Sujets concernés par ce texte : Fantasy, Science Fiction
Type de document : Conte
Assis dans ma maison où tout sombre, fenêtres brisées
Vitres d’où l’air s’engouffre et me gèle les doigts
J’observe les flammes de la cheminée qui se fondent
En de vains efforts de renaissance, le feu s’anime
Et se rhabille de lueurs insouciantes qui viennent bientôt s’éteindre
Fumées troubles, vapeurs exquises, nuance de non existence
Car chez moi, rien ne vit plus.
Si j’écris aujourd’hui, la plume glisse
Sur un papier de néant, dont la blancheur m’obsède
L’encre, ma signature, mon sang
S’étale sur la feuille en phrases sans sens
En mots sans dire
En images vides.
Comme mon esprit est troublé, ses volutes de pensée
Embrouillent tout, les fils de ma mémoire, l’enserrent, la desserrent,
La brise, la scie, la scinde.
J’étais pêcheur, rude et travailleur, mon existence simple
Se résumait en rires, chants, en contes de coin de feu
Là où le bois n’avait pas encore peur de brûler
Pas comme chez moi, dans cette maison où tout part
Et tout tombe.
Les choses s’agençaient, sereines, comme les jours et les mois
Les années qui passaient.
Un soir, tout mon univers s’est teinté de cette brume
Qui maintenant suit le moindre de mes mouvements et l’obscurcit,
Lorsque je vis, au retour de la mer, dans mon endroit secret
Ce coin renfoncé que personne, à part moi, n’avait remarqué
Mon antre, ma joie, ma fierté, jardin de plantes et de tendres roseaux
D’eau calme et limpides où roulaient, langoureuses, les pierres de l’onde,
Quatre nymphes qui se baignaient.
Sur leurs corps nus dansaient les gouttes d’eau, étincelants diamants
Et leurs longs cheveux, en cascade de boucles, venaient effleurer les rochers
Comme des algues de soie aux teintes fauves, sur la pierre grise et érodée.
Sans bruit, j’avançais, sans heurts, par peur de voir le tableau s’effacer
Les plus belles choses sont les plus fugitives, mais moi, je voulais les garder.
Près de l’eau, amassées en tas de neige et d’or, des robes formées de plumes
Aux attaches de métal précieux, brodées de perle, parsemées de ces reflets
Si doux et si purs qu’on croirait y voir, les pleurs des étoiles
Et peut être des anges
Je touchai l’une d’elles, je m’y agrippai, et violement
L’attirait à moi, mon visage masqué dans son parfum entêtant de feu
De miel et d’encens.
Lorsqu’un éclair vint vriller le ciel et gronder les premières pluies d’automne
Les nymphes tendirent les mains vers les nuages, éclatèrent de rire
L’eau du ciel se mêlant à l’eau de la terre, sur leurs corps alanguis
Et, prenant chacune une robe, elles s’en parèrent, avant de disparaître
Bruissement d’ailes qui frottent l’air et caresses du vent.
J’en avais le cœur alourdi, comme si
Les nymphes, en partant, avait emporté une partie de ma vie.
Ah, les Dieux sont cruels, et se jouent bien de nous
Ils nous tentent, parent le monde de milles beautés
Qu’on ne peut jamais toucher, ou qui s’évanouissent
En nous laissant là, ivres de rien, ivres de tout,
De nous autres hommes, comme un mauvais vin qui reste en tête
Il reste un sentiment de profonde solitude, de profond désarroi
Lorsque, un soir d’automne
Ils s’amusent et nous envoient la beauté de leurs reflets
Dans la vison de nymphes à moitié humaines, à moitié souffles divins.
J’ai essayé de tromper les mécanismes du monde, de conserver un peu
Dans ma main, dans mon cœur, dans mon âme
Le Germe étrange que les Dieux avaient planté
Comme on place soudainement une fleur aux pétales de velours
Au milieu de ronces entravant la porte de notre esprit.
Car, quand la plus jeune des nymphes, aux cheveux roux profond de rubis
Eut finit de pleurer sur la perte de sa robe
La perte de son monde
Le début de sa nouvelle vie
Je l’ai prise par la main, et, dans ma maison de mortel, les planches vermoulues
Par le passage des saisons
La pierre grossière comme de l’argile durcie aux contours mous et ternes,
Je l’ai aimée.
Et, pendant des années, passées trop vite
Elle a été ma compagne, à la face du monde, de ce monde
Froid et jaloux hurlant pendant que j’écris, et qui se débat,
Entre les vitres de la fenêtre cogne de son poing vengeur
Echardes de glace et de sang.
