Méhor, forgeron de son état, demeurait dans une veille maison à l’entrée de la ville. Sur la porte de sa boutique, il avait placé cette enseigne : "Méhor, forgeron, maître des maîtres."
Un beau jour arriva un cavalier tout mal vêtu, couvert de poussière et de sueur. A le voir, on aurait dit que toute une horde de troll s’était mise à ses trousses et l’avait forcé à faire toucher les quatre fers à son cheval. En entrant dans la ville ce dernier déchiffra l’enseigne, fit un saut jusqu'à terre et allât frapper à la porte de la boutique. Méhor, la figure noire de fumée, sortit en demandant au cavalier :
- Qu’il y a-t-il, voyageur pour votre service ?
- Pourriez vous ferrer tout de suite mon cheval. Il me reste encore beaucoup de chemin à parcourir.
- Je me mets à la tache à l’instant, répondit Méhor.
Les jours étaient difficiles et il ne fallait pas refuser le travail. Méhor appela son apprenti. « Allons, petit, arrête le soufflet, prend le pied de ce cheval, plaque le sur ta cuisse et tiens le ferme. »
Alors que Méhor retirait les clous un par un ; « Moi » dit le voyageur « Je ne ferais pas ainsi ; Je couperais le pied du cheval et je le mettrais sur l’enclume. »
Méhor, piqué de cette observation, coupa le pied, le plaça sur l’enclume et le ferra. Une fois son travail achevé, l’affaire fut de remettre le pied en place. Il l’approcha, le tourna, le retourna de toute façon, mais jamais le pied ne prit.
Lorsque le cavalier vit l’embarras de Méhor, il prit pitié de ses efforts. « Allons, Méhor, donne-moi ce pied ». Et en rapprochant le pied de la jambe il le fit prendre.
Tout déconfit de cette leçon, Méhor, s’exprimât en ses termes. « Si je suis le maître des maîtres, alors vous, vous semblez être le maître absolu »
Et ainsi fut ferré le cheval.
- Maintenant, Méhor, combien te dois-je pour ta peine ? Je n’ai ni sou, ni bien. Mais veux-tu le ciel ?
- Non, répondit Méhor sans trop réfléchir.
- Alors demande-moi trois choses, je te les accorderai.
- D’abord, je veux que celui qui s’asseye sur cette chaise ne puisse plus se lever sans ma permission.
- Accordé
- En second lieu, il y a un noyer derrière mon atelier : je veux que celui qui y monte ne puisse en redescendre sans ma permission.
- Accordé
- Enfin, il y a dans un coin de la boutique un grand sac de peau : je demande que celui qui s’y mette, ne puisse plus en ressortir sans ma permission.
- Accordé
Sitôt dit, le cavalier mit le pied à l‘étrier, donna deux coups d’éperon à son cheval et fila sur le chemin, dans un nuage de poussière.
Six mois plus tard, la Mort vint chercher Méhor.
- Il est temps Méhor, ton heure est venue, tu dois me suivre.
- Je ne peux pas partir encore, vous voyez bien que j’aie une toute jeune femme et un bébé encore au sein. Laissez-moi dix ans de plus.
- Allons Méhor, il faut me suivre.
- Je viens, je vais me préparer et faire mes adieux à ma famille.
La Mort s’assit ; mais lorsque Méhor revint impossible de se relever. Elle pria Méhor de l’aider mais il s’y refusa.
- Je veux bien, te laisser, te relever si tu me laisses dix ans de vie encore.
- Accordé.
La Mort se leva et partit.
Dix ans passèrent et la Mort revint. Mais cette fois-ci elle était accompagnée.
- Méhor, tu dois maintenant me suivre. Si tu refuses nous sommes deux qui t’emmènerons.
- Bien laissez moi mettre en ordre mes affaires, faire mon testament et faire mes adieux à ma famille. Il y a derrière l’atelier un noyer montez-y y cueillir quelque noix en attendant.
La Mort et son compagnon y montèrent. La journée était chaude, les mouches, les taons et les guêpes, s’accumulèrent sur eux. Ils voulurent descendre mais impossible. Nos deux compagnons appelèrent à l’aide Méhor.
- Méhor ! Méhor ! Laisse nous descendre. Je t’en pris, ou nous sommes égorgés.
- Si vous voulez que je vous laisse descendre, il te faut m’accorder dix ans de vie en plus.
- Accordé.
La Mort descendit et partit.
Dix ans passèrent, la Mort revint chez Méhor avec deux agents armés
- Pour ce coup là, tu dois partir sans reculer d’un pas.
- Bon je vais me préparer, laissez-moi refaire mon testament et dire adieu à ma famille. Votre voyage a du être fatigant. Allez vous coucher un instant dans ce grand sac de peau pour vous reposer.
La Mort et ses deux compagnons sans se méfier du piège allèrent se coucher dans le sac. Mais lorsqu’ils voulurent sortir, l’ouverture du sac était liée.
"Méhor ! Méhor ! Viens nous ouvrir" demandèrent-ils à en perdre haleine. Mais au lieu d’ouvrir le sac, le maître forgeron prit un grand marteau et frappa à bras retournés sur le sac. Les os craquaient et les hurlements fusèrent.
"Méhor ! Méhor ! Par pitié laisse-nous un souffle de vie."
Soûlé des lamentations de la Mort, Méhor ouvrit le sac et les laissât partir.
Mais le temps rattrapa Méhor et dix ans plus tard notre maître forgeron ne put plus tenir marteaux et tenailles. Dégoûté de la vie ce dernier appela la Mort. Celle-ci vint aussitôt. « Je suis prêt, je peux partir sans regret. »
Aussitôt mort, Méhor se présentât à la porte des dieux. Son gardien lui parla en ses termes.
- Qui es-tu, si je ne suis pas trop curieux ?
- Je suis Méhor, forgeron de mon état, maître des maîtres
- Puisque tu n’as pas voulu venir lorsque les dieux l’ont décidé, tu n’as pas ta place à leurs cotés dans les douces contrées.
Méhor tout chancelant repartit parmi les vivants,… Et il court encore.