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Sujets concernés par ce texte : Fantasy
Chapitres : 1 2 3 4 5
Type de document : Essai

     
 
Iloya parle : Je me rappelle encore le visage de cette petite fille, qui n’était déjà plus une enfant, et ne serait jamais une femme. Bloquée dans sa croissance, dans son éveil, plongée dans le brouillard d’une fin de sommeil éternelle, comme la lune d’un ciel d’été que jamais nul ne remarque, dont les larmes dévoilées forment comme une trace lumineuse dans la nuit. Il n’y a pas plus grande douleur que d’être transparente à l’égard d’un monde que plus rien ne contrôle, il n’y a pas de plus grande douleur que de vivre dans du coton qui étouffe chacun de vos cris, emplit votre bouche d’une saveur sucrée et amère, dans un univers d’immobilité où rien ne transparaît jamais.
 
Je le sais, parce qu’aujourd’hui je le vis, avec plus d’âpreté encore, de dureté, que nul ne l’imaginera jamais. Je le sais, parce que, avant d’avoir perdu mon empire et avoir vu, une à une, se fermer les roses d’ambres de mes jardins tant aimés, je l’ai ressenti, cette souffrance de ne plus avancer, de n’être rien.
 
Inerte. Le monde courrant, reculant, mais le corps si froid, si terne, que même les étoiles s’en détournent…
 
Mais les yeux de l’enfant Non-Vivante, éternelle figure qui hante encore les seuls moments de repos que je puis trouver, à l’ombre du Monde des Hommes, sous l’épais tapis des feuilles mortes des siècles passées,ses yeux…
 
Je ne peux les oublier, je ne peux les enfermer dans un coin obscur de moi-même, car leur luminosité est telle, encore aujourd’hui, que je frissonne de leur souvenir comme d’un vent trop violent.
 
Nous faisons tous des sacrifices, les Hommes comme les Reines, laissant derrière nous les peaux amorphes de nos rêves piétinés, traces d’écumes en étincelles de cristal, mais moi, moi, les sacrifices m’ont fait plus de mal que jamais. Car mes peaux de mue s’accrochent encore à mes jambes, je ne peux m’en débarrasser, et elles enserrent mes pas, de leur ombre et de leur lumière, traînant sur le sol de ma vie qui s’étale depuis si longtemps…
 
Iloya resta quelques instants devant le spectacle de l’enfant qui s’éveillait, tournant lentement sa tête et ses longs cheveux bruns ruisselant sur ses épaules nues. Son souffle, plus court, soulevait par intermittence sa poitrine enserrée dans le tissu chatoyant de sa robe de velours, comme si son cœur, battant sourdement, avait voulu percer la peau pour venir mourir à ses pieds.
La jeune Reine n’avait pas conscience des larmes qui roulaient sur ses joues, pas plus que de ses mains coupées en maintes endroits, gelées par les éclats d’une glace vengeresse. Les portes blanches, tachetées de pourpre sanglant, étranges nuances de couleurs dans ce monde inodore, sans saveur, où même le vent ne charriait aucun parfum, si ce n’est celui de l’absence et du vide, se reculèrent dans une sorte de plainte étouffée, ramenant devant elle, de seconde en seconde, l’obscurité réelle et plus grande encore.

Et puis, des lumières, voletantes, papillon de poussière d’étoiles et de nacre opalescente, vinrent doucement, presque tendrement, se poser sur les lianes sèches qui maintenaient  la petite fille en place, ôtant de leurs doigts invisibles chacune des fibres des plantes ; de leur blessures fines, coula un peu d’une sève riche et ambrée, vin de joyau précieux, tombant sur le sol des feuilles mortes aux nervures d’or fragiles. Et les ronces frissonnèrent, se détachant des bras délicats de l’enfant, la laissant enfin libre de ses mouvements.

Elle posa ses pieds sur la terre, sur le sol aux nuances d’aube qui semblaient dérouler son tapis de vie en offrande silencieuse, et se tint un moment appuyée contre les colonnes pâles, la main recroquevillée contre la pierre froide, avant de se retourner vers la jeune femme, un sourire hésitant sur les lèvres, mais ses yeux bleus, sans âge, flammes d’éternité, venant démentir le contour encore enfantin de ses joues.

«  Ainsi, tu es venue, Reine Tol… »

Sa voix, nuance de toutes les voix existantes en Terre Brune, était à la fois suave et métallique, aigüe et rauque, chargés de tous les souvenirs du monde, une voix terrifiante par son impersonnalité, par la multiplicité de ses tons, anguleux et sourds. Mais plus encore terrifiant demeurait son visage, immobile, factice, comme un masque seulement animée de quelques soubresauts de vie, quelques remous dans la platitude de son expression.
Iloya voulut répondre, mais sa gorge nouée par une trouble émotion ne put laisser passer le moindre mot, et la petite fille, le corps nimbé de sa chevelure sombre, tranchant sur la blancheur innocente de son corps, se rapproche d’elle, tendant les mains.
Ses paumes rentrèrent en contact avec celles de la jeune femme, qui ne put s’empêcher de tressaillir, tant sa peau était froide, encore humide d’une rosée invisible, comme d’une pluie d’étoiles masquées par les nuages du ciel couvert.
L’enfant agrippa ses doigts aux mains d’Iloya, en recherchant sans doute la chaleur, la palpitation des veines, puis elle passa un ongle sur une des blessures qui en parsemaient le dos, avec un effleurement tactile, presque douloureux dans sa douceur.

