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Sujets concernés par ce texte : Fantasy, Science Fiction
Chapitres :
Type de document : Essai

     
 

Je flottais longtemps dans l’eau trouble de mes souvenirs, aussi pesante que celle du lac, aussi mortelle sans doute. Je ne sais combien de jours passèrent dans cette lente et sûre agonie, l’abandon de moi-même que je tentais, cette lutte pour mourir contrecarrée par une bataille de fer pour me maintenir en vie.
Les seuls souvenirs qui surnagent dans cette onde glaciale sont ceux d’avoir été allongée sur un tendre lit, car mon corps souffrait très peu. Des visages indistincts, plongés dans le brouillard de ces instants entre sommeil et réveil, expression de pitié ou traits austères de marbre, des lueurs qui me blessaient, peut être aussi quelquefois, la caresse fugitive d’une main froide repoussant mes cheveux emmêlés…
Cette main me semblait le rappel fantomatique des vies que j’avais prises, et je fermai les yeux, pesant de toutes mes forces sur mes paupières, pour ne pas regarder. J’avais si peur de me voir révélée l’ampleur de mes péchés, si peur d’apercevoir le visage serré et meurtri du petit Petryen, d’entendre encore le son de son corps inerte flottant sur l’eau en un sifflement atroce, quand l’eau s’infiltrait sous sa chemise de lin et lentement l’imbibait…
 
Je refusais de me nourrir, repoussait toutes formes d’aliments aussitôt que j’en sentais le contact chaud sur mes lèvres. On me forçait à les avaler, et ils formaient dans ma gorge une boule malsaine et sèche qui m’étouffait.
Et puis, il arriva ce qui arrive toujours, lorsque l’on combat sans le savoir des puissances supérieures aux desseins bien arrêtés. Je perdis une fois de plus la lutte, et me laissait porter par le temps.
Je devins un morne corps inerte, privé de volonté, un esprit embrumé, une poupée de chair et de sang dont on s’occupa avec le plus grand soin. Un nourrisson qui réapprend les gestes essentiels de la vie.
Mais mon cœur s’arrêta de battre. Il répondait au rythme déséquilibré de ma respiration, mais devint un accessoire de sang presque inutile. Un cœur en acier aurait bien suffi à cette tâche, tant il était mort et lourd.
 
Le matin se lève sur Yria, même si le soleil se fait encore attendre. De la fraîcheur de la nuit subsiste le parfum des fleurs fermées comme une promesse illicite, et bientôt le soleil viendra les effleurer de ses premiers rayons, pour qu’elles s’ouvrent et s’épanouissent, lancent dans l’air leur saveur douce et sucrée. Mais pour l’instant le ciel est encore voilé, comme à moitié éteint, entre ombre et lumière.
Il me rappelle ce premier matin où, enfin, je m’éveillai en Atravalon.
 
J’ouvris les yeux, mais cette fois ci ne fut pas gênée par une luminosité que ma maladie agrandissait jusqu’à la faire devenir intolérable. J’étais couchée sur un lit aux reliefs sculptés, probablement taillé dans ces arbres centenaires qui bordaient les montagnes Revrïn, entourant l’empire de Balagadil que je venais de fuir. Mes blessures diverses étaient soigneusement bandées, mon corps presque entièrement recouvert d’une gaze blanche aux reflets bleutés, et qui sentait la menthe et les herbes sauvages. Je voulus bouger, et toutes les fibres nerveuses qui parcouraient mon être répondirent en un long écho douloureux. Le réveil après un long sommeil de pierre.
Le dégel après un hiver rude et terrible.
"Vous êtes réveillée ? Comment vous sentez vous ? Nous avons longtemps craint pour votre vie, Kalin Thaïs…"
Le rappel de mon titre fut un brutal retour vers le passé, et l’espace d’un instant la pièce entière, ses murs opaques, ses larges fenêtres ouvertes sur une nature qui se réveillait, tout tournoya et dansa une ronde effrénée devant mes yeux.
Une très jeune fille au visage enfantin, masqué en partie par de lourdes boucles d’un brun lumineux, me regardait d’un air interloqué. Vêtue d’un rouge de sang obscur, comme tâchée d’un linceul, elle portait entre ses mains un plateau au fumet de nourriture chaude qui me dégoûta. Je serrais les poings sur mes draps de toile. Puis murmurai :
- "Allez vous en. Sortez.
- Quoi ?
La jeune fille fit un pas vers moi, probablement parce qu’elle n’entendait qu’à moitié le chuchotement sourd qui sortais de mes lèvres. Son visage se rapprocha de moi.
Oh, cette promiscuité d’une figure innocente, ressemblant tant à celle de l’aubergiste de Krailwenn, cette senteur de jeunesse comme une fleur qui expose timidement ses pétales au monde…Il me revint en mémoire le drap blanc, près de l’auberge aux murs à moitié détruits, moucheté de ce sang que j’avais versé. Qui claquait au vent vif.
Je repoussai  brutalement le plateau dont le contenu se déversa sur le sol en un fracas de vaisselle brisée, et je touchai la peau de la jeune fille en même temps, du bout des doigts. Ce simple contact me donna des hauts de cœur.
"Sortez, laissez moi seule ! Pourquoi a-t-il fallu que vous me sauviez ?"
Je hurlais d’une voix que la maladie avait rendu basse et rauque. La jeune Träns s’enfuit aussitôt, je ne crois d’ailleurs pas qu’elle entendit la fin de ma phrase. Le bruit de ses pas décroissant sur les dalles de la chambre, et la porte qui claqua, résonnèrent en moi comme un écho vibrant.
Je me renfonçai entre mes draps, et pris ma tête entre mes mains. Les genoux ramenés sous le menton. Tous les souvenirs me revenaient, et je vécus une seconde fois la destruction de la ville en spectatrice imposée, frissonnante et solitaire. L’odeur de la mort s’imposait partout, même ici, dans cette chambre impersonnelle, alors que le soleil se levait enfin eu une aube radieuse.
 