Il peut prendre l’aspect qu’il voudra, rire, tempête, tornade ou éclairs
Déchirer le ciel de ses lueurs folles, éteindre les flammes
Quelques minutes à aimer, pour quelques secondes d’éternité
Sont autant de souvenirs qui me gardent en eux, et que je serre entre mes doigts
S’il vient me chercher à présent, j’ai bu la lie de mon histoire et sa fin douloureuse
Et je suis prêt à mourir, puisque chez moi
Rien ne peut plus vivre, depuis qu’elle est partie
Les flammes même s’éteignent
Comme un monde englouti.
Un matin, la culpabilité, avec laquelle pourtant j’avais vécue
M’a rattrapé de ses doigts acérés, aux ongles coupants, et a doucement commencé
A me ronger.
A nous ronger
Car mon humeur s’est assombrie, et ma joie et ma peine sont devenues des étrangères
Des morceaux de moi qui sinuaient sur le sol, minces lianes de pensées et de souvenirs
De ce que je t’avais fait.
Et un soir, où le monde s’est arrêté
Ce soir, où, las de moi-même et de ce que j’étais
Pourras tu me pardonner un jour
Toi qui à présent n’es plus
Le temps d’un de tes soupirs, l’univers entier, son lot de larmes, de souffrances et de rires
S’est retourné.
Et je t’ai frappée, en une ronde sans fin, un conflit d’âme
Un rejet de l’être humain, et tu m’a regardé
De ses yeux d’ambres qui ne cillaient jamais, de ces yeux dont toute vie s’est retirée
Pour devenir aussi froids et sombres que cette maison vide de ta présence
Où se perdent mes illusions
Aux murs remplis d’échos, qui ne reflètent plus que moi.
Pourquoi l’être humain ne peut s’empêcher de détruire ce qu’il tient
Un enfant joueur, autant que les Dieux peut être, qui, dit on
L’ont créé à leur image, mais alors, quel est le but, quel est le sens
De reproduire les erreurs des plus grands, s’ils nous avaient fait autres
Peut être serions nous devenus plus sages, peut être n’aurais je pas brisé
Le lien tacite qui nous enlaçait.
Car tu t’es relevée, et toujours sans rien dire, la bouche fermée sur mes milliers d’excuses
Tu as fait jaillir des ailes troubles, encore tachées d’une eau sombre
De tes bras fragiles et doux, qui m’avaient tant de fois serré, repoussé les ombres
De mes remords et de mes doutes
Et j’ai compris en cet instant, que si tu étais restée en ce monde
Avec moi, à mes côtés, ce n’est pas parce que je t’avais trahie et volé ta robe
Mais parce que tu l’avais choisi.
Je ne savais pas, j’ignorais, que ce qu’on voit des nymphes du ciel n’est que le reflet
De notre savoir, mais en rien, la vérité.
Que, si je t’avais tout avoué, en pleurant sur ton épaule
Oui, en pleurant, parce que parfois, même les hommes
Même les pêcheurs que l’on dit rustres, maladroits et gauches, avec leurs mains gourdes
Et fraîches encore de l’onde, sentant la mer, les grands espaces
Et la liberté, le visage buriné par le soleil, aux traits sans âge
Oui, même les hommes parfois pleurent et leurs larmes sont des trésors qu’ils cachent
Pour paraître plus forts.
Si je t’avais tout dit
Tu m’aurais sans doute
Pardonné.
Ce soir là, un soir de nymphe, un soir où tout bascule
Tu as déployé tes ailes tremblantes sous la brise, à demi humides encore
Comme des ailes minces de papillon mordoré, qui attend le moment propice, le souffle
La seconde
De son envol
Et tu es partie.
Je reprend ici la plume, mais pour quelques instants seulement
Car le vent à l’extérieur est trop violent, il me semble
Que ce sont les Dieux courroucés eux même m’envoyant, baignée de lumières,
Leur colère sous forme d’une tempête, leur fureur dans les arbres arrachés
Ces arbres centenaires où tu aimais tant t’arrêter
A l’ombre de la terre et du feuillage dense.
Je sais que ma fin est proche, et je l’affronte vaillamment
Avec mon seul statut d’homme, et ma peine,
Ma douleur, qui sont comme des boucliers contre lesquels se brisent
Les tumultes divins, car la mort aujourd’hui
Ne m’est plus rien.
par Thaïs Erin le 18/09/2005
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