« Ah…Tu t’es blessée à mes murs, mais tu n’as pas cédé…Comme tu dois te sentir errante en toi-même pour avoir résisté si longtemps à l’appel glacial de La Terne Forêt… »

En cet instant précis, un tremblement, du tréfonds de la terre, vint vriller le sol d’une houle écumeuse, et les ronces enroulées autour des colonnes se muèrent en cercles concentriques, rampant sur la pierre, se joignant aux lianes défraîchies en une étreinte visqueuse.
 Les portes se refermaient, mouvement de rotation sinueux, roulant sur le sol en raclements rugueux, alors que l’ombre diminuait d’intensité jusqu’à n’être plus qu’une simple tache, mais dont le centre, plus sombre encore que les contours flous, battait à tout rompre.

« Le Cœur du monde nous offre ses derniers instants, Reine Tol…Ne lâche pas encore ma main, il y a si longtemps que je n’ai senti la chaleur d’un être vivant de chair et de larmes… »

Iloya acquiesça en silence, bouleversée par le chant soyeux et plaintif s’élevant de l’ombre qui se mourrait, alors que les portes, prises dans leurs mouvements assassins, ne cessaient plus de se rapprocher…Elle avait cette sensation, immuable, d’assister à quelque chose de sacré, d’incompréhensible, de quelque chose qui touchait à l’infini vicissitude de la vie, bien loin des guerres et des conflits, et du Mal, de la mort empoisonnant les souvenirs diaphanes de son monde dont les parcelles disparaissaient peu à peu.
Parenthèse aux contours acérés, bulle de tranquillité, parois de cristal taillées.
L’ombre se tut, et bientôt ne resta plus que les portes closes sur leurs mystères, et le rayonnement des pierres d’obsidienne qui chuintèrent, avant de briller d’une lueur plus éclatante encore.
L’enfant relâcha la main de la jeune femme, la paume mouchetée de sang, et se retourna vers elle :

«  Que me veux-tu, Reine Tol ? Pourquoi es-tu venue jusqu’ici ?
- Pourquoi avoir pris l’apparence de ma fille ? Pourquoi elle parmi tant d’autres ? »

L’enfant sourit, et ce sourire sur ce visage connu d’Iloya, ce simulacre de joie sans âme étirant les contours des joues rondes de sa fille fut comme un poignard plongé à vif dans sa chair. Elle sentit le sang pulser plus fort sur ses mains coupées, et se recula un peu, mais l’enfant n’en eut même pas conscience, car déjà ses yeux se portaient au-delà de la Reine, vers les cimes obscurcies des colonnes, les pierres sombres et tournoyant légèrement. Elle leva un bras fantomatique vers elles, et des opales noires jaillirent des traînées lumineuses, aussi coulantes que les laves incandescentes d’étoiles malades, glissant sur les colonnes et la pierre, s’accrochant à quelques aspérités, y laissant des volutes glaciales de voiles brillants.
Ces mêmes corps immatériels qui avaient agressé Iloya, quelques minutes auparavant. Quelques minutes, ou plutôt quelques heures ? Qu’importe, puisque le temps s’étirait sans fin et que les secondes elles-mêmes n’existaient plus vraiment.
Les ombres de lumière vinrent s’étendre sur le corps de la fillette, qui se rejeta en arrière, alors que des doigts opaques venaient tisser, sur sa peau même, un voile de lumière, mêlant, fil après fil, les trames délicates d’une robe de rosée et de vie diaphane.

« Pourquoi ? Il n’y a pas de réponses, il n’y en a jamais eu. Ce ne sont que des chimères de secours pour les êtres qui vivent encore, mais à quel prix.
 Pourquoi, Reine Tol, la Terre tremble t’elle ce soir de mouvements spasmodiques, si denses que même en Forêt Terne, je les ressens ? Pourquoi m’as-tu tiré de mon sommeil si long, si doux, pour me rappeler ce que je suis et ce que tu es ? »

D’un geste trahissant l’impatience, l’enfant repoussa les dernières ombres qui s’attardaient dans ses longues boucles brunes, tressant ses cheveux, se mirant dans le miroir de son opulente matière, et les corps soupirèrent faiblement, avant de rejoindre, de cette allure flottante et triste, si triste, d’une brise déchue, les pierres sombres ou les arbres immobiles. Iloya se tut un moment, puis elle reprit, d’un ton impérieux, toute sa verve retrouvée en même temps que la mémoire des derniers instants de sa fille, étouffée dans un cocon d’or aussi mortel qu’un linceul, les yeux ouverts sur une dernière expression de désespoir.

