Nous savons tous que les elfes exercent un tel charme et une telle séduction que le risque n'est pas mince de leur demeurer asservi pour la vie.
Un poète anglais, ayant vécu sous le règne d'Alexandre III d'Écosse, et qui séjourna sept ans au Pays des Elfes, eut bien du mal à revenir à la banalité de sa vie terrestre.
Il s'appelait Thomas d'Erceldoune, mais en fait on l’appelait Thomas le Rimeur, car il était l'auteur d'une oeuvre poétique consacrée aux amours de Tristan et Yseult, considérée aujourd'hui comme le plus ancien spécimen de poésie anglaise.
Un jour qu'il se reposait sur la colline de Huntly, à la périphérie des monts Eildons qui s'élèvent au-dessus du monastère de Melrose, Thomas vit s'avancer vers lui une femme splendide qui ressemblait à une amazone ou une déesse des bois. Juchée sur une selle d'ivoire incrustée d’or et d’argent, elle montait un coursier blanc dont la crinière était émaillée de trente-neuf clochettes d'argent tintant au vent. Pareille à Diane ou Hécate, elle avait un arc à la main, et tenait en laisse trois lévriers.
Rendu fou de désir par une telle beauté, le poète chercha aussitôt à gagner les faveurs de cette femme qui, agacée sans doute par l'insistance de ses paroles et de ses gestes, se métamorphosa alors en une horrible sorcière, laide et vieille, la peau ridée, le teint plombé, les lèvres grimaçantes, un oeil arraché pendant de son orbite. Mais Thomas, victime d'un enchantement, renouvela l'expression de ses pensées, et accepta de devenir l'esclave de la sorcière.
Celle-ci l'entraîna trois jours et trois nuits dans une caverne souterraine dans laquelle aucune lumière ne filtrait. Suivant son terrible guide, Thomas avançait dans le noir. Parfois, il percevait le grondement d'un océan. D'autres fois, il devait traverser des rivières d’un sang pourpre.
Le troisième jour, ils remontèrent à la surface, où les attendait un très beau verger rempli de pommiers. Affamé, Thomas voulu croquer l'un des beaux fruits, mais sa compagne le lui défendit bien, en lui rappelant que c'est par un tel geste que le premier homme et la première femme avaient été exclus du Paradis terrestre. Thomas remarqua alors que celle qui lui parlait avait abandonné sa dépouille de sorcière et était redevenue la femme éblouissante qu'il avait rencontrée sur la colline de Huntly. Regardant autour de lui, il fut persuadé qu'après avoir traversé les Enfers, ils se trouvaient présentement au beau milieu du jardin d'Éden.
La belle s'assit dans l'herbe et pria Thomas de venir s'allonger à ses côtés, afin de lui accorder les faveurs auxquelles il aspirait, et que son obéissance lui avait fait mériter.
Après de doux émois, Thomas posa sa tête sur les genoux de son amante qui, en lui caressant doucement les cheveux, lui expliqua la nature réelle du lieu où ils se trouvaient :
- Tu vois ce sentier sur la droite, il mène les bienheureux au Paradis.
- Celui, raviné, que tu vois en bas, conduit les pécheurs au lieu de leur châtiment éternel.
- La troisième route, au coin de ce sombre fourré, conduit en un lieu de peines plus douces d'où prières et messes peuvent tirer les mortels.
- Mais vois-tu un quatrième chemin serpentant le long de la plaine vers ce splendide château ?
C'est la route du Pays des Elfes, où nous allons maintenant. Le maître du château est le roi du pays et je suis sa reine. Mais, Thomas, je préférerais être attachée à des chevaux sauvages plutôt que de le laisser savoir ce qui est arrivé entre toi et moi. C'est pourquoi, quand tu entreras dans sa demeure, observe strictement le silence et ne réponds à aucune question qu'on te posera, et j'expliquerai ton mutisme en disant que j'ai ravi ta langue lorsque je t'ai enlevé de la terre.
Thomas et la reine des elfes se rendirent donc au château, dans lequel ils entrèrent en passant par la porte des cuisines. Là, ils virent les cuisiniers occupés à couper et apprêter trente carcasses de cerfs en vue d'un festin. Ils gagnèrent ensuite la salle royale où le roi des elfes les reçut sans aucune marque de soupçon. Des chevaliers et leurs dames dansaient par trois une jigue écossaise, et Thomas, oubliant toutes les fatigues du voyage, se joignit à eux et leva allègrement la jambe en cadence.
Au bout d'un temps qui lui parut très court, la reine l'entraîna à l'écart et lui demanda depuis combien de temps il pensait être dans ce château. Thomas lui répondit que selon lui ils venaient à peine d'arriver.
- Tu te trompes, répondit la reine, tu es dans ce château depuis sept ans, et il est temps que tu partes. Sache, Thomas, que le démon de l'enfer viendra demain réclamer son tribut, et un homme aussi beau que toi retiendra sûrement son attention. Pour rien au monde je ne souffrirais qu'il t'arrive une telle chose. Alors, en avant ! Partons.
Presque aussitôt, Thomas et sa belle se retrouvèrent sur la colline de Huntly, où leur idylle avait commencé. Mais, avant de prendre congé de son amant, la reine des elfes lui fit don de « la langue qui ne pouvait mentir ».
Walter Scott, qui rapporte cette légende, nous fait part des réserves que suscita chez Thomas ce cadeau à double tranchant que représente la faculté de ne pouvoir dire que la vérité :
« Thomas objecta en vain que cette adhésion involontaire à la vérité aurait des inconvénients pour lui, qu'elle le rendrait impropre à la religion ou au commerce, à la cour d'un roi ou dans le boudoir d'une dame. Mais ces remarques furent négligées par sa compagne, et Thomas le Rimeur, dès qu'une conversation tournait vers le futur, acquérait la réputation d'un prophète, qu'il le voulût ou non, car il ne put rien dire qui ne devait fatalement se produire. »
Thomas d'Erceldoune vécut encore quelques années parmi les hommes, qui l'honorèrent pour la qualité de ses prédictions. Jusqu'au jour où un cerf et une biche, tous deux uniformément blancs, sortirent de la forêt, traversèrent le village et se rendirent tout droit vers la demeure de Thomas le Rimeur qui, sous l'apparence animale, reconnût aussitôt le roi et la reine des elfes.
Délaissant alors à jamais la société des hommes, il suivit les bêtes enchantées jusqu'au plus profond de la forêt, pour n'en plus jamais sortir. Et s'il n'est pas mort, il y vit encore.
La légende comme toutes les légendes n’aura jamais de fin …………..