Chapitre 3
Cigne
Pour Grand-mère Rose, Cigne est le paradis d’un temps perdu
mais certainement pas oublié, nostalgie d’un amour, d’une vie.
Début des songes répétés de ma sœur, qui la terrifient,
mais surtout de mes sentiments profonds pour Erwan, éperdue…
Aileen
Tous se préparaient pour le départ vers Cigne ; les hommes d’arme se réveillaient, difficilement, brossaient leurs chevaux ou les harnachaient, deux jeunes s’occupaient d’attacher les bêtes de trait au carrosse. Du coin de l’œil, Aileen aperçut la fenêtre de Sybille s’ouvrir et la tête échevelée de sa sœur sortir. Cela faisait deux heures qu’Aileen était debout. Elle s’était vêtue d’une toilette bleue marine, mais ne portait aucune parure ; elle avait noué ses cheveux en couronne tressée sur sa tête, laissant retomber des mèches entortillées qui lui chatouillaient le nez.
Elle entendit appeler son nom et se retourna sur le sergent Baln qui venait vers elle à grandes enjambées, son haubert et ses jambières grinçant à chaque mouvement. Enfin je peux mieux le voir, et sans l’inquisition de Rose. A la lumière du jour, et son visage découvert, elle pouvait enfin apprécier ce sourire doux et ce regard profond et protecteur, d’un noir intense, mais qui toutefois trahissait sa jeunesse et son manque d’expérience des choses de la guerre. Ses cheveux de jais étaient trempés, leurs boucles encadraient une mâchoire carrée et des traits fermes et volontaires, avec une ombre de barbe.
« Bonjour ! introduit-il. Comment se porte votre sœur depuis la veille ?
-Bien mieux, merci. Elle n’a pas arrêté de parler cette nuit, durant son sommeil, sans doute de mauvais rêves sur les Légions. Ma grand-mère a parfois de ces idées !! La dernière fois, elle avait fait fuir les domestiques du château en … » Erwan la dévorait des yeux tout en prenant un air de curiosité pour les propos d’Aileen. Mais qu’est ce que je lui parle des frasques de Grand-mère ! Mais que dois-je lui dire ? « Hum, heu, vous avez bien dormi… heu … dehors ? fit elle, misérable d’une telle ineptie. » Quelle cruche ! Non mais quelle cruche !
Erwan sourit et répondit : « C’était pas si terrible. Avec les amis, on a discuté des goûts de Gandon pour Marta, la suivante de votre grand-mère. On s’est aussi mis d’accord sur le fait qu’Alya est laide en tout point.
-Oh pour ça, fit elle en riant. Et ce n’est pas vous qui la côtoyez toute la journée !
-On a aussi parlé de vous. » Oh Alvya !! « Enfin moi surtout, continua t’il, moins sûr de lui. J’aimerais vous dire que… que vous …
-AILEEN !!! » Ahhh non je la hais !! Je l’exècre !! « Aller dépêche toi nous allons partir. Sergent, je vous laisse à vos hommes. »
Rose semblait en pleine forme, identique à elle-même, prête à tout pour me gâcher la vie. « Voyons Aileen, ne prends pas cet air de damnée, reprocha t-elle, tout sourire. Ton regard me parait assassin… Corrigez-vous jeune fille ! » Jeune femme, et femme même !
« Je suis une femme, Grand-mère, lâcha t-elle à haute voix.
-Haha ! Tu ne seras une femme, ma petite, que lorsque la vie t’aura fait assez souffrir pour acquérir de la maturité. » Elle me cherche avec ses petites ! « Je suis mature ! corrigea t-elle
-De corps sans doute, mais loin s’en faut pour ton esprit ! Et rentrez sans discuter dans notre charmant chariot qui m’a brisé le dos hier. »
La frustration étreignant son cœur, elle obéit, comme toujours, et monta s’installer parmi les coussins. Elle pencha la tête pour voir partir Erwan vers les hommes de l’escorte qui montaient déjà leur cheval. Erwan noua ses cheveux en chignon derrière son crâne puis enfila son camail et enfin son casque. Il s’accrocha de sa main droite au pommeau de la selle de son cheval, et n’utilisa pas les étriers pour le monter, comme on l’exigeait dans les cités de Valgrive et Bouton ; respecter cette coutume montrait que l’on était assez fort et agile pour être cavalier, malgré le poids de la cotte ou même de l’armure.
Les dames de compagnies prirent place en face d’elle, comme la veille, à coté de Rose, et Sybille arriva en courant, pas tout à fait prête, et tenant avidement un gâteau au raisin entre les mains.
