Elle s’est éveillée ce matin avec une sensation bizarre après cet étrange cauchemar. Elle prend immédiatement un bain, afin de se défaire de cette couche de transpiration qui enduit son corps, mais également pour détendre ses muscles endoloris par de trop nombreuses contractions. Elle ne remarque presque pas les minuscules entailles qui parsèment ses membres, trop occupée à s’interroger sur l’étrange silence qui pèse sur les lieux. Ce silence l’oppresse, pendant qu’elle se prépare, mais ce n’est qu’en voyant les premiers visages accablés, et les derniers corps qui n’ont pas encore été retirés de la chaussée, qu’elle admet que son songe terrifiant pourrait bien avoir eu une part de réalité.
Chapitre 3 : Préparatifs
Il reste quatre heures avant que le soleil ne se couche. Après avoir vérifié avec le capitaine qu’aucun résident du temple n’avait disparu, après avoir clôt magiquement toutes les issues du lieu saint, Hyrthos peut enfin porter son regard sur la future grande prêtresse d’Almyr dont la voix lui était si familière.
Leryl est toujours aussi belle que dans ses souvenirs. Elle porte sur lui le même regard attristé que lors de son départ pour l’Académie. Où bien est-ce seulement son esprit qui le trompe, associant les marques de fatigue que porte ce visage pourtant toujours ravissant, ces grands yeux bleus légèrement voilés par des larmes contenues, à une brusque réapparition des sentiments qu’il s’imaginait qu’elle ressentait à son égard ? Oui, ce doit être cela. L’autre alternative serait bien trop triste. Elle a forcément oublié. Cela fait plus de dix ans qu’il s’en est allé.
Malgré cette conclusion, il ne peut empêcher de sentir l’espoir lui revenir. Finalement, il y a encore une personne en dehors de l’Académie qui pourrait ne pas considérer son don comme une aberration, qui comprendrait la solitude que cela représente, ou du moins serait capable de le voir comme un être humain. Après tout, elle connaît son passé.
Mais cet espoir lui est aussitôt retiré lorsque se lève le voile qui recouvrait le regard de Leryl. Elle l’a maintenant reconnu. Il le sent. Elle ne l’a pas oublié. Oh non, vraiment pas ! Et ce n’est pas de la tristesse qu’expriment les flammes glacées qui brûlent au fond de ses pupilles ! Elle le hait, mais pourquoi ? C’est elle qui l’a poussé à s’engager dans cette voie, à la quitter pour suivre le chemin que lui a tracé Almyr, lui affirmant qu’elle ne pourrait vivre avec quelqu’un qui n’aurait pas le courage d’utiliser ce que Dieu lui a donné pour protéger ceux qui pourraient en avoir besoin. Seule la foi inébranlable de son seul amour a pu le décider à se présenter aux mages, afin de recevoir cet enseignement si mal perçu par le peuple. C’est en suivant ses conseils qu’il a cessé de se cacher, qu’il a accepté d’être considéré comme un monstre, pour atteindre un plus noble but.
Et maintenant elle le hait. Qu’a-t-il donc fait pour mériter cela ? Il la regarde se détourner de lui, regagnant ses appartements, la simple robe blanche qu’elle porte s’accordant à la pureté de sa silhouette. Il se rappelle les sensations qui le transportaient lors de ces moments à jamais gravés dans sa mémoire, durant lesquels il explorait ce corps, découvrant peu à peu tous les trésors de sensualité qu’il recelait. Cela ne fait qu’accentuer un peu plus son malaise.
Cependant il n’insiste pas. Il ne cherche pas à la poursuivre de ces questions qui lui brûlent les lèvres. Il s’en va parfaire l’équipement des gardes, leur fournir les armes d’argent qui leur permettront d’affronter plus efficacement les créatures qui surgiront certainement quant disparaîtra le soleil couchant. Plus de deux heures passent comme cela à faire fondre par la seule force de son esprit toutes sorte d’ustensiles faits de ce métal. Des couverts, des plats, des vases et des lustres sont liquéfiés presque instantanément sous les regards émerveillés mais également légèrement apeurés des soldats. La concentration l’empêche de penser à tout autre chose. Puis, croyant vainement avoir gagné leur confiance par sa démonstration, il circule dans les rangs, prodiguant les derniers conseils qui pourraient leur être utiles :
- Contre ces créatures, nul n’est besoin d’armure. Elles vous atteindront aussi facilement sous vos cuirasses d’acier que si vous ne les portiez pas. Ne vous encombrez donc pas trop, cela vous permettra d’éviter plus facilement leurs coups de griffe
- Seul le mythril et l’argent peuvent les arrêter sans risque. Toute autre arme ne ferais que répandre du sang qui vous perdrait bien avant que vous ne leur infligiez la moindre douleur. N’oubliez pas cela, il ne faut en aucun cas être en contact avec le sang d’une de ces créatures. Si l’un de vous l’est, ce sera lui épargner la damnation que de l’achever immédiatement.
