Note préliminaire: il s'agit du conte que j'ai écrit pour la gazette, mais qui s'est révélé un peu trop long, vu que je me suis enflammée une fois de plus, et que je poste ici en version originale. Encore désolée Luuna pour ce travail supplémentaire que je t'ai donné...
Il est présenté sous forme de poème en prose, parce que dans ce mode d'écriture les visions sont plus faciles à retranscrire, et qu'il touche plus au rêve.
Le matin approche et touche le ciel, de ses doigts de lumière éternelle,
L’incandescence de chaque rayon qui se naît, ôtant sa ganse de velours sombre,
Autour de l’aube, les nuages s’amoncellent, sous le souffle de la brise d’hiver,
L’auréole d’un jour, de son être balbutiant, enveloppe chaque détail d’un souffle d’aura fragile,
Brume de lumière tissée des temps anciens, aux parcelles de givre et d’étoiles mourantes.
Sur les rideaux délicatement ajournés d’une fenêtre, les esquisses de l’aurore forment des silhouettes indistinctes,
De lumière et d’ombres, d’onde de silence lointain, comme le reflet d’autres matins…
La pluie est fine, ses gouttes serrées comme les parcelles de rien, la poussière d’anciens mondes engloutis,
Elle roule, glisse, dolente, et se fond dans les interstices de la terre gelée,
Comme ces histoires, ces contes, brûlants de rêves troublés, dont nos doigts d’hommes gardent encore,
Si peu,
La trace des morsures de feu, entre les lignes de paumes qui se perdent en entrelacs noueux,
Chemin des vies et de leurs faiblesses, au creux d’un rire en relief.
Dans l’éveil des souffles et des sens, au creux d’un jardin aux longues herbes humides, frissonnantes,
Une jeune fille est assise, l’eau ruisselant sur ses longs cheveux, comme elle parsème de gouttes d’or évanescent,
Chaque détail du paysage, révélant peut être un peu, sous le voile des réalités, les prémisses du rêve,
Et la jeune fille regarde, regarde, autant que la vision peut apporter de marques indélébiles de ce qui est,
La pluie jouer des contours matériels, les rendre plus vifs encore, ravivant leurs couleurs fanées,
Les feuilles mourantes, derniers vestiges d’un automne à son déclin, retrouver leurs verts reflets, comme aux époques anciennes,
Des livres et des histoires, des pages portant l’empreinte de milliers de doigts d’enfants.
Et les gouttes fusionnent, se rapprochent, symphonie d’onde qui ne vit qu’un bref instant, entre ciel et terre,
Chacune d’elles, sable d’étoiles chantantes, rejoint le sol, et y laisse une note de musique, du souffle ténu d’un violon,
Des frôlements sensuels d’une harpe aux cordes liées de lumière, au piano lointain de passé révolu, de piano dont la musique s’égrène, lentement,
Au vent qui la porte et l’ennoblit encore.
Au vent qui la perd et la retrouve, l’aime et la déchire, comme il en va de nos vies d’hommes et de nos esprits fatigués,
Dans le brouillard naissant de la terre, rideau de théâtre des plus grands mystères, des plus profondes douleurs,
Des formes se dessinent, le contour d’un bras levé, l’éclat d’un sourire sur une rivière de diamants,
Les corps en mouvement, dans une danse impalpable, au détour d’un rayon d’aube plus clément,
Les silhouettes s’animent, soie chamarrée, dentelles blanches et pierres de feu éteint, consumé par le temps,
La jeune fille s’avance.
Sous ses pas, l’herbe gémit, prend une teinte de nacre et de jade sensible, sous son enveloppe de vie factice,
La terre devient sol, et le sol devient marbre, alors que l’archet vole sur les cordes et que les senteurs d’encens s’exhalent,
Il pleut encore, mais comme le froid se rapproche, et comme l’eau est glaciale,
Texture plus dense, nuages qui forment d’inaccessibles monts de brume fibreuse, nuages qui descendent doucement,
Seigneurs de l’air, embrasement de l’horizon et étreinte du mauve d’un soleil terni, miroir en devenir d’être, mais dans le rêve lointain,
A-t-il seulement sa place ?
Les gouttes se condensent, emprisonnant en leurs poings serrés d’onde violente, les odeurs et les soupirs d’un monde qui n’est plus rien,
Quelques flocons se mêlent à la pluie en une course folle et sans fin, en une singulière bataille de souffles étouffés,
La neige tombe alors en cristaux d’argent et de glace bleutée, qui n’en finit plus de scintiller aux rayons de poussière et d’ombre,
Et recouvre lentement les danseurs, d’un manteau de silence et de sommeil heureux.