Le carrosse se mit en branle, comme le reste de la troupe, sur le cri puissant de ce gaillard de Gandon. Toute la matinée pourrait se résumer en deux mots, le silence et le froid. Tout l’équipage était épuisé, et Rose semblait particulièrement crevée. Et puis, la brume froide empêchait chacun de se réchauffer, car à moins de six semaines du solstice d’Hiver, la pluie et le froid régnaient du Nord au Sud des Vaux Gris, sauf près de Grige. Arban n’était désormais plus accessible que par mer, et seules de rares caravanes empruntaient les cols. Les mines étaient fermées durant la rude saison, et par conséquent, l’or et l’argent devaient remonter l’Automne pour être ensuite enfermés dans le Trésor du Havre.
Lorsque le soleil se décida à apparaître, approchant de son zénith, la troupe arrivait dans la région de l’Afflant ; là se jette l’Ivre dans l’Automne, gonflant la rivière aux humeurs imprévisibles en calme fleuve navigable. La route était bordée d’une forêt de chênes, de noyers, de hêtres jaunes, verts sombre et vermeille enserrés par des lierres virant à l’ocre : Enie. Au loin s’élevaient les ruines d’une cité envahies par la végétation, une cité maudite par les souverains passés, la cité du Duc d’Afflant : Loer.
« Regarde donc, Sybille, fit Rose. La ville de Loer, maudite et désertée par sa population après l’arrêté du bailli du Havre. Celui-ci stipulait qu’une personne résidant sur les terres excommuniées serait aussi touchée par l’acte. Voilà donc que la plus belle cité des Vaux Gris, après le Havre, se retrouve en ruines, par la folie d’un homme. »
Personne n’ajouta quoique ce soit, scrutant et gravant dans leur mémoire ces tours dans leur écrin automnal, pointées vers le ciel, gardant captives des lambeaux de brumes. Si l’arrêté n’était pas encore en vigueur, ça me plairait bien d’aller visiter ce lieu chargé d’histoires horribles et de poésie antique.
A travers les frondaisons colorées d’Enie, Aileen apercevait les flancs de granit du massif d’Arban se perdre dans les lourds nuages, encore menaçant malgré l’éclaircie. La jeune fille resta contemplative jusqu’aux portes de Cigne. Après une courte côte, l’escorte stoppa. Rose, avec un air réjoui, fit descendre les dames et demoiselles ; Erwan soutint Aileen quand se fut son tour. Pourpre de gêne, elle arrondit bientôt les yeux devant le panorama qui s’offrait à elle.
En contrebas s’étalait celle que l’on nomme cité d’Albâtre, Cigne. L’agitation de la ville se percevait dans les mouvements perceptibles de la foule déambulant dans les rues étroites ou sur les esplanades spacieuses, occupée qu’elle est par le négoce entre le Nord et le Sud des Vaux Gris. Les toits des maisons et échoppes étaient blancs, recouverts par de fines plaques de grès, éclairés par de rares rayons de soleil. Le beffroi d’albâtre se dressait fièrement au centre de la ville, au-dessus de la Place Poivrot, ses quatre flèches s’élançant à l’attaque des cieux. Cigne trempait son port dans les eaux profondes et placides du Lac Trinité. Ses eaux d’habitude émeraude sombre étaient ce jour plutôt acier avec ce temps grisâtre ; et malgré la chape nuageuse, au loin, Aileen pouvait contempler le Havre d’Automne, capitale éthérée par le brouillard. Et tout autour, la forêt, sur chaque rive du lac et de l’Automne, sur les versants surplombant Cigne : un palette éphémère des plus belles couleurs des Vaux Gris. Si maître Wifell était là pour me peindre ce paysage, je chérirais à jamais son œuvre. C’est si beau.
Elle tourna la tête vers Erwan, se tenant droit devant ce spectacle qui aurait du lui rappeler sa pauvre condition humaine. Est-il insensible à cela ? Ou bien plutôt lui a-t-on appris à ne pas exposer ses sentiments ? Aileen se mordit la lèvre inférieur, puis reporta son regard sur Cigne. Soudain, la foudre s’écrasa plus haut dans un vacarme divin.
« Bien, alors finissons notre périple avant que la pluie nous surprenne, conclut Rose, défaitiste. Gandon, veuillez m’aider à remonter, le voyage me fatigue tant. »
Le soldat, costaud, souleva littéralement la vieille femme ; chacun remonta soit dans le carrosse, soit sur leur cheval, et le convoi reprit la route, sans le marchand qui ne s’était pas arrêté et avait directement gagné la cité d’Albâtre. Quand je pense que l’on va devoir se contenter d’une auberge renommée parce que le protocole ennuie Grand-mère.