Je me demandai comment notre monde pouvait continuer de tourner ainsi, le jour succéder à la nuit, les nuages au soleil et les étoiles aux nuages, alors que le chaos m’envahissait et que, quelque part, des habitants innocents achevaient de se décomposer en poussière sordide.
J’ignorais alors que c’est ainsi que fonctionne l’univers. Ses mécanismes ne s’entravent jamais, et il continue sa course impavide, sans se préoccuper de nous autres, qu’on soit fée ou homme, nain ou elfe ; Le temps se joue de nous, et le monde ne s’achève pas.
Il ne panse pas ses blessures, car c’est à nous de les compter et de les guérir…Ses plus grandes plaies étant de notre fait, il nous en laisse le soin imprudent.
C’est ainsi que nous évoluons.
D’un prêté pour un rendu, nous apprenons à vivre.
 
Longtemps je demeurai ainsi, aux prises avec ma mémoire qui n’avait rien oublié, chacune des images ayant l’aspect d’un miroir poli et tranchant. Puis je me rappelle avoir entendu la porte s’ouvrir, et une voix sévère, d’un calme horrible, chacun des mots maîtrisés, me parler :
- "Debout, Kalin. Vous ne pouvez rester allongée toute votre vie. Le temps vous manquera.
- Qui que vous soyez, laissez moi en paix.
- Vous n’êtes pas en paix. Vous vous torturez sans fin. J’en ressens les échos comme une fumée malsaine. Cessez ça tout de suite."
Je me redressai. Devant moi se tenait fièrement une femme aux cheveux blancs les iris vides, le visage marqué par un réseau de fines rides précoces comme une feuilles aux nervures trop prononcées.
La musicienne de Krailwenn, celle dont la musique encore aujourd’hui me hante.
Sauf que sa robe pourpre avait fait place à une tenue de soie bleu foncé. Et qu’entre ses yeux immenses, sur un front plissé, brillait un éclat de pierre aux couleurs d’aigue marine.
Une Oracle.
C’était une oracle de Kryolin, ces femmes austères aux traits qui finissaient par tous se ressembler, ces ombres sinueuses, ces femmes détentrices d’un ancien savoir et qui travaillaient en étroite collaboration avec le pouvoir en place.
Avant que j’ai pu dire la moindre chose, elle s’assit sur un fauteuil rustique posé devant le lit, et prononça des mots qui me glacèrent :

- "Je vous ai veillée durant toute votre maladie. J’ai épongé votre front, baigné vos plaies, forcé vos lèvres à avaler…Si vous avez des reproches à faire, allez y.
Mais ne repoussez pas Lyra, elle n’a rien à voir dans tout ça. Votre colère, passez la sur moi.
- Vous auriez du m’abandonner au lac. Je ne tiens pas assez à la vie pour m’y accrocher.
- Tant pis pour vous ; mais vous devez vivre. Il n’est pas prévu que vous partiez si vite"

Je la fixai, elle et ses yeux vides, sa façon de me parler comme à une enfant, cette morgue insupportable…Un semblant de sentiment vint se frayer un chemin jusqu’à mon âme, jusqu’alors terne et sans vie : c’était de la rage, une rage sourde, une rage qui projette tous ses feux sur l’esprit ; de ces rages qui précèdent la folie.

