La communauté du fantastique et de la science-fiction  







 
Titre, Auteur, Acteur... 

Convention Arcanienne : Le Reportage !   -   Grand concours de dessin   -   Mercredi, jour du cinéma   -   Mercredi, jour du cinéma   -   Mercredi, jour du cinéma   -   EVERQUEST II - Living Legacy   -   Nouvelle Version de Warhammer 40K!   -   Mercredi, jour du cinéma   -   Le Meilleur des Mondes avec Leonardo Di Caprio   -   Autour de Tolkien

Sujets concernés par ce texte : Fantasy, Science Fiction
Chapitres :
Type de document : Essai

     
 

L’aube était pâle et envahie de brume lorsque nous sortîmes de l’auberge. Poisseux au petit matin, le brouillard s’immisçait partout, courait le long des rues, les nimbait d’un voile tâchée d’ombre et d’humidité en minces gouttes d’eau. Un présage funeste, sans doute.
Mais je n’ai pas appris à lire entre les lignes. Je ne connais rien aux symboles.
Notre marche était rapide, le souffle court. Il ne m’avait pas adressé la parole, et moi je me terrais dans le silence.
C’étaient nos derniers instants ensemble .Si je l’avais su, aurais je été plus tendre ? Il n’est pas dans ma nature de paraître humble et soumise. Mais en ce moment, je voudrais revenir en arrière, alors que je flotte à Yria, allongée sur l’herbe, entre éveil et sommeil, et, si je ne peux changer ce que j’ai fait, au moins te dire que ta présence auprès de moi était comme un tout qui me remplissait. Chaque jour que les Dieux me donnaient à vivre.
 
Enfin, après une lente marche d’entre les ruelles encore endormies, dans cette atmosphère de silence comme une bulle immense, incolore, inodore, indolore, le lac Parlëtinur se dressa devant nous.
On raconte beaucoup de choses sur ce lac. On dit qu’il était déjà là, étirant ses eaux calmes et sombres, lorsque, après les Guerres Médianes, mes ancêtres fondèrent Balagadil et s’y emmurèrent.
On dit qu’il est l’ultime limite à l’Empire, que seuls les initiés peuvent le traverser, ou les «appelé » par les Träns pour d’obscurs dessins. Qu’il est protégé par la magie d’Atravalon.
On dit qu’il sera là lorsque notre empire s’écroulera, comme un vestige des Dieux, qu’il nous regardera ramper en cherchant les morceaux épars de notre ancienne vie, nous qui ne savons rien du dehors, nous qui nous sommes enfermés vivants dans le reflet d’une ancienne puissance, comme des enfants se terrent solitaires en un coin du monde, et espèrent que celui-ci les oubliera.
Je souris un peu tristement en  repensant à toutes ces histoires jalonnées de trahisons, de tromperies, que l’ont m’a inculquées. Je croyais alors que nous étions les seuls survivants des guerres, les seules ruines de notre race déchue.
A présent, je sais que ce n’était qu’un mensonge de plus. A Yria, j’ai rencontré d’autres fées. C’est une pierre de plus contre la vitre de ce que je croyais savoir.
Je sais que Balagadil n’est pas un rempart contre la sauvagerie du monde, une protection pour les derniers représentants de ma race. Il n’est qu’un empire aux fondations de haine, de rancœur et de colère. Les seuls sentiments que ma mère peut encore éprouver.
 
Le lac déployait son onde indolente, à peine agitée par quelques remous provoqués par la brise. Un jeune garçon d’une dizaine d’années, à la tignasse blonde et emmêlée, s’avança vers nous en boitillant, et tendit une main tremblante vers Larkan, partagé entre l’envie et la peur. Dans ses yeux immenses, noyés par les larmes que la brise y faisait naître, on pouvait lire l’embarras, il me jeta un regard de côté. Je me renfonçais dans l’ombre de ma cape, noyant mes traits.
"Votre barque, Messire. Mais je dois vous prévenir, le lac est mauvais, aujourd’hui"
Le jeune pêcheur se gratta l’oreille, indécis, puis poursuivit d’une voix sourde :

- "Je n'aime pas trop parler de ces choses là, mais ça m’ennuierait pour la petite dame s’il se passait quelque chose…
- Tiens, Petryen, prend ton argent et ne t’en fais pas pour nous." le coupa Larkan en lui donnant une bourse bien remplie, les cordons étroitement noués.