«  Je n’ai pas le choix. Mon monde se meurt, et je ne peux rien faire pour retenir son souffle.
- Tu es Gardienne de l’Equilibre, Tol. Tout comme je garde mon univers.
- Où sont les Anciens dont parlent les légendes, si ce monde en est vraiment un ? Je ne vois que désolation, silence et froid…Là où devraient vivre les chemins de la Terre, là où devraient être les visages des guides Intemporels, il n’y a rien. »

Iloya sentit monter en elle les prémisses d’une colère terrifiante, plus encore que les autres, car elle était mêlée de larmes refoulées et du poids de l’incertitude grandissante. Son flanc la faisait cruellement souffrir, et chaque souvenir de la Terre Brune n’était qu’une pierre de plus dans l’onde calme et trompeuse, glauque, de la Forêt trop tranquille. Il lui prit l’envie soudaine de mordre, de déchirer les arbres de ses ongles brisés, de faire chuter les lourdes colonnes, défis de puissance, élancées vers un ciel muet. Elle serra les poings contre le tissu de sa robe, sentant les fibres s’incruster dans ses meurtrissures.
Pour toute réponse, l’enfant sourit, plus distinctement, mais dans ses yeux passa ce qui ressemblait fort à une souffrance, bien vite disparue.
Elle s’avança vers un arbre dont le tronc tortueux et les rainures apparentes semblaient ployer sous la lourde et dense couche d’un givre invisible, enfermant chacune des feuilles dans un cercueil de verre, et posa sa main sur l’écorce sèche, la paume tendre tournée vers le bois rugueux.

«  Tu ne comprends donc pas, Reine Tol, que je n’ai pas plus le choix que toi. Il est des vérités dont jamais nul ne parle, de peur qu’elles envahissent le quotidien et glacent d’effroi les êtres de sang. Je sais, mais je ne sais pas tout… »

Elle s’interrompit une fois de plus, alors que les feuilles, dans un crissement de glace fondues, se mettaient à luire, de plus en plus fort, se déroulant dans le gel comme une renaissance, déployant des pétales soigneusement préparés, lisses et duveteux ; les feuilles d’un argent brillant percèrent la couche de givre, comme une bulle en transparence trop dure, et laissèrent à nu leurs fins contours. L’enfant appuya plus fort sa main, et soudain les feuilles gémirent, exhalant des relents de souffre qui vinrent frapper le visage de Iloya. La jeune femme se recula instinctivement, alors que les gémissements inhumains se répercutaient dans le silence environnant, accompagné de leurs symphonies d’odeurs de mort.

« Nous tous sommes comme ces arbres, un seul déséquilibre les font tomber, d’aussi haut que pointent leurs cimes. Moi comme toi, Reine Tol.
-Je n’ai pas d’autres options, vous êtes ma dernière chance.
- Tu ne devrais pas dire ce genre de mots, Tol. Je ne suis la chance de personne. Regarde-moi, je règne sur une immensité de vide, où chaque chose pourtant trouve sa place. Comment concilier ces deux notions contraires, comment explique le néant de ce que je suis ? »

L’écorce de l’arbre se fendit avec un bruit de déchirure plasmatique, laissant couler sur les doigts avides de l’enfant un sang lourd, aux couleurs de miel des fleurs d’ambre, le sucre formant comme des cristaux de glace sur sa surface, imprégnant la peau d’une pâleur spectrale de la fillette, dont les cheveux noirs, mus par une sorte de brise intérieure, se soulevèrent doucement, mèche après mèche, serpentines et sombres.
Elle poussa un soupir, un soupir mêlée de tous ceux de la Terre, un souffle d’air à fendre les pierres, d’une tristesse amorphe, sans espoir, alors que les feuilles d’un argent terni venaient former, à ses pieds nus, une couche de velours immobile.

« Comme j’ai mal chaque jour, moi, qui pourtant ne ressens plus rien. Sois heureuse d’être ce que tu es, Reine, de vivre encore, quand bien même tes derniers mots seront pour hurler ta rage, tout vaut mieux que le calme d’un jardin qui n’en finit plus de s’éteindre …
- Que voulez vous dire ? Vous ne pouvez m’aider, et je dois encore supporter d’autres souffrances ? J’ai sacrifié ma fille pour venir vous rencontrer.
- Je sais.
- Non, vous ne savez rien du tout.
- Toi non plus, Reine, et en cela nous nous ressemblons. Je suis la première des Anciens, la fondatrice de la Forêt, de ses premiers arbres, et de ses êtres d’irréalité, mais je suis comme toi. Pourquoi as-tu cru que je pourrais t’aider ? »
A ses mots prononcés d’une voix terriblement calme, Iloya sentit un lourd poids se frayer un chemin jusqu’à son âme, et éteindre les bougies de ses derniers espoirs, de cet espoir qui l’avait jusqu’alors porté, formé des souvenirs de son peuple, des sourires de son enfant et de ses nuits d’amour, trop vite effacées, trop vite diluées, d’avec Gowan. Ces nuits où il lui semblait que rien, jamais, ne pourrait arriver.
Le long de chaque grain qui composait le sol, chaque parcelle de vie aussi inerte que les colonnes de marbre, courraient, de plus en plus violents, des tremblements impulsifs, des vrilles de plaintes enterrées rejaillissant d’une fontaine cachée, comme le signe funeste d’un monde en destruction. L’enfant ferma les yeux, les pieds solidement campés sur la terre, s’imprégnant des frissons qui la parcouraient, son corps vêtu de lumière plus évanescent de minute en minute.

Fin d’un jour sans début, sans commencement.