Sur les cheveux dénoués de la jeune fille, des flocons, éclats de ciel d’hiver, s’accrochent et se tiennent, entre les vagues mouvantes,
Bijoux d’une pluie mourante, seuls éléments de vie.
Le piano s’est tu, seule demeure la brise de la harpe, mélancolique et sourde mélopée,
Son des larmes éternelles, de celles que la jeune fille a déjà versées,
De celles qu’elle versera encore, en son nom ou en son âme, sur les prémisses des rêves brisés,
Eclats de couleurs en arc parfait, aux pieds des statues des vivants, chemins bordés de parcelles, et de rose éteint.
Elle ne reconnaît, ni son jardin en abandon précaire, ni les talus qui le bordent d’une ligne s’alourdissant,
Ni les herbes mortes qui s’élèvent à son approche, mais les branches qui l’effleurent s’écartent en un doux murmure,
Lui laissant quelques minces griffures de leurs doigts d’émeraude fendue, sillage des premiers instants de l’Imagination.
Puis, tout s’arrête, le gémissement du vent, l’onduleuse musique d’une harpe de nuages lointains,
Les flocons, astres de glace aux troublants reflets, se réunissent, forment et déforment, à l’infini,
Une ébauche d’homme, emprisonné dans sa ganse de cristal, les traits se découpant, au-delà du masque de glace étoilée, aux rayons du soleil…
Un souffle,
Un silence,
Un de ces silences qui précèdent la création, la limpidité de l’air se mêle aux branches des arbres qui se replient,
Se retirent,
Lorsque sa main, à la paume unie, se tend vers la jeune fille, sans aucune de ces lignes que l’on assimile d’ordinaire à la vie,
Aucune de ces cicatrices, de ces routes creusées dans la chair, comme autant de destins tissés dans la toile des jours et des nuits passées,
La surface dense, lisse, où viennent se poser encore, des flocons duveteux.
Tamisée par l’ombre des feuilles de velours en sommeil sous le voile de la brume montante de la terre,
S’unit à celle de la jeune fille, striée de veines chantantes, dont le pouls s’accélère, alors qu’autour d’elle tout s’est endormi.
L’homme de cristal rejette la tête en arrière, tenant fermement ses doigts entre les siens, le visage offert aux flocons amincis,
Et pousse un doux murmure, comme le glissement d’un étui de verre au vent d’hiver,
Et les feuilles gémissent, et la neige s’appesantit, et l’air devient saturé d’odeurs disparues, rêves d’enfance et lointains souvenirs,
Alors que, sur son dos souple, les images se forment et se lient, ébauches d’ailes lentement dessinées,
Ailes de la brise et du temps, éternelles, ailes d’Imagination et de glace fondue, d’eau d’étoiles, miroitantes et frêles encore,
Comme ces symboles que les hommes se plaisent à lire dans les nuages, éphémères et d’une tristesse poignante,
Les ombres mouvantes du ciel et de l’horizon s’étirant à l’infini.
Un souffle,
Un silence,
Et les deux bras se rencontrent, comme le visage de cristal se penche sur la jeune fille, ses lèvres formant des mots qui n’appartiendront jamais qu’à eux,
Et la danse commence, un pas après l’autre, le glissement des pieds nus, dans son cortège de flocons et de terre gelée,
Sur l’air du temps et de l’espace, spectateurs d’une envolée étrange, deux silhouettes emportées par le vent,
Sur les joues de la jeune fille, ses cheveux forment des boucles épaisses, où viennent se perdre quelques larmes,
Elle ne sait même pas pourquoi elle pleure, pourquoi le monde se tient immobile, à l’orée d’une aube de rose et de cendres évanescentes.
Mais, la danse se fait caresse, et la caresse s’amplifie, lorsqu’à son apogée l’air forme un second ciel d’eau furieuse,
De nage entre deux courants qui la frôlent, sinueux et tendres, vagues d’écumes scintillantes, givre d’or et d’argent,
Elle a cette sensation de brûlure, car rien ne dure, et il en est du rêve, des visions comme de la vie,
Cette sensation de perte, d’immuable oubli, et le vent s’adoucit…
S’adoucit jusqu’à n’être plus.