- "Avez-vous déjà planifié toute ma vie ?
- Je n’ai rien planifié du tout ; je me contente de voir et de transmettre.
- Alors vous m’êtes inutile et je ne tiens pas à vous écouter »Rétorquais je en fermant les yeux."

Un long moment s’écoula, puis sa voix reprit, plus sèche que jamais.

- "Pourtant vous le ferez…Je sais que vous voulez savoir la finalité de tout ça. C’est dans la nature de vos semblables.
- Mes semblables ? Et vous, qui vous cachez derrière la tenue d’une Träns, la première fois que je vous ai vue, qui êtes vous donc ?
- Je suis une Träns, une messagère. Ma nature est d’être Oracle, mais j’y ai renoncé après avoir vu des choses que je n’aurai pas du voir."

Sa voix désincarnée s’éteignit et elle me montra ses yeux blancs d’un geste las.

- "C’est ce jour là que j’ai perdu la vue.
- Je m’en moque bien. Au moins vous n’avez pas ces images de meurtre qui m’assaillent sans cesse. Estimez vous heureuse d’être aveugle…"

Mon ton devint plus dur encore, mais elle ne me laissa pas le temps de finir et elle me coupa brutalement :

- "Oh si, je les vois...Avec mon esprit qui a entendu chacun de leurs cris, et a bu chacune de leurs larmes…Avec mon âme qui s’est effacée pour chacun de leurs derniers soupirs. Vous ne pouvez comprendre cela, Kalin, car vous êtes si jeune que cela m’effraie.
- Non, je ne peux pas comprendre. Je préfère en rien entendre de plus.
- Mais vous allez entendre ce que j’ai à vous dire. Et ensuite vous pourrez pleurer si vous en avez envie ; mais seulement après.
- Vous me semblez avoir une haute opinion de vous-même. Il est hors de question que j’écoute un seul mot de plus…"

La fin de ma phrase ne fut jamais prononcée. D’un mouvement vif, l’Oracle enserra ma main dans une des siennes, comme un étau de fer rougi. Je me débattis mais en vain. Peut être avais je peur de réveiller l’Eldoran, peut être était ce la conséquence de ma faiblesse, car en ce moment j’étais fragile comme une feuille d’automne, vacillant entre la chute finale et le vent qui la pousse. Toujours est il que je finis par renoncer.
 Ses doigts s’enfonçaient profondément dans la peau de mon poignet.

- "Taisez-vous, enfant ! Et avant de crier, de hurler, retenez vous. Nous n’avons pu que diminuer l’intensité de ce qui dort dans votre âme.
- Vous avez vaincu ma malédiction ? Comment avez-vous pu…
- Nous n’avons rien vaincu du tout. L’Eldoran est toujours ici, mais il sommeille et sombre dans les méandres de votre esprit. C’est la torture des souvenirs que vous vous infligez qui renforce les barreaux de sa cage."

Son étreinte ne se desserra pas mais elle se fit pression plus douce. Autour de ma main, des marbrures rouges teintèrent ma peau pâle.
L’Oracle baissa la tête, puis commença d’un ton vibrant de passion contenue :

"Lorsque votre ancêtre, Yorwann le Fier, fut maudit par un mage humain dont le nom s’est perdu lors de l’exil de notre tribu, cette malédiction fut comme une tache sur le nom des lignées royales. On prit l’habitude, alors que l’empire de Balagadil s’étendait lentement et que la puissance des fées renaissait de ces cendres, de contrôler la naissance des enfants Kalin, les futurs héritiers. Votre arrière grand-mère, Nedeya, la créatrice de Krailwenn, avait aussi une partie d’Eldoran en elle, mais elle était bien trop diminuée pour que cette ombre soit dangereuse. On la laissa vivre, et elle fit ce que vous savez : elle permit à l’Empire de s’ouvrir sur le monde extérieur, elle permit la formation des messagères Träns, elle créa bien plus qu’une simple ville : une porte de sortie pour nous autres fées enfermées dans leur autarcie hautaine, une voie de communication avec les autres races qu’on jugeait barbares.
Mais votre mère…"

Le visage de l’Oracle se voila un instant, et elle poursuivit d’une voix où se mêlait la haine et la tristesse :