Mais la bourse tomba à terre et ne servit jamais. Parce que, en cet instant où notre destin se jouait, alors que le monde s’éveillait, un bruit de métal et de fer, reconnaissable à tout autre, nous parvint.
Je me retournai.
Ce que j’avais toujours craint venait de se produire. Cette crainte qui ne m’avait jamais quitté, je la ressentais dans toutes les parties de mon âme, qui s’infiltrait et m’immobilisait.
On nous avait retrouvé.
Malgré nos détours, nos précautions (et je sais aujourd’hui, bien qu’à l’époque j’ai été naïve et ne m’en sois pas préoccupé, que Larkan en avait prises), ils nous avait retrouvés.
Sur le poitrail, un même emblème. Celui des soldats attachés à la garde Impériale, une pierre d’agate. Drapés dans de lourds tissus, le col entouré d’une fourrure noire aux reflets grisâtres. Les bras tendus, la main sur la garde de l’épée et des arcs.
Les émissaires de Urswell.
Il y eut un moment de silence, d’une de ces calmes trompeurs précédant le chaos. Puis, l’un d’entre eux, un jeune homme aux cheveux bruns, aux traits taillés dans la glace, mais de cette beauté inhérente aux fées, cette pâleur indistincte, prit la parole.

- "J’ai eu du mal à vous suivre, Larkan. Je dois avouer que tu m’as souvent dérouté.
- Irah, j’avais oublié que nous avions été éduqués ensemble. J’ai commis une erreur.
- Tu n’es pas infaillible, mon frère. Rends toi, je t’en prie."

Le visage de Larkan se durcit en un masque épais et impénétrable. Je demeurai sans voix. Jamais il ne m’avait dit qu’il avait un frère, et je me mis à penser, comme on peut s’attarder sur des détails minimes lorsque la peur nous rattrape, qu’en réalité, je ne connaissais pas grand chose de lui.
Je le regrette aujourd’hui.
D’un imperceptible mouvement, les soldats resserrèrent la main sur leurs armes.
La tension se durcit, devint insupportable. Cette sensation de marcher sur un fil, le monde ouvert et béant loin en dessous, je ne l’ai jamais oublié.
Puis Larkan se détendit.

- "Je ne peux pas.
- Ne m’oblige pas à faire ça. Tu connais le châtiment que l’on te réserve. Tu pleureras les Dieux de t’achever alors qu’il sera à peine commencé.
- Tant pis."

Tout se déroula très vite ensuite, et mes souvenirs demeurent confus, empreints de l’odeur de la mort et de la poussière rance. L’odeur d’une destruction dont je suis la seule fautive.
Je me rappelle que Larkan tomba d’abord à genoux, puis qu’il s’écroula le dos au sol. Une tâche d’un pourpre intense, presque indécent, vint s’élargir sur son buste, tâchant sa chemise ocre.
Je me rappelle des yeux d’Irah, qui en cet instant cillèrent et brillèrent de souffrance contenue par des années de conditionnement incessant. Je me rappelle du geste qu’il fit en remettant son épée dans son fourreau, de la main qu’il me tendit pour que je me relève, mais pas des mots qu’il prononça.
Je revois encore cette lueur dans les yeux de Larkan, cette lueur que je n’avais pas comprise, et que j’avais détestée. La première blessure, suivie par beaucoup d’autres.
C’était de l’inquiétude. De la peur, en cet instant où ses attaches à notre monde disparaissaient, où il se préparait à affronter un inconnu dont même nous, les fées, nous ne parlons qu’à mi voix .Et de l’amour, sombre, intense, triste. La connaissance qu’il avait de notre fin.
C’est son regard qui décida de tout.
Je repoussais violement la main de Irah, une main ferme, mais dont les veines saillaient trop. Dont les doigts était parcourus par d’infimes tremblements.
Je me rappelle avoir entendu ce bourdonnement sourd qui dériva en grondement, comme une terre qui longtemps endormie, s’éveille et hurle à la face du monde. Toutes les émotions qui m’envahirent, tous les souvenirs, toutes les larmes versées, toutes celles que j’avais gardées. Et par-dessus cette vague de sentiments houleuse, l’envie de détruire.
D’en finir. De rendre le monde aussi fou que moi.
Oh, ce besoin de tuer, de mordre, d’arracher et de faire du mal…Nul ne peut le comprendre, car il est indescriptible. Il est un tout auquel se mêlent des mois de solitude, les battements de mon cœur qui s’est éteint un peu ce jour là. Il est plus qu’un besoin, une nécessité.
Au moment même où je le laissais m’envahir, une partie de moi hurlait de ne pas l’accepter, de le rejeter, et cette partie grandissait à mesure que je sombrais.
Je sentis mes yeux changer, prendre cette teinte que je connaissais si bien, cette ébauche de la mort. Des picotements le long de mes bras, de mes jambes, des déchirures sur ma peau, s’échappèrent des volutes de noirceur, des ombres masquant l’irréalité de ma vie.
Je me sentis prise dans un étau qui pressait ma tête entre ces mains glaciales et en même temps brûlantes…
Ce feu, ce feu… Cette sensation de brûler dans l’eau.
 D’être ballottée comme un vulgaire radeau sur des cascades mouvantes. Mes doigts rampèrent sur le sol, je m’agrippai à la terre meuble, qui se détacha d’entre mes mains entourées d’un halo de chaos et d’obscurité. Enfermée vivante dans mon propre linceul. La bouche ouverte, mais aucun son n’en sortant, voix brisée sur mes écueils, en silence qui s’éternise.
Je me rappelle d’une onde qui vrilla mon corps, si fort que je crus mourir, et qui me rejeta contre le sol, et je sus avec une certitude sans faille que l’Eldoran s’était réveillé. Et emparé de moi-même.
Que j’avais perdu la lutte.
Et pourtant, quelque part, je le désirais. Anéantir tout ce qui se trouvait devant mes yeux me semblait une évidence, une fatalité, un plaisir.
L’eau du lac se gonfla, et se ramassa, araignée prête à bondir, se mêla à moi étroitement. La terre trembla.
Noir. Noir.
Le soleil lui-même s’éteignit.
Déchirure, bruits de heurts, de coups et de plasma qui se rompt, comme à notre naissance.
Puis plus rien.
 
