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Sujets concernés par ce texte : Fantasy
Type de document : Essai

     
  La Vipère sanglante. Tel est le nom de notre fier galion, craint parmi toutes les forteresses flottantes de ce monde. La seule vue de nos écussons suffit à faire plonger dans la terreur le plus important des bâtiments. Il est réputé indestructible, comme protégé par les dieux. Il a resisté à toutes les batailles que nous avons fièrement menées sans jamais reculer. Cela nous a convaincus de notre supériorité et de notre courage, et rien ne peut nous effrayer.


Une nouvelle journée commence sur notre bon vieux raffiot. J'emerge doucement de la nuit dernière, passée à fêter l'attaque d'une caravelle fortunée, à coups de gorgées de rhum. Le capitaine n'a pas fait exception. C'est un homme gras et laid ressemblant à une barrique de vinasse possédant un véritable caractère de cochon. Depuis quelques lunes déjà, des idées secrètes se répandent parmi les mousses. On parle même de mutinerie. Pour ma part, je préfère rester silencieux, les amis peuvent rapidemment se révèler des ennemis, pour peu que leur propre vie soit menacée.


Je m'appelle Pedric Jars. J'ai vingt-cinq ans et je me suis engagé en tant que mousse il y a une dizaine d'années. Mon rôle est d'assurer que le bâtiment est prêt à riposter en toutes circonstances. Je suis également assigné au nettoyage. Il m'est difficile de me lever, mais du travail m'attend et je ne veux pas avoir à faire au capitaine. Cette journée pour moi est consacrée, comme toutes les autres, au nettoyage. Le pont est recouvert d'immondices en tous genres. Trois heures plus tard, mon calvaire est enfin terminé et, déjà, mes compagnons commencent à emmerger de leur lourd sommeil bercé par les vapeurs de Rhum incrustées dans les boisures et les tissus. Je ne peux pas m'empêcher de jurer en voyant ces balourds balançant leurs bouteilles dont le contenu et les débris vont se répandre sur les planches lustrées.


C'est à ce moment que le capitaine (répondant au doux surnom d'Oscar le borgne) décide de se montrer, l'allure impeccable (de loin surtout) malgré un visage rubicond et une bedaine pendante.
- Palsambleu Pedric ? C'est quoi donc qu'tout ce foutoir ? Je t'ai demandé de tout nettoyer maroufle !
Son haleine alcoolisée me parvient en un brusque relent putride, me replongeant durant quelques secondes dans mes pires cauchemars.
- Capitaine ! Capitaine ! Chaloupe à tribord ! Espagnole capitaine ! Espagnole !
- Espagnole . Tudieu on peut en tirer un bon trésor ... Tout l'monde à son poste ! Armez les canons ! Hissez la grand voile et le pavillon noir ! A l'assaut, moussaillons !


Tous s'executent afin de ne pas déclencher la colère d'Oscar et, en quelques minutes, nous sommes prêts à aborder notre proie. Aidés par les vents, nous fonçons sur les malheureux qui ne peuvent désormais plus fuir. Le pavillon noir flotte fièrement sur l'intouchable Vipère des mers, tandis que les canons que j'ai soigneusement briqués vont bientôt cracher la mort, propulsant les boulets de fonte à travers les airs. Nous sommes à présent à portée de tir, le timonier engage la manoeuvre délicate de positionner le navire de manière à ce que les canons et la cible soient dans le même axe, pendant que nous autres commençons à replier les voiles afin d'immobiliser le vaisseau.


Un bruit de tonnerre retentit. Le projectile siffle dans les cieux disparaissant au loin; tous ensemble, nous attendons l'explosion qui devait suivre. Mais un lourd silence s'installe, ce dernier est brisé par le bruit des vagues venant mourir sur la coque et par la brise qui siffle entre les mâts. Une deuxième détonation retentit. Mais le résultat est le même.
- Qui est donc la vieille bourrique placée derriere les canons que je l'écorche de mon sabre ? Pedric !! Comment qu'tu les as nettoyés, animal ?!
Pour la deuxième fois consécutive, c'est la vigie qui me sauve la vie malgré elle:
- Capitaine ! La chaloupe! Elle est vide capitaine !
- Les chiens ont quitté leur raffiot ! On va l'aborder ! Approchez le navire !


La Vipère glisse lentement sur les flots, semblant serpenter entre les vagues et les remous. Nous sommes maintenant très proches de notre cible. L'embarcation semble protégée par un mur de brumes dans lequel nous nous enfonçons. Cette purée de poix nous était invisible vingt minutes plus tôt. Ainsi, au coeur des ténèbres nous voguons inexorablement. La mer est étrangement calme et cela devient inquiétant. Après quelques temps, le brouillard se dissipe, nous en sortons lentement. A ce moment là, l'effroi m'envahit, la chaloupe Espagnole se trouve derrière nous. Est-il possible que nous l'ayons évitée ? Non , nous n'avions pas changé de cap. Mais je me rends soudainement compte qu'il m'est impossible de voir ce qu'il se passe à l'arrière depuis le pont, étant donné que la dunette s'élève entre les deux. Cette dernière n'éxistait plus que dans mes souvenirs. Elle a laissé place à un gigantesque trou béant. Je pose mon regard tout autour de moi et je ne distingue que désolation et débris, un mât manque et le pont Ouest est en partie détruit. Je fais quelques pas et mes yeux découvrent au loin un vaisseau s'approchant. Le mât central est encore debout et je m'aperçois horrifié que le pavillon noir est toujours hissé. Ce dernier signifie que les combats vont être engagés. Mes yeux glissent sur le galion en position de tir, et j'entends au loin une détonation. Mon sang ne fait qu'un tour, j'ai juste le temps de sauter de bord que déjà le mortel boulet s'abat avec fracas sur le navire. Une pluie de débris et de planches me tombent dessus et je resens un violent choc derrière la tête. Je me vois happé par les abysses, la surface s'éloigne lentement de moi tandis que les profondeurs me tirent frénétiquement.


Une voix résonne dans ma tête, je délire sûrement.
- Pedric ! Pedric ! PEDRIC ! Tudieu Pedric ! S'pèce de tir au flanc ! Je vais te faire pendre par les pieds, sac à vin !


Une forte et désagréable odeur de rhum envahit mes sinus alors que mes yeux découvrent avec terreur le visage repoussant du capitaine m'offrant une vue imprenable sur sa dentition joyeusement incomplète.
- Dépêche toi de nettoyer c'foutoir avant que je ne t'étripe !


Avec grand mal, je me redresse et balance mon regard autour de moi. Jamais je n'ai été aussi heureux de voir tous ces badauds mal rasés et à l'odeur répugnante. Je m'attèle rapidemment à la tâche tandis que la vigie crie à gorge déployée:

- Capitaine ! Capitaine ! Chaloupe Espagnole à tribord !
 
     

 
par nobunaga
le 27/05/2004
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