- "Votre mère tient de son ancêtre, Yorwann. Elle déteste le monde de l’extérieur, celui qu’elle appelle « l’Autre monde ».A son règne Balagadil s’est mué en prison…
- Je sais déjà tout ça. Vous ne m’apprenez rien.
- Lorsque vous êtes née, elle savait ce que vous étiez, et elle a œuvré pour que vous viviez. Dans son esprit froid, vous étiez une arme pour reconquérir, dans le sang et la souffrance, la pleine puissance de notre race, sa pleine magie.
Nous avons accepté que vous grandissiez, nous, Oracles, pour la seule et bonne raison que vous incarniez une arme à double tranchant. Vous seule avez été capable d’infliger à son orgueil et à sa folie une punition, une blessure mortelle. Un coup à son Empire dont elle se relèvera difficilement "

En cet instant précis je compris.
Je compris pourquoi la barque des Lims avait tenu bon, alors qu’autour le monde s’écroulait comme un château de sable, en minuscules parcelles de rien.
Je compris pourquoi je n’étais pas morte, alors que l’odeur flottait autour de moi, chaque effluve me brisant un peu plus.
Je compris beaucoup plus des mécanismes de mon monde, de notre monde, machine infernale broyant sur son passage les corps comme les idéaux.
Je retirai ma main de cette étreinte. Ses ongles s’accrochèrent à mon poignet et y laissèrent des traces sanglantes. Puis je m’assis au bord du lit, en face de l’Oracle, et posai mes pieds sur le sol froid.

- "Vous voulez dire que toute cette souffrance n’est qu’une forme de rébellion ? Que tout avait été programmé d’avance ?
- Non, personne ne pouvait prévoir quand cela arriverait. Le moment est venu parce que vous l’avez voulu.
- La destruction de Krailwenn et la mort de ces Lims, c’était voulu aussi, sans doute ?
- Ce n’est que le début d’une guerre froide qui apparaît enfin au grand jour.
Depuis des années les messagères d’Atravalon parcourent l’Autre Monde et apportent des nouvelles de ce qui s’y passe. Les Träns voient chaque jour les mensonges qu’on leur a appris s’effriter et tomber en néant. Elles rencontrent des nains, elles parlementent avec des elfes et découvrent la magie des hommes. Rien n’est plus criminel que de vouloir garder la main mise sur un peuple qui ne demande qu’à grandir, rien n’est plus coupable que de la conserver dans un état de puérilité et d’ignorance enfantine.
Beaucoup souhaitent la réunification, au contraire de votre mère, qui ne désire qu’une seule chose : partir et, de batailles en batailles, réaffirmer sa position  supérieure.
Elle vit dans un rêve éveillé, et si elle nous y entraîne, nous périrons tous."
 
J’écoutai d’une oreille distraite son long monologue, et sentais mon corps se raidir petit à petit.
 Chacun de ses mots me dégoûtaient, chacune de ces phrases repoussaient les limites de l’horreur. Je revis Petryen et son visage glacé au petit matin, et une tâche rouge s’élargir sur la chemise de Larkan.
Cette dernière vision emporta le reste de mes doutes, et acheva ce que ma maladie et mes remords avaient commencé.
Je devins aussi glaciale que l’Oracle qui me parlait de peuple tout en approuvant le meurtre de centaines d’entre eux. Mes illusions se brisèrent, me laissant définitivement seule.
 
On ne sait rien de l’infinie solitude. Il est des degrés de perdition que nul ne devrait jamais franchir. Des limbes de noirceur et d’obscurité que nul ne devrait explorer. Car être seul, ce n’est pas demeurer immobile face à un monde qui s’agite, rester sans amour ni amitié alors que le monde déborde de sentiments qui ne demandent qu’à s’étendre…
Non. L’infinie solitude, c’est d’être enfermé au plus profond de soi même, alors que même nos rêves et nos idéaux nous ont quitté.
 
"Et Larkan, savait-il tout cela quand il m’a aidé à m’enfuir ?"
L’Oracle secoua la tête et ses cheveux d’un or pâli, aussi fins et fragiles que du duvet d’oiseau, volèrent autour de son visage. Puis elle acquiesça, la bouche pincée en un étroit filet.

- "Oui il le savait. Larkan n’a pas hésité une seule seconde.
- Etait-il au courant de sa mort ?
- Je lui en avais parlé.
- Alors il ne me reste rien. Il était la seule chose de bon dans ma vie, et il m’a trahie. »
Je ne m’attendais pas à une réaction aussi violente."