Quand je me relevai, des heures plus tard, comme des années plus tard, je ne reconnus rien. Le paysage avait tellement changé qu’il m’était impossible de me repérer. Les berges du lac n’étaient qu’un magma de boue noirâtre. Le silence m’accueillit dans sa sphère pesante, chape d’invisibilité. Je souffrais de blessures dont je ne pouvais me rappeler la cause ; ou dont, plutôt, je ne voulais me rappeler.
 L’esprit oublie un peu de ce qui rend fou, mais il nous laisse des souvenirs disparates, qui nous blessent encore plus. Sans passé on ne peut bien construire les mécanismes de l’avenir.
 
Je butai sur un corps, au masque mortuaire figé sur une plainte qui ne s’exhalerait jamais. Celui de Irah. Sa main qu’il m’avait tendue était déjà froide. Autour de lui les soldats gisaient comme des pantins sans ficelles, le visage tourné vers le sol, ou vers le ciel. Je manquai tomber sur une pierre énorme, à demi enfouie dans la terre, aux arêtes coupantes.
Mon pied en garde encore la marque.
Je la fixai sans comprendre, incapable de réaliser d’où elle pouvait provenir. Mon esprit était un vaste champ laissé à l’abandon, en friche, en proie aux affres des souvenirs qui se dissimulaient. Puis je compris.
C’était une des pierres des maisons des Lims. Je levai les yeux vers l’horizon.
Il ne restait pas grand-chose de Krailwenn, de l’orgueilleuse cité abritant le Temple des messagères. Des ruines. Des pans de murs lézardés, menaçant de s’effondre sous un simple souffle d’ange. Des jardins désolés.
Comme si j’avais voulu recréer Tee-Yan, le passage maudit. Et cette odeur, cette odeur…
 
Encore maintenant, alors que les fleurs embaument dans les Jardins de la Tour, que leurs pétales tournoient et laissent en leur ronde un parfum d’innocence et de douceur, je recherche cette odeur autour de moi. Il me semble qu’elle s’est infiltrée sur ma peau, et que je ne m’en débarrasserais jamais.
On ne chasse pas impunément la mort, quand bien même on est une fée.
 
Le sang qui sèche, les pierres qui pleurent, les corps entremêlés, le bois brûlé dont les cendres elles-mêmes continuent de se répandre en des traînées infâmes, tout cela créait une senteur qui montait de Krailwenn et me fit tousser. Puis vomir, parcourue de frissons.
 
Je parcourai la cité en ses dédales obscurs, comme si j’avais voulu m’y perdre. Je n’entendais rien, mais voyait tout, sans pouvoir en détacher le regard, les iris bloqués sur ce que j’avais fait. Je manquais ma respiration plusieurs fois, mon cœur s’arrêtait, puis repartait de plus belle, se mettait à battre si fort qu’il me résonnait aux oreilles.
Mes blessures parfois détournaient mon attention, mais ce n’était qu’un prétexte futile pour me cacher de nouveau. Enfin, mes pas s’arrêtèrent d’eux-mêmes.
Devant moi, le toit de l’auberge où j’avais passé la nuit gisait en tuiles éparses. J’entendis le claquement d’un drap laissé à l’abandon, et que le vent soulevait par intermittence. Il flottait dans l’air, tragique drapeau de ma conquête, de ma folie ; sur son blanc laiteux, des gouttes rouges et sombres.
La jeune aubergiste venait tout juste de l’étendre. Son dernier acte si banal, cet acte de la vie quotidienne, me perça le cœur. J’avais vu des horreurs, mais c’est cette vision là qui me fit le plus mal.
L’image du Temple d’Or, miraculeusement presque indemne, brillait d’une façon obscène sur le spectacle de ces morts et de ces décombres. Une fleur née au milieu de la pourriture.
Je le regardai, emplie de haine. Si j’avais pu me réveiller, une fois de plus, je crois que je l’aurais détruit.
Pour ne laisser aucune trace de mes péchés. De ma perdition.
 