Puis, tout s’accéléra, car la fillette, soulevant avec une apparente difficulté ses paupières, se dirigea d’un pas vif, et pourtant léger, effleurement à peine de sa peau contre le givre du sol, vers le lac qui s’était reformé, ce même lac sur lequel la jeune Reine s’était coupé les mains.
Un arbre, plus imposant que les autres, plus dense encore, formait sur la surface de la glace nouvelle une tâche d’ombre miroitant faiblement des reflets de l’onde endormie sous son masque de cristal. Les racines noueuses venaient, rampantes, puiser l’eau gelée directement au cœur du lac, transperçant la couche unie et lisse, pierre de nacre, et autour d’elles quelques flocons de neige d’une apparente douceur de plume s’étaient formés, entourant sa texture irrégulière d’un nuage cotonneux.
 Iloya, le souffle court, une douleur lancinante vrillant son corps, suivit à grand peine l’enfant, une main posée sur sa poitrine, les lèvres bleuies sous l’effort qu’elle faisait, tendant ses dernières forces dans un seul but, ne plus étouffer, respirer encore un peu .

Respirer encore un peu, dans cette Forêt où rien ne vivait, sans jamais être mort.
Paradoxe de plus, tissant la toile des destins.
La petite fille s’agenouilla, le flot de sa chevelure tombant sur son visage impénétrable, et posa ses mains sur la glace. Un moment il ne se passa rien, puis l’eau gelée se mit à fondre, formant une cavité qui s’étendit doucement sur la surface du lac, entourée des coulures d’une onde sombre et poisseuse, comme autant de larmes versées. Iloya se rapprocha, le sang battant à ses tempes, les nerfs crispés, les muscles endoloris, et vit sourdre l’eau agitée de quelques mouvements troubles, de ces mouvements brefs et saccadés d’enfant endormi.
Les flocons près des racines, les éclats de givre se muèrent et roulèrent, pris dans le souffle impalpable d’un vent contraire, jusque sur l’écorce épaisse du bois. Ils y pénétrèrent, attirés, dans un bruit cristallin, tintinnabulant, bris de verre trop fragile, et aussitôt l’arbre s’illumina d’une chaude nuance de rose, comme les nuages pris dans les feux d’une aube apocalyptique.
Sur les racines se tendirent des traits argentés, des filaments de rayons solaires ou de lune éveillée, qui atterrirent dans l’eau. Un instant ses soubresauts diminuèrent d’intensité, puis ils reprirent leurs mouvements houleux, amplifiés encore.
L’onde se teinta, passant d’un noir d’encre opaline à une substance d’argent terni, pour finalement aboutir à la couleur mêlée d’un ciel d’été touchant à sa fin, et de paillettes d’or délicates.
 
« Sais tu ce qu’on dit sur l’Eau, Reine Tol ? On raconte que dans chacune des gouttes qui la composent se retrouvent chacun des secrets enfouis de la Terre et de ses peuples, qui se succèdent sans fin depuis la nuit des temps. L’onde a une mémoire collective enfouie dans son apparente tranquillité, sous la surface de soie voluptueuse, des myriades de sentiments attendent d’exploser au jour d’une aube éternelle… Du moins, c’est ce qu’on dit. »
 
La voix de la fillette se fit plus douce, ressemblant à s’y méprendre aux intonations subtiles d’une femme dans la force de l’âge, mais cet instant de calme fut vite démenti par un geste sec de l’enfant. Portant une main rapide sur son front, elle en détacha le cercle d’argent qui brillait faiblement, reflétant les lumières du lac, et des gouttes de sang perlèrent sur sa peau unie, créant des dessins étranges, comme autant de symboles incompréhensibles, aux teintes rouge de flammes sauvages.
Les mêmes symboles se dessinèrent sur les reliefs de la glace, et Iloya en ressentit la brûlure sur son visage, le souffle étreint de caresses indicibles, alors que la fillette plongeait la main dans l’eau étincelante, une grimace humaine de douleur vite effacée sur son visage d’enfant.
Lorsqu’elle ressortit son bras de l’onde, des rigoles d’étincelles visqueuses s’accrochèrent à sa peau, et elle secoua sa main d’un geste impatient, se libérant de l’étreinte mortelle de l’eau.

Elle tendit les bras vers la jeune Reine et celle-ci, surmontant l’apathie qui l’envahissait sourdement, l’aida à se redresser, prenant contre elle le corps épuisé, lourd, de celle qui ressemblait tant à sa fille.
Sa fille…
Mais dont tout l’être glacial était comme un vibrant reproche de vide et d’amertume. L’enfant ouvrit la paume, les doigts crispés, et se détacha de la jeune femme avec ce même mouvement, un peu atténué, qu’elle avait eu pour se défaire des dernières lumières flottant sur ses bras fragiles.
Tissé de souffles et de sons, palpitant comme un cœur arraché d’une poitrine divine, un poignard à la lame aiguisée, luisante encore de sa membrane de chair et d’aube vibrante, venait de se former autour du cercle d’argent, dont la surface se mouchetait à présent d’or le plus pur.