Mais l’Oracle se détendit telle un félin à demi endormi, qui saute brutalement sur sa proie, et me gifla à la volée. Je sentis ma tête partir contre le bois du lit en une détente sauvage, et les marques de ses doigts secs me firent comme une brûlure soudaine.
Elle se rassit, mais deux tâches de couleur, comme dessinées au pinceau par un peintre avare, vinrent rehausser ses pommettes saillantes.

- "Recommencez ça et je vous tue de mes mains, que vous soyez Oracle ou pas, prononçais je d’une voix calme.
- Ne dites plus jamais que Larkan était un traître. Il savait qu’il mourrait pour vous, et il vous aimait.
- Qu’en savez vous ? Vous ne connaissez rien à notre vie.
- Si. Si, j’étais sa sœur."
 
Ces derniers mots furent plus doux, et je sentis poindre derrière ces syllabes toute la souffrance d’une femme qui a perdu des êtres chers, mais qui s’en défend. Pourtant cela n’éveilla pas l’ombre d’un remord ni d’une quelconque compassion en moi. Je la regardai seulement, comme si nos rôles venaient de s’inverser, et posément articulais ces phrases qui résonnent encore aujourd’hui dans ma tête :

"A cause de votre politique ignoble, des gens sont morts. Je vous souhaite de revoir chaque jour dans les sourires que vous lanceront les jeunes apprenties Träns, les visages de cadavre et de pourriture qui sommeillent en terre, et dans chacun de vos rêves de ressentir l’odeur de la mort.
 Si j’étais mage, je vous maudirais comme je hais ma mère, mais je ne suis qu’une Kalin.
Je vous déteste, vous êtes aussi fous qu’elle. Les raisons du monde vous ont aveuglée, Oracle, ou Rel, ou peu importe votre nom."

Rel me jeta un regard où se mélangeaient la pitié et une tristesse sans âge, puis elle enfouit son visage dans ses mains. L’Oracle recula pour laisser place à la jeune femme qui se cachait derrière ce titre pompeux et démesuré, mais je ne m’en sentais pas plus puissante.
A vrai dire, je ne ressentais plus grand-chose. Ma colère avait fait place au mépris. Ma mémoire rejouait encore, sans fin, les scènes de mort que j’avais créées, mais elles étaient masquées par le spectacle de cette femme, si fière, altière, sure d’elle-même, qui se mit à pleurer comme une enfant. Je vis les larmes ruisselaient en gouttes amères d’entre ses doigts qui tremblaient.

"Qu’avons nous fait de vous, Thaïs. S’il avait pu en être autrement, nous l’aurions fait, nous aurions choisi une autre voie.
Croyez le."
 
Je ne répondis rien et tournai ma tête vers les larges fenêtres.
Jamais je ne lui ai reparlé depuis ; Mon souvenir d’elle se résume à ces derniers mots, à cette impression de puissance teintée de douleur qui émanait d’elle, une aura indistincte.
Comme Rel, je suis marquée de ce linceul fantomatique et transparent qui ne me quitte pas.
Mais je ne pleure pas.
 
Le matin est là. Le soleil réchauffe peu à peu les brins d’herbe et les feuilles indolentes de l’arbre sous lequel j’ai passé la nuit. Le murmure de la fontaine, qui semblait s’être fait plus discret durant le sommeil et l’ombre, cascade de nouveau dans le jardin immobile. J’entends le bruit de l’eau qui retombe en notes joyeuses, comme un rire cristallin, sur les pierres et y ricoche en tournoiements. Je me lève et vient y regarder mon reflet.
Chaque matin, je me contemple ainsi, et à chaque fois je me surprends à espérer voir disparaître la lueur trouble de mes yeux, cette flamme ambrée, même si je sais à présent qu’elle ne partira jamais.
Puis, je recule et contemple le monde qui sort de ses rêves, qui se secoue un peu avant de s’étirer langoureusement. Les premières rumeurs montent d’Yria et de ses ruelles, charmantes complaintes, bruits de pas qui piétinent et de terre remuée.
Elles me rappellent comment, pendant longtemps, j’ai fui toute manifestation de vie et de réveil.
On dit que le temps est le remède ultime à toutes les blessures, qu’il y appose son sceau divin et les guérit.
On dit.
Mes blessures ne se sont jamais refermées. Les cicatrices en sont juste moins apparentes.

 
     


Chapitres :  
par Thaïs Erin
le 20/09/2005
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