Plus tard, bien plus tard, je mis la barque à l’eau, fragile esquif de bois rustique.
Cette barque qui avait survécu, alors que des murs tombaient.
Je ne pouvais savoir pourquoi, alors. Hébétée, je ne me posais même pas la question. La seule chose que je voulais, c’était m’éloigner de cette odeur, et de tout ce mal.
Puis j’entendis un râle. Je me retournai.
Petryen  bougea faiblement la tête, et je m’agenouillai près de lui. Je devais ressembler à une guerrière des temps passés, un fantôme de nos combattants, lors des Guerres médianes, couverte de plaies. Mes lèvres étaient si desséchées que, lorsque je voulus lui parler, elles se craquelèrent, et je sentis un chaud liquide envahir ma bouche :
"Petryen, tu m’entends ? Je vais te sortir de là." Mes mots me parurent si dérisoires que je me mis à rire, un rire qui se brisa aussi vite qu’il était venu.
L’enfant ouvrit les yeux, puis son visage se fronça, il geignit et tenta de se traîner sur le sol. Mais il retomba dans une immobilité mortelle. Seuls ses yeux s’agitèrent, derrière ses fines paupières.
Comment je trouvai le courage et la force de le porter jusqu’à la barque, je ne le sais pas, je ne me l’explique pas.
Peut être n’y a-t-il rien à expliquer.
 
Mais lorsque la ville s’éloigna de nous, et devint une ombre à la silhouette changeante, alors que je poussais sur les rames, Petryen se mit à pleurer doucement.
Ces larmes silencieuses, ces larmes sur les joues rondes d’un enfant, ces pleurs sous les reflets de la lune, avec pour seuls témoins les étoiles sui se taisaient, me bouleversèrent. Je le pris dans mes bras, maladroitement, parce qu’on ne m’avait pas appris la tendresse, et lui caressai les cheveux.
"Je t’en prie, ne pleure pas…"
Ces mêmes termes que j’avais déjà entendus sonnèrent les souvenirs à comparaître. Je revis le visage de Larkan, et brusquement, je fondis en larmes, puis en sanglots que j’offris au Lac sombre, à l’enfant dans mes bras, à ma terre meurtrie.
Les larmes soulagent parfois. Parfois.
Mais pour moi, c’est cette nuit là qu’elles séchèrent à jamais.
 
Longtemps, je serrai Petryen contre moi. J’avais lâché les rames, et elles glissèrent le long du courant, sans que j’esquisse le moindre mouvement pour les retenir.
 
Les jours passèrent dans une errance sans fin, sur un lac sans contours, repoussée par les vents contraires, et je les laissais filer, tisser la toile de ma déchéance. Parfois, je me redressais, et passais un peu d’eau fraîche sur le front de l’enfant, qui ne se réveilla plus jamais.
Il mourut un matin, alors que le soleil tirait de sa torpeur ses premiers rayons pâles et vacillants.
Je dus prendre son corps dans mes bras, et le poser doucement au fil de l’eau.
Un dernier baiser sur ses cheveux emmêlés.
 
A partir de cet instant, je ne me rappelle de rien. J’appelais la mort, mais elle ne me répondit pas. Car je n’étais pas née pour mourir.
Et ainsi, j’atteignis Atravalon, poussée par le destin, la magie ancienne des fées, la volonté des messagères, ou toutes ces raisons à la fois ; un jour dont je n’ai plus le moindre souvenir.
Je secoue mes épaules pour chasser le froid qui m'engourdit. Bientôt le matin se lèvera sur Yria, car la lune se fait plus discrète, et le ciel moins sombre. Et j'en arrive à la fin de mon histoire, à ma troisième naissance, en Atravalon, là où mon pouvoir fut endormi, là où j'appris d'autres mensonges. Où la peine fut la plus grande.
Car il est pire que de donner la mort.
C'est de revivre sans fin.

 
     


Chapitres :  
par Thaïs Erin
le 17/09/2005
page visitée 315 fois.