pus l’allumer tout de suite, car les geôliers m’avaient rattrapé entre-temps et menaçaient de me déchiqueter. Je les repoussai de quelques tirs de fusils, qui firent quelques coupes claires dans leurs rangs, vite comblées par les derniers arrivés. Le temps que j’expose la mèche du bâton à la flamme ardente de mon briquet, la horde maléfique revenait déjà sur moi. Imitant les magiciens jetant de la poudre par terre pour générer un écran de fumée, je jetai le bâton entre moi et mes poursuivants. Etonnés, par le crépitement de la mèche qui se consumait inexorablement, ceux ci se penchèrent dessus pour mieux l’examiner.

 

Je m’éloignai rapidement des lieux, et entendis une explosion retentir dans mon dos, suivie par un grondement sourd issue de la colline, qui s’effondra sur les démons, encore un peu sonnés par le souffle de l’explosion. Je ne m’attardai pas dans le coin, percevant immédiatement le raclement de griffes contre la pierre, et le halètement des démons en train de pelleter la terre. Tant pis pour l’instant de répit, je m’éloignai en toussant et en me grattant les yeux, rendus chassieux par la poussière dégagée.

 

Un tunnel secondaire s’ouvrit à ma droite, je m’empressai de l’emprunter et de m’éloigner du tunnel principal. A son extrémité, un rai de lumière apparut, qui devint une tête d’épingle, puis une pièce de monnaie, puis enfin une ouverture bien nette, inondée par la lumière du jour.
 
     


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par orcusnf
le 17/02/2006
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