« Prends le, Reine Tol, car tu auras à répondre d’une trahison plus grande encore que tu ne peux l’imaginer…Plus terrible que le sacrifice inutile de ton époux. Il n’y aura bientôt plus de lumière sur ton monde, Reine, plus de rayons pour éclairer l’insoutenable…
- J’étais venue pour que vous m’aidiez, et vous éteignez l’espoir de sauver ce qui peut encore l’être. »

Iloya prononça ses mots d’une voix que les vrilles de souffrance dans sa poitrine rendaient plus rauque. La fillette se détourna de ce spectacle, les traits inertes, mais le regard plus humain qu’il ne l’avait jamais été. Elle voulut répondre, mais n’en eut pas le temps, car le ciel se déchira brutalement et laissa voir, derrière un éclair d’une aveuglante clarté, une rupture apparue dans la calme inertie de la Forêt. Et les arbres se mirent à ployer, leurs troncs à se tordre viscéralement, alors que les feuilles prises dans le givre crissaient désagréablement sur leurs branches mortes.
Des pleurs d’enfants éperdus, des sanglots de peur, se répercutèrent, portés par l’air lourd, glissant sur les brins de l’herbe moite, frappant Iloya de leur masse obscure et plaintive.
La fillette qui n’en était pas une porta ses mains encore humides, légèrement entourées d’une brume opalescente, sur le bras de la jeune Reine qui se hérissa à ce simple contact…Et les arbres, toujours sous le coup d’une sorte de torsion immense, formèrent lentement, aspérités, ombres et démesure, le visage, taillé dans leur bois ancestral, reflet buriné d’années et d’époques à présent oubliées, la figure et les contours enfantins d’Adéïs.
Les yeux implorants, ouverts sur un horizon de silence et de filaments d’or trop serrés.
Les larmes en cristaux de frayeur roulant sur ses joues, la bouche ouverte sur un cri silencieux, un cri que nul n’entendrait jamais.

« Tu dois repartir, Reine, ton monde attend… »
L’enfant s’était retournée vers la jeune femme, immobile alors qu’à l’infini se propageaient, en miroirs malsains, les pleurs de sa fille, et ses yeux bleus sans fin…
 
Immobile parce que, parfois, il n’ait même plus de mouvements qui puissent atténuer quoi que ce soit.
 
L’enfant repoussa, avec une tendresse malhabile résultant de siècles de solitude compacte et dense, Iloya, de ses paumes tendues, et la Reine dérapa sur la glace brisée qui, déjà, insidieusement, reformait ses barrières de gel. Ses pieds se dérobèrent sous elle, las de la porter, et elle tomba dans la cavité bordée de lumière. L’eau était plus glaciale encore que le plus froid des hivers, et sa lumière accentuait la lourdeur de ses flots onctueux, les paillettes d’or se dissimulant dans chaque mouvement trop rapide de l’onde.
Iloya sentit une chaleur tirée du néant même l’envahir, alors qu’un brouillard obscurcissait sa vue, et l’eau pénétrer ses vêtements, atteindre sa peau, se glisser dans les blessures de ses mains dont le sang se clarifiait.
Son cœur s’enferma dans un silence de poix, comme enserré dans une ganse de satin noir, les veines comprimées par l’afflux massif d’une eau nacrée, et elle ne sentit plus rien.
Elle cessa de bouger, entendit des pas se répercuter le long de la glace étincelante, tombeau de cristal humide.
Et ses cheveux s’imprégnèrent de lumière, les paillettes descendant le long des mèches en coulures d’étoiles mourantes.
Et son visage fut submergé par l’onde.
 
Iloya parle : Je ne saurais expliquer le chemin de mon retour, pas plus que je ne l’ai jamais compris. Pas plus que je ne comprends la finalité du monde, ses mouvements amples brassant le vide des intentions, les batailles éternelles des Hommes et de leurs craintes, les épreuves qu’ils s’imposent sans oser soulever un coin de voile, de ce voile qui se tisse, chaque jour qui passe, chaque siècle qui se meurt, entre eux. Et les empêche de se voir vraiment.
 
Mais comme le froid était intense, plus intense que les flocons de glace, présents des hivers destinés à être étreints de la chaleur de la Terre, et à voir s’enflammer leurs corps immatériels, papillons éphémères de l’eau et des nuages compatissants…
 
Encore aujourd’hui, lorsque je repasse mes souvenirs, je crois percevoir sur ma peau la morsure de l’onde, voie lactée de sens et de cris muets, comme ceux que ma fille poussa avant de sombrer…
 
Mes mains tremblent, accompagnent de leurs saccades le souffle de ma voix qui parfois s’éteint, en racontant encore, encore, toujours, ce qui a été. Mais j’ai parfois envie de tordre ses doigts arthritiques, noueux, branches de votre vie, Hommes, comme de vous-mêmes, car ils ne m’ont servi à rien, non…
 
Eden est mort, les fleurs n’existent plus que dans les plis et recoins de ma mémoire de vieille femme, et j’ai voulu le venger, sans savoir qu’en réalité, je me ferais encore plus de mal…
 
Oh…
 
Fuir même m’est interdit, mes Hommes de sang, fuir même m’est interdit…
 
Iloya ouvrit les yeux, et chassa de son visage les débris de glace, mêlée à ceux des miroirs qu’elle venait de traverser. Son corps était étreint de douleurs vives, sa tête prise dans un étau de fer rougi  et les morceaux de verre incrustés dans le tissu de sa robe trempée tremblaient comme des gouttes d’eau cristallisées lorsqu’elle se releva, difficilement, s’appuyant de ses deux mains sur le sol morcelé d’éclats des miroirs en miettes, parcelles, flocons de rien. Elle redressa la tête, ses cheveux longs battant en mèches rebelles autour de son visage serré, les muscles de la mâchoire contractés par le froid qui gagnait ses membres, et promena son regard sur l’Alarüm, à défaut de pouvoir se remettre debout.
Et ce qu’elle vit lui donna l’impression de déchirer son âme en fragments aussi minuscules que les tenaces bris des miroirs ancestraux, un cri silencieux, venant du tréfonds de son être en suspens, mourut dans sa gorge.

