Cela faisait deux jours que j’errais dans les bois, à sa recherche. Je n’oublierai jamais la première fois que je l’avais vue. C’était un soir d’automne. Ce soir là, j’étais comme tout les soir assis dans la clairière du vieux chêne, dont il ne restait que la souche noircie par les intempéries. Je méditais comme toujours sur les turpitudes de ce monde qui courrait à sa perte sans s’en rendre vraiment compte. J’étais donc perdu dans mes pensées quand elle est apparue, dans sa robe rousse. Elle est sortie d’un buisson et s’est avancée dans le soleil rasant. Puis elle m’a vu. Elle a penché la tête sur le coté d’un air interloqué. Un éclair fugace est passé dans ses doux yeux verts, puis elle s’est lentement retournée et s'est enfuie entre les arbres. Tout en elle m’invitait à la suivre.
J’étais devenu un animal parmi tant d’autre, invisible dans la multitude, et pourtant différent. J’étais un chasseur, un chasseur qui jamais ne lâcherait sa proie.
Cela faisait deux jours que j’errai dans les bois, suivant une piste que je n’arrêtais pas de perdre et de retrouver et ne buvant que la rosée du matin.
Et je l’ai revue, dans le soleil du matin. Elle était magnifique, sa robe brun-roux brillait de mille feux, elle était allongée dans une petite clairière. Je me suis caché dans un buisson, mon arc à mes pieds. Il ne me serait jamais venu l’idée de tuer une si belle créature. La biche au pied d’airain, celle dont la légende disait qu’elle était la messagère des dieux. Ses yeux doux, d’un vert profond, m’observaient déjà depuis quelques minutes, je n’osais bouger. Elle était couchée là, dans l’herbe de la clairière, sans doute pour profiter des premiers rayons du soleil qui perçaient à travers les arbres.
Un craquement retentit sur la droite, la biche tourna la tête un instant, et dans un bond majestueux, disparut entre les arbres. Un homme sortit des fourrées, il était grand, au moins une tête de plus que moi. Ses grands yeux sombres me fixaient d’une bien étrange manière. Il était vêtu d’une cotte de maille et deux cimeterres dépassaient de son dos. Un étrange fouet pendait à sa ceinture.
"Qui êtes-vous, vous qui osez troubler la pérennité de ses lieux ?"
L’homme me dévisagea de haut en bas un instant et d’une voix grave et douce il répondit
- "Et vous, qui êtes-vous pour vous dresser sur mon chemin ?
- Je me nomme Seth, chasseur et gardien de la nature.
- Je suis Lord Lloyd Dante. Maintenant je vous saurai gré de déguerpir de mon chemin.
- Je suis ici chez moi, qu’est ce qui amène un lord dans nos contrées ?"
Un éclair sombre passa dans les yeux de l’homme qui ressemblait à un guerrier, il avait le port fier et la démarche souple. Il s’avança et s’arrêta à cinquante centimètres de moi.
- "Mes affaires ne regardent que moi !
- Je ne voulais point vous offenser, noble seigneur. Mais vous avez l’air fatigué, la ville n’est pas si loin, daignez m’accompagner jusqu'à la taverne, nous ferons plus ample connaissance en cours de route.
- Jeune impudent ! Se pourrait-il que vous m’appreniez quelque chose ? Voilà une bien étrange idée… Ma foi, cela peut être intéressant."
Nous nous mîmes en route vers l’auberge, distante de quelques kilomètres à peine. Lord Lloyd Dante se taisait, faisant semblant ne pas écouter les histoires que je lui racontais, lui présentant brièvement les lieux et leurs habitants.
Quand tout à coup, sortant d’un buisson, deux brigands nous barrèrent le chemin.
"La bourse ou la vie, noble seigneur, pour passer, il vous faudra vous acquitter du droit de passage."
Lord Lloyd Dante afficha un air surpris et s’avança en sortant son épée.
"Pour vous se sera la vie, ou plutôt la mort ! fit il avec un air sardonique.
Je pensais en mon for intérieur qu’il y avait même de nouveaux brigands en forêt, car je ne connaissais point ceux là. L’un d’eux était armé un arc court, l’autre brandissait une longue épée rouillée. Je m’étais appuyé de façon nonchalante sur un arbre, je pourrais toujours intervenir en cas d’anicroche. Une première flèche siffla et Lord Lloyd Dante l’évita gracieusement. Sortant ses deux cimeterres de leurs fourreaux, il évita la première attaque à l’épée et plongea sous la garde de son adversaire. Une gerbe de sang vermeil apparu sur le plastron du premier bandit tandis que l’autre s’étouffait, il avait avalé une dague de travers. Je ne sais même pas comment cet étrange personnage pouvait à la fois manier deux cimeterres et lancer une dague. Il était efficace, et j’en savais quelque chose. Il récupéra sa dague et essuya ses armes sur les vêtements de l’archer.
"En route, cette petite escarmouche m’a donné soif."
Le reste du trajet se fit en silence, après une telle boucherie, je n’avais pas envie de parler et Lord Lloyd Dante ne rompit pas le silence. L’auberge était enfin en vue. Je me retournais vers mon nouveau compagnon et lui dis :
"Nous voilà rendu, c’est une petite ville tranquille, je suis certain que vous aurez envie d’y rester un moment."