- Sous la douleur, il se peut que le démon reprenne son apparence humaine. Certains vont reconnaître des amis, voire une femme ou un fils. Servez-vous de votre amour pour ces personne pour les délivrer de cette malédiction. Ne les laissez pas subir la torture de se voir assassiner et dévorer leurs proches.
La légère pression exercée par la main de Jerlal sur son avant-bras et la vision des visage défaits des gardes après ce qu’il vient d’annoncer lui font prendre conscience que ses mots préparent un désastre imminent en retirant tout espoir à leurs esprits déjà bien affaiblis. Il quitte donc l’assemblée, laissant les encouragements de leurs officiers prendre la place de ses visions de carnage. Déjà bien loin, il n’entend que la conclusion de la déclaration qui leur est faite.
- Battez-vous avec honneur pour Almyr !
La réponse faite à ces simples mots le rassure.
Les hommes sont prêts.
Chapitre 4 : Vision
Dans la petite salle où il s’est réfugié quelques temps, afin de récupérer de l’effort que représentait la création des armes des gardes, Hyrthos se concentre, pour atteindre un état d’esprit propre à la méditation. Mais il n’y parvient que difficilement. Les dernières images déchirantes de sa mère et le regard que Leryl lui a jeté occupent ses pensées, ne voulant pas laisser le calme arriver. Il doit se débarrasser du sentiment de culpabilité qu’il ressent, ou jamais il n’aura la volonté nécessaire à repousser les loups.
Pour se calmer, il passe en revue les différentes mesures qui ont été prises pour éviter un bain de sang. Tout le monde doit être rassemblé dans la salle de culte maintenant. Lui n’en a pas besoin, n’ayant pas été présent dans le temple lors de l’apparition du monstre. Ils doivent commencer à s’observer, guettant le moindre signe de transformation. Il leur a bien spécifié que cette transformation serait presque instantanée, mais ils ne pourraient s’empêcher de la guetter.
Pendant qu’il s’imagine ce que peuvent ressentir ces personnes, son lien avec l’Académie se renforce. Puis il atteint un état d’esprit propre à recevoir une nouvelle dose de pouvoir des Archimages. La marque présente au creux de sa main se met à luire faiblement. Au même moment, il ressent une intense douleur. L’appendice qui a poussé à la base de son crâne, juste au niveau de la jonction avec sa colonne vertébrale, se réveille, et les images commencent à défiler. Un ballet épouvantable, de scènes de carnage, de ces créatures pleines de rage, se déroule sous ses yeux clos. Il dénombre vingt monstres, qui mettent le temple et ses environs à feu et à sang.
Il peut presque percevoir les hurlements du peuple qu’il observe dans cette vision. Il voit les garnisons du temple descendre sur la ville, en rangs serrés, pendant que les loups sautent de toit en toit pour effectuer leur moisson de cadavres. Avec horreur, il se rend compte que ceux-ci exécutent ses conseils avec un terrible zèle dicté par la folie de ce moment. Toute personne ayant sur elle une trace de sang se voit aussitôt privée de vie ; les soldats commencent à se battre entre eux, et contre tous, apportant un fléau plus important encore que celui des bêtes. Il distingue encore la brume qui s’élève, due à l’évaporation du sang des loups-garous au contact de l’argent. Puis un écran rouge masque tout. Seule une dernière image perce dans son esprit. Le visage de Leryl prisonnier des flammes.
Cette dernière image le terrasse. C’est en tremblant qu’il se redresse, et sans les forces qu’il vient de récupérer, la demeure de son esprit se serait écroulée. La culpabilité l’assaille à nouveau, de plus en plus fort. Il met encore quelques minutes à reprendre pied dans le moment présent, mais le regrette aussitôt. Sa méditation a pris bien trop de temps. La nuit est tombée entre temps, et des bruits de lutte résonnent déjà dans le temple. Il se précipite alors hors de son refuge, juste à temps pour voir le monstre bondir par dessus les remparts, le corps d’une femme sur l’épaule. Parmi les cris retentissant dans la salle de culte, il peut percevoir un nom :
- Dame Leryl !
Son sang ne fait qu’un tour. N’ayant pas le temps de briser l’enchantement qu’il a lui-même exercé sur la porte, il fait voler en éclat l’arche qui l’encadre, laissant enfin sa rage se libérer, et poursuit le ravisseur, son don l’aidant à ne pas le perdre. Il ne fait que peu attention aux cris qui s’élèvent autour de lui, prélude à l’annihilation de la cité. Il ne prend pas le temps d’empêcher la réalisation du futur proche qu’il a entraperçu. Ses pas, guidés par une folie meurtrière, le mènent dans la taverne sur le toit de laquelle s’est réfugiée la Bête. Il voit, comme tous les habitués du lieu, le toit s’ouvrir à la lumière de la pleine lune, puis une masse de griffes et de poils masque cette nouvelle entrée, jette son fardeau à l’intérieur puis, d’un bond majestueux, se jette sur les hommes les plus proches. Hyrthos s’apprête à lui faire regretter ses actes.