Au centre de la pièce, le cocon d’or était devenu d’un noir d’encre, linceul de ténèbres de larmes versées, aux contours immobiles, ternes. Un peu de mousse d’un vert outrancier, émeraude figée, poussant sur la solitude comme une fleur de lierre empoisonnée, se formait sur les côtés de la silhouette enfantine.
Le silence régnant sur la salle, le silence des reflets, abandonnant leurs jeux et leurs danses frivoles, l’absence même de quelconque mouvement, l’amorphe sentiment de lassitude et d’épuisement, conféraient à la luminosité ténue une couleur de bleu éteint, les flammes elles-mêmes, feux tortueux, tendaient leurs couleurs mauves glacées vers le plafond oublié, en une parodie de vie.
Désespoir.
Mue par la seule envie de briser de ses coups vengeurs le silence, la jeune Reine courut vers le cocon obscur, les filaments où brillaient encore, par intermittence, des parcelles argentées de rayons de lune. Elle essaya de ne pas penser à ce que masquaient les bandelettes sombres, au sourire de sa fille, à ses yeux implorants et au mal qu’elle lui avait fait, et retint ses larmes, ses dernières larmes, celles qui peuvent emporter la raison faible et les traces d’espoir mourant. Iloya sortit le poignard de sa robe déchirée, figé dans le tissu, et elle coupa maladroitement les fils, les gestes de plus en plus rapides et sauvages, le souffle si court que, par moment, elle en oubliait même de respirer, le sang battant plus vite que jamais à ses tempes, les muscles de ses bras tendus jusqu’à la rupture.

Et, dans le silence, elle coupa, coupa, brisant les traces d’une magie mortelle, les cheveux effleurant en une triste caresse les filaments qui tressaillaient de cette attaque soudaine, les gouttes d’eau de sa robe formant des rigoles de lumière, courant sur les miroirs du sol, se reflétant dans le plafond, cascades murmurantes de songes fermés à jamais. Un instant seulement, la jeune femme put entrevoir le visage inerte de sa fille, puis le tissage incessant reprit la lutte, les fils se retendant sur le corps, serpents de nuit divine aux souffles délétères, exhalant une odeur indéfinissable, mélange de chrysanthèmes fanées et d’herbe mouillée par des pluies diluviennes, de plantes noyées sous le courroux d’un ciel coupable, se mouvant d’eux-mêmes, formant des entrelacs indicibles et serrés.
Alors Iloya s’accroupit devant le cocon, car rien ne servait plus à rien, et elle serra contre elle le poignard, la lame encore dirigée sur les filaments qui n’en finissaient plus de se reconstruire, et elle prit conscience de ses membres qui tremblaient en une houle de souffrance, sans écume pouvant la contenir, sans barrière de mousse cotonneuse pour l’entourer d’un calme trompeur.

«  Cela ne sert plus à rien… »

La voix qui prononça ses mots était d’une tristesse un peu entachée par le ton volontairement supérieur, et elle brisa le silence plus durement qu’une lame. Iloya releva la tête, et scruta un long moment la silhouette de son frère, si beau dans les ombres et les lumières distillées par les flammes des chandeliers, les contours nets de ses pommettes hautes, les yeux renfoncés dans les creux de ses paupières, de nouveaux reliefs qui n’existaient pas à son départ en Forêt Terne. De fines marques d’un sombre destin.
Killian se baissa, et tendit la main vers sa sœur, d’un geste curieusement emprunté. La jeune femme l’observa sans rien dire, puis elle agrippa le poignet tendu, y enfonçant ses doigts fins, et, tout en se relevant, les pans de sa robe traînant en un son désagréablement mouillé sur le sol, retourna la main forte du Prince. Elle passa un ongle sur les lignes éparses qui parcouraient la paume, puis rejeta le bras et l’aide qu’il pouvait lui procurer, en un mouvement d’une rare violence. Killian se décala lentement, plongeant plus encore dans les ombres sécurisantes de la salle.

« Pourquoi ce sang sur ta main, mon frère, et sur tes vêtements ? Sors tu encore d’une bataille à l’issue incertaine ?
- L’issue en est plus que certaine, ma reine. Nous avons perdu…
- Ne me mens pas ! »

Les mots coupants se répercutèrent sur les murs lisses, et la voix de la Reine, s’apparentant plus à un cri, se durcit, devint aussi sévère que celle d’une vieille femme, alourdie par le poids des années et des expériences passées. Killian se détourna et son visage vint se placer dans l’axe des chandelles, mettant plus encore l’accent sur les contours de sa bouche, fermée en un simulacre de sourire depuis longtemps disparu. Il haussa les épaules et replaça sa main en arrière, voulut parler mais ses murmures furent anéantis par un mouvement leste de sa sœur, et se terminèrent en borborygmes incompréhensibles. Iloya ferma ses poings, ses ongles s’enfonçant dans la chair tendre de ses propres mains, y laissant des croissants d’un blanc mordoré.
Une fine lumière, sortant d’elle-même comme de son revêtement de l’onde évanescente et froide, forma un halo diaphane autour de ses bras, puis elle tendit la paume ouverte vers son frère comme en gage d’un présent invisible. La peau de Killian, l’amas de chair et de sang, de fibres nerveuses délicates qui la parcouraient en un réseau inextricable, frémissantes d’un seul geste, d’un seul tremblement, se rompit le long des lignes de sa main, laissant à nu, sous l’épiderme ténu, presque transparent, des taches rougeâtres.