Elle se retrouve sur la terre, les pieds engourdis par le froid, tremblante un peu sous la morsure des flocons, sa main, encore,
Portant entre ses doigts quelques esquisses malhabiles de neige sculptée, mais déjà les dessins se transforment, l’eau passe et lentement se dilue entre ses mains,
Le danseur de cristal, de ses ailes fines, presque transparentes, effleure les buissons épineux, quelques fils épars de ses membranes de libellule y demeurent accrochés, scintillants, et de son visage,
Elle ne voit plus rien, mais son souffle est coupé, presque sourd, et peut être que, lui aussi,
Sait qu’il n’est qu’une image d’un passé englouti, ou de ce qui n’a jamais été, une projection d’imaginaire sur le renouveau d’un jour et la fin de la nuit d’ocre,
Peut être
Peut être…
Il n’y a pas de certitudes, et il n’y en aura jamais, il n’y a que ces buissons touffus, aux branches torves, surchargées de feuilles aux délicates nervures,
Ces plantes qui s’écartent, exhalant le parfum du bois mouillé, et le fantôme des fleurs d’un été éteint,
L’eau rampe le long des branches, contournant les épines vengeresses, et se condense dans le creux, anse naturelle, du bois,
L’éclairant de ses reflets troubles, faisant jaillir le grain fin, la matière dense et sombre, d’une lumière interne presque aveuglante, brun d’or,eau de feu,
Comme pour ne pas éveiller le pétale duveteux d’une fleur pourpre qui y loge, et l’entoure de son enveloppe douce, glaciale…
La jeune fille tend la main, recueille le dernier vestige de son rêve, fleur figée en cristal d’hiver,
Le danseur a disparu.
Envolé, sans doute pas, mais porté au-delà du réel, alors que les rayons du soleil levant déchirent, de leur lumière trop forte,
Les dernières bribes de l’aube étoilée, là où peuvent encore se mêler, comme deux éléments complémentaires, l’obscurité du ciel
Et la lumière de l’imagination, à l’horizon sans limites.
Alors,
Parce qu’il y a une point en toute ligne, parce qu’il faut avancer, parce que c’est dans l’ordre des choses, dans l’équilibre précaire qui relie les vies humaines et les enserre,
Elle se remet en marche, rejoint sa chambre, laissant derrière elle quelques gouttes d’une eau que la terre absorbera, boira jusqu’à faire rejaillir,
Un autre danseur, alliée du ciel et de ses mystères, ou une autre envolée de notes, du tréfonds de son passé tumultueux.
La jeune fille s’assoit sur le bord de son lit, et les draps lui semblent rêches, presque durs, heurtant sa peau, après le souffle de l’air,
Tout parait si réel, comme les murs aux arêtes coupantes, aux dessins trop lisses,
Et les cheveux épars sur l’oreiller d’un homme en sommeil, les yeux fermés sur ses propres secrets,
Ou peut être ne rêve t’il pas ?
Elle le regarde longtemps dormir, le menton posé sur ses jambes glacées, son regard s’attache sur les contours de son visage, plus doux dans l’abandon précaire du matin,
Recelant encore une partie d’enfance,
Puis, elle pose près de lui, caressant encore du bout des doigts, la fleur enfermée dans ses murs de givre étincelants, qui s’obstine à ne pas fondre,
Et qui ne fondera sans doute jamais,
Comme elle lui offre ses doutes, et ses visions, ce qu’elle, l’hiver, le trouble d’une âme en devenir ou la flamme du désir humain, peut faire naître,
Et elle attend qu’il s’éveille, pour voir,
Une fois de plus,
S’il peut comprendre, s’il peut suivre, si elle ne le perd pas en chemin.
Parce que, malgré la glace et le froid, autant de sourires perdus dans la folie des disputes ou des non dits,
Dans les colères qui heurtent et les mots brûlants,
L’enchevêtrement des sentiments, des corps et des sens,
Il y a sans doute, plus de sagesse que de songes inutiles, à regarder la neige tomber,
Dans la jardin enterré de ses propres peines, et à pleurer sans bruits la silhouette d’un danseur,
Fragile papillon d’or fugitif pris dans la tourmente de vents trop lourds, les ailes légères et tremblantes,
A peine vivant, les mains lisses tendues sur un avenir, en équilibre sur la ligne des êtres,
Et du monde tournoyant sur ses bases sensibles et fluides, ondes houleuses de nacre terne,
Vivant de chimères émergeantes du fond des âges et de l’inconscience fragilité du rêve, glissant dans le vent, se jouant des symphonies de la terre,
Essayant, parfois, un peu, aux yeux des hommes, au regard de l’aube, de déployer ses ailes trop fines,
Palpitantes au premier souffle du vent, nuages des matins d’or et de rose, confondant le ciel et la chair en un étau douloureux,
Et de s’envoler…