« Grand-mère, vous êtes certaine de ne pas vouloir dormir au Tev, les chambres seront bien plus confortables, supplia Aileen, d’une petite voix.
-Ecoute Aileen, je ne supporte ni les festins qui traînent en longueur, ni l’orgueil des nobles Cignats, ni, et c’est le pire, le marquis Ruthin, trop démonstratif dans sa fierté et vantant sans cesse la bravoure de ses fils, ayant participé à la guerre contre l’empire du Sud. Bref, je préfère largement la simplicité d’une auberge cossue dont je connais l’administrateur et aussi la qualité de la cave. Et puis…» Sur ce elle sourit, puis posa une main sur celles croisées d’Aileen. « Et puis, j’ai demandé au sergent Baln de nous tenir compagnie durant le dîner. »
Aileen ouvrit grand les yeux. Elle ne m’empêche pas d’aimer Erwan, mais elle tient à tout savoir pour mieux tout contrôler, et elle ose sermonner Mère sur son excessive méfiance ! Prenant son air narquois, Rose eut l’insolence de demander si : «Ca te fait plaisir au moins ? » Satisfaite, elle s’adossa et regarda par la fenêtre, alors que les dames de compagnie riaient et que Sybille pouffait. Aileen prit un air de dédain qui renforça l’hilarité des autres.
L’orage creva les cieux lorsqu’ils rentrèrent dans Cigne, désormais désertée à cause du temps. Les rues étroites se suivaient derrière un voile d’eau, l’averse nettoyait les pavés des déchets de la journée. Puis sur un ordre de Gandon, la troupe s’arrêta devant un corps de bâtiment gigantesque, aux murs blancs de chaux, par endroits attaqués par du lierre entretenu. Sur trois étages, les fenêtres en ogive s’alignaient, la plupart éclairées. Neuf cheminées sur les dix fumaient, ce qui faisait à Aileen désirer encore plus ardemment la chaleur du feu.
Un jeune apprenti imberbe accourut pour ouvrir la porte du carrosse, puis fit une courbette à la vue de Rose, qui descendit, mouillant le bas de sa robe, et à sa suite Aileen et Sybille ainsi que les autres femmes. Pendant ce temps, l’équipage rentrait les chevaux et les attelages, bagages, fourbis et autres affaires.
Passant la petite entrée à l’arcade sculptée de verseaux, Aileen sentit la chaleur de la pièce la pénétrer avec une telle volupté qu’elle en soupira d’aise. Un énorme feu grondait dans un âtre tout aussi énorme, aux motifs végétaux pour la plupart des feuilles de vigne…Les quelques occupants de la grande pièce, pour la plupart des marchands de Bouton, d’Arban ou de Valgrive, se retournèrent au passage des Dames. Puis un homme au ventre proéminent et aux bras boudinés s’approcha en lançant un tonitruant « Dame Fléseau ! ».
« Voyons Nedrik, tu sais très bien que pour toi c’est Rose ! répondit-elle, affichant un large sourire joyeux. Depuis cinq années que je n’ai pas eu la décence de venir te rendre visite… » Il était désormais proche quand il lui rétorqua dans un murmure: « Oui Dame, cinq années que je garde pour vous les crus les plus exceptionnels pour une femme d’exception ! Et ce n’est pas de la flagornerie ; non non ! Vous êtes accompagnée je vois. J’ai au premier étage cinq chambres contiguës.
-Parfait ! Mais laisse-moi te présenter mes deux chères petites-filles : l’aînée Aileen et Sybille, la dernière. Puis mes chambrières. Elles prendront deux chambres, les moins spacieuses. Sybille et moi-même prendrons les meilleures, à Aileen la dernière. » Elle abuse !