Il hurla, tant la souffrance se répercuta le long de son corps, anéantissant tout autre sentiment, laissant son corps, enveloppe de soie frissonnante, en proie à un sentiment d’écartèlement sordide, comme si des milliers de mains invisibles tiraillaient sans remords chacune de ses fibres. De sa main mutilée, ouverte en divers endroits, s’échappa des gouttes d’une eau sombre et noirâtre, rouge à la lumière des chandeliers, de ce rouge presque brun que forme le sang, mais en diverses nuances nacrées. Les gouttelettes voletèrent un moment dans l’atmosphère trouble de la salle, puis vinrent échouer, plumes de sang, dans la paume tendue de la jeune femme, maculant sa peau pâle de mouchetures rouges, glissant au creux de sa main. Killian plaqua son bras contre lui, les yeux grands ouverts, alors que, d’un souffle, Iloya faisait de nouveau glisser les coulures sombres vers le vide de l’air, accompagnée d’une brise ténue.
Elles demeurèrent en suspension quelques minutes, puis se muèrent en dessins minuscules, formant des contours indistincts, l’ombre d’une paupière levée sur un œil vide et amorphe, les lèvres serrées sur une dernière plainte, et la texture cotonneuse d’une chevelure de vieillard, d’un blanc neigeux.

Les yeux de la jeune Reine se fermèrent, et, dans un sifflement de plante rampante, les gouttes disparurent, laissant encore pour quelques secondes le reflet terrifiant de réalisme de deux visages, figés en masque mortuaires, sur les miroirs. L’un d’eux, comme incapable de supporter cette vue, se fendilla, le long de sa vitre immobile de cristal, et explosa en un tintement de grelot fendu, désenchanté. Un éclat de verre se planta dans la joue de Killian, qui l’ôta d’un geste lent, presque désincarné.

« Tu les as tués, mon frère, et c’est leur sang que tu portes comme une arme sur tes mains…Tu as tué Flivo, qui nous a presque élevé…
- C’était un vieux fou, Iloya, et ses rêves ne représentaient que la vision d’un monde perdu…
- Tais toi !
- Non, ma Reine, car je dois te prévenir. Jade est tombée, et en ce moment même, Dariadam pénètre Eden. »

Le jeune homme, en articulant ces derniers mots, redressa fièrement son corps, faisant bruisser autour de lui le satin de sa chemise bleue, étreinte par la charpente finement réalisée de son armure d’argent, mais de ce mouvement qui caractérise les enfants bravaches. Iloya secoua la tête, en un geste furtif de dénégation, mais en cet instant, des sons divers, auxquels elle n’avait jusque là pas prêté attention, vinrent murmurer à ses oreilles un chant de vérité, mêlé aux crissements des miroirs, au silence des oiseaux des jardins, de la caresse de papillon éphémère de leurs plumes d’or et de nacre fragile, et à la mélopée, plus douce encore, presque effacée déjà, des fleurs d’ambre surprises dans leur sommeil de rêves innocents. La Reine serra plus fort ses mains, et se rendit compte qu’elle tremblait. De froid ou d’absence, de peur ou de colère, nul n’aurait su le dire, et elle-même n’aurait su l’expliquer.
Peut-être du poids des hurlements de la Terre Brune dévastée.

« Je sais que tu l’entends, la fin de notre monde, la symphonie du ciel et de la terre qui se rejoignent. Je le sais, ma sœur, ma Reine, parce que je l’entends aussi, elle résonne dans ma tête comme les cristaux des étoiles qui se meurent.
- Tu as laissé Dariadam entrer en Eden, et fouler notre jardin ancestral. Pourquoi ?
- J’aurais du régner à ta place, Iloya. J’étais l’aîné. Et tu es malade »

Le visage aux traits fins de Killian se tordit en une grimace de douleur, et il porta sa main blessée à son côté, comme pour en masquer le relief tortueux, et ses yeux dorés cillèrent un peu, emplis de haine viscérale. Iloya dut se retenir au cocon près d’elle pour retrouver l’équilibre, car il lui semblait que le monde se renversait de son socle de verre, et qu’il se brisait sur un sol de pierre froide, de roc immuable. Ses doigts s’enfoncèrent entre les filaments de nuit, qui se lovèrent contre sa peau et sa chaleur, repoussants dans leur visqueuse étreinte de tentacules doucereuses.

« Je suis Tol parce qu’il t’a manqué quelque chose qui fait toute la différence entre nous, mon frère. J’aime ma Terre et chaque élément qui la compose, j’aime l’odeur des lilas qui parsemaient les ruelles des Sylves, et les murmures des eaux en Fluve… Toutes ces choses que tu ignores, pauvre imbécile, et qui forment la vie. Que tu es jeune, Killian, que tu es jeune…
- Nous ne sommes pas les Dieux de la Terre Brune, Iloya, ce n’est qu’un mythe que Dariadam va faire chuter, comme il a détruit ces mondes qui tombaient en décadence et ses malheureux êtres de néants...
- Tu t’entends parler ? La haine déforme chacune de tes paroles, et détruit le peu de liens qu’il nous restait encore.
- Alors il ne reste rien.
- Non. Il ne nous reste plus rien. »
A ces mots, d’un calme précédent le déchaînement intensif des plus grands combats, laissant voir, derrière le faste des paroles empruntées, deux âmes mises à nus, Killian se jeta sur sa sœur, une épée de cristal, forgée en Eden même, ruisselante de l’eau de la fontaine et de ses chuchotements étranges, plaquée vigoureusement entre eux par sa main, qui ne tremblait plus, refermée au creux même de sa paume détruite, des marbrures de sang formant des traces rouges sur le pommeau d’or. Iloya roula sur le côté, et se redressa d’un mouvement vif, portée par une force interne tirée des profondeurs de son existence même, des pouvoirs inhérents à sa nature. Elle referma les yeux, puis s’agenouilla près de son frère, qui ne s’était pas relevé. Le visage de ce dernier, exsangue, portait les marques d’une souffrance intérieure, et roulèrent sous sa peau des bulles étincelantes, heurtant le flot charrié par ses veines en une bataille trop inégale, une onde d’or diluant progressivement la course du sang jusqu’aux fibres musculaires, le condamnant à une immobilité consciente et glacée.
De ces yeux ouverts sur une question muette perlèrent deux larmes de sang, mêlé d’une nuance d’ambre éteinte, de pierre polie par les flots, et elles glissèrent le long de ses joues, y creusant deux rides précoces, jusqu’à ses boucles blondes éparses. La jeune Reine le regarda, et prit tendrement, lentement, sa tête sur ses genoux, caressant le front baigné de sueur de son frère :

« Tu n’as jamais rien compris, Killian. Tu n’avais pas la moindre chance. Je suis Tol, mon frère, et tu n’es que toi. Tu n’aurais pas du l’oublier… »
Sur ces mots, la voix d’Iloya se brisa, alors que l’appel des Jardins meurtris par une intrusion masquant la beauté des astres se faisait plus forte… Le temps suspendu, le temps d’un baiser oublié, le temps d’un amour éteint, le temps d’un pardon, peut être…
Le temps d’un souffle.
Puis elle prit entre ses mains le poignard, palpitant encore, cœur d’une Forêt morte, et le planta dans le cœur de Killian, délivrant son âme de l’étreinte brûlante de ses remords et de sa douleur. Le sang ne jaillit pas, tel l’eau indisciplinée d’une fontaine, pour l’en éclabousser, pour zébrer ses joues de marques indélébiles, mais il flotta calmement sur ses mains, le long de ses bras tendus, sève royale, flammes de glace éternelles, et se perdit dans les creux de sa peau d’une pâleur spectrale.
La fin d’une aube…Sans début, sans commencement, comme ces histoires qui ne parlent jamais que d’elles-mêmes, mais dont on ignore le trouble passé.

Et puis, la porte de la salle s’ouvrit, frémissante sur ses gonds, les murs s’agitèrent de bruissements affolés, alors que la silhouette d’un homme se profilait.
Immuable.
Et que la vitre qui retenait Gowan prisonnier, comme un cristal épuisé, se fendait, laissant mourir une plainte, un gémissement, la voix de la Terre perdue sous sa couche de chair sacrifiée, sous les corps des soldats inertes et le tarissement soudain des cascades, la fin de leurs rideaux d’onde et de lumière.
La fin de l’air aux senteurs des fleurs d’ambres.
 
 
Iloya parle : Je tenais mon frère entre mes mains, et son esprit ne faisait qu’un avec les tumultes de ma propre solitude hurlante, nous n’avions jamais été si proches qu’en cet instant, alors que tout se brisait, que le monde devenait cette bille de verre fragile qu’un souffle trop brutal du vent peut briser, laissant s’échapper les sons des premiers temps, l’odeur de la poussière des étoiles, et celle, plus grande, de la fin des Dieux Tol. Le souffle d’un violon dont l’archet se suspend pour ne plus jamais toucher les cordes sensibles, le son d’un archet recouvert de la trace d’un passé grisâtre, alors que lentement les cordes se rétractent en filaments de lune blafarde.
 
Aux confins de moi-même et de mon cœur, celui que je sens encore battre, malgré tous ses siècles de landes battues par le vent et de murmures indistincts, je me rappelle.
 
Vous savez, Hommes, les Dieux sont peut être les plus fragiles de tous, car la Terre a cicatrisé, le sol de pierre et d’herbe foulée a redonné naissance au ciment, puis au béton, puis aux arbres centenaires protégés, leurs branches bruissants de secrets enfouis dans les nervures des feuilles, de mystères d’ombre, et la Terre s’est rebâtie, de heurts en révolutions et de sang en chair, construisant ses muscles de silence par votre apport quotidien, mes Hommes, vos colères et vos larmes abreuvant sa soif de briller à nouveau, de redevenir la mémoire de toutes les vies passées et futures.
 
Mais moi, Déesse Tol, je n’ai jamais pu renaître.
 
 Quand Dariadam est entré en Eden, les fleurs d’ambre se sont fermées à jamais.
 
     


Chapitres : 1 2 3 4 5  
par Thaïs Erin
le 30/11/2005
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