-Bien bien, fit Nedrik, avec un clignement exagéré des yeux, sans doute un tic. Je vous montre, suivez-moi. » Il se rapprocha de Rose : « Alors la Place Poivrot propose désormais toutes les liqueurs de l’Empire du Sud, j’en ai un bouteille, me ferez-vous l’honneur de l’accepter ? Remarquez que cette saison… »
Aileen s’éloigna du groupe, pensive. Puis elle entendit un homme grogner et un feulement aigu. Elle se tourna du coté de la bataille, dans une dépendance de la cuisine. Là, un homme chauve et maigre, sans doute un des cuisiniers, essayait avec un bâton de frapper une chatte grise clair et blanche. Aileen sentit son cœur sauter dans sa poitrine, et elle cria en se jetant sur le marmiton. Ils se retrouvèrent tous les deux sur le dallage, mais l’homme tomba sur son bras et un craquement sourd ponctua l’instant. L’homme se mit à hurler en serrant son bras, désarticulé. Aileen voyait des tâches blanches, et l’arrière de son crâne la faisait souffrir. Sybille, étant arrivée, regardait la scène avec une mine dégoûtée. Elle ne comprenait pas l’hostilité de cet homme. En moins d’une minute, toute l’auberge était devant Aileen, toujours étalée sur le sol. Un employé de cuisine vint aider son camarade à se relever puis l’emmena vers les dépendances pour se faire soigner. L’homme se mordait la lèvre, des grosses larmes roulant sur ses joues, des larmes d’amertume et de frustration plutôt que des larmes de douleurs. Dans ses yeux, comme un message : ça ne finira pas comme ça.
Aileen trembla en s’imaginant cette menace. Nedrik l’aida à se remettre debout, mais elle continuait de chanceler. Les étoiles blanches ne cessaient de danser devant ses yeux, comme pour la narguer.
« Il me semble, mademoiselle, que du repos vous est nécessaire, fit l’aubergiste, plein d’attention. Votre chambre est prête, on vous annoncera le dîner. »
Rose semblait furieuse, pour diverses raisons d’ailleurs, semblait-il à Aileen. Sybille était perdu dans ses pensées, comme absente ; et le reste de l’assistance chuchotait, les uns ne comprenant pas, les autres paraissant outrés, et la grosse qui me regarde d’un air amusé, je vais lui rappeler quelle est sa place.
La montée de l’escalier fut un supplice, des bourdonnements envahissaient la tête d’Aileen. Elle ne pensait plus qu’à des draps, pour se remettre de la fatigue accumulée du voyage et de sa fébrilité due à la chute. Elle songea tout à coup à la douleur du marmiton : qu’est ce qui m’a pris ?... Il voulait immoler ce chat !… Mais ça reste un chat, et j’ai fait du tort à un humain… Notre famille a toujours considéré les félins comme des êtres ayant le même droit de vivre que les humains. …
Nedrik ouvrit la porte de la chambre et aida la jeune femme à s’allonger. Du peu qu’Aileen ait pu en voir, la chambre était plus petite que celle de Valgrive, mais plus chaudement habillée, avec de lourdes tentures jaunes et vert frais et une haute armoire menuisée dans un bois clair. Au dehors le bruit de la pluie contre les pavés de la chaussée, à l’intérieur, la danse hypnotique de la flamme sur la chandelle. Puis cette sensation d’abandon de soi, pour s’offrir au sommeil.
Des miaulements, de nombreux miaulements aigus. Un appel de détresse. Elle court, elle court après les miaulements qui s’éloignent, des gémissements étouffés… Elle le voit, cet homme, qui tient un sac. Elle court mais un rempart s’élève soudain entre eux. Une porte. Elle tape contre la porte et crie de désespoir ; non elle griffe la bois de la porte, elle miaule encore et encore. Toujours ses petits gémissements. Puis une succession de chocs, insupportables. Chacun d’eux lui explose le cœur, elle continue à hurler, non miauler… Puis elle sait maintenant que c’est fini, son cœur est exsangue, la plaie béante, elle souffre atrocement.
Une nouvelle porte, de la chaleur. Dans un grincement, elle s’ouvre sur une pièce éclairée par une petite chandelle. Elle voit un lit, bondit dessus et s’assoit. Elle la regarde respirer lentement, dégageant une chaleur accueillante. Puis elle entend un miaulement…
Aileen se réveilla, sortant d’un rêve de désespoir. Ses joues étaient tirées, comme si elle avait pleuré. Elle ressentait une sensation de vide dans son cœur. De nouveau elle entendit un miaulement, mais un vrai cette fois-ci ; elle se souleva et aperçu la chatte qu’elle avait sauvée tout à l’heure. L’animal la regardait intensément, les oreilles droites. Aileen tendit la main dans sa direction et attendit un minute, puis trois jusqu’à ce que la chatte s’approche de sa main et confiante se frotte à elle en miaulant.
« Je sais ce qui t’est arrivé. C’est horrible de perdre ses enfants. Cet homme méritait donc amplement son bras cassé. »Le félin se blottit contre Aileen en ronronnant, frottant son pelage cendré contre le tissu.
Oh oui il le méritait. Qu’elle horrible vie tu as eu là. Mais maintenant je suis là, et tu vas nous accompagner car si je te laissais là…Oui tu vas rester avec nous, Aubegrise… Aubegrise…