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Sujets concernés par ce texte : Fantasy, Science Fiction
Chapitres :
Type de document : Essai

     
 

Je me redresse et me rassois contre l’arbre. La nuit dans les jardins m’enveloppe de ses ailes d’obscurité. J’ai cru un instant réentendre cette musique qui me poursuit aujourd’hui, retrouver un peu de sa saveur. Si j’avais des larmes à verser, je crois que c’est à ce souvenir que je les dédierais.
Un moment de douceur comme je n’en ai plus vécu ensuite. Mes mains ont encore l’empreinte de ses muscles, dans l’ombre qui s’étend. Avec un peu d’imagination, je pourrais les faire revivre. Mais j’ai perdu mes plumes, et je ne peux plus écrire l’histoire.
Il y a un papillon de nuit qui volette de fleur en fleur.
Je souffle dessus, mais il résiste bravement, accroché à un brin d’herbe. J’ai les joues en feu, et sur ma main brûlée, où l’éclat de Proxyse  brille, la pierre de mes souvenirs, je vois les veines qui se gonflent d’amertume. Fiévreux besoin de m’épancher…mais mes yeux sont secs.
 
 
Larkan prit deux chambres dans une auberge. Je revois nettement le visage de la jeune fille qui nous fit monter l’escalier étroit y menant, entre les murs d’un blanc éclatant. C’était une fille du peuple, une Lims, aux joues roses, le sourire avenant, douce et gentille. J’aurais donné mon empire pour une seule journée passée dans son corps insouciant.
Je ne peux pas oublier cette expression qui se peignait sur ses traits, cette bienveillance, ce contentement de soi, et du monde, presque enfantin. Elle est, comme tant d’autres, le témoignage de ma folie et de ma ruine.
Elle n’aurait jamais du mourir.
Elle aurait du continuer à s’occuper de l’auberge, à l’aide de ses sœurs plus âgées, à rire aux plaisanteries des voyageurs, à étendre et presser son linge près du lac. A vivre tout simplement.
Je posai mes affaires sur un petit lit rustique en chêne, et écartait les rideaux de la fenêtre. Je posai mon visage contre la vitre, puis l’ouvrit. Les sons de la musique qui me bouleversait me parvenaient encore, et je fixai longtemps la musicienne aveugle. Je ne comprenais pas ma fascination pour elle.
Maintenant, je sais. Maintenant, je comprends.
Le soir déclinait ses couleurs de pastels salis sur Krailwenn, et pourtant, des enfants jouaient encore dans les ruelles, se poursuivaient en poussant des hurlements stridents, alors que des champs au lointain rentraient les agriculteurs, visages burinés par le soleil, le dos rond de s’être tant courbés sur des années de dur labeur, une expression de fatigue intense dans leurs yeux. L’un d’eux souleva une petite fille qui courait et la posta sur son épaule ; l’enfant s’accrocha fermement, ses mains minuscules enfouies dans la tignasse épaisse et rousse de son père, et éclata de rire.
D’un rire perlé,  dont les échos me glacent aujourd’hui.
 
Un coup frappé à ma porte me fit sursauter. Je l’ouvris un peu, et dans l’entrebâillement, le visage de Larkan se dessina ; je le fis entrer. Ses traits étaient tirés, son regard lointain ; il se dirigea vers la fenêtre et observa la vie qui s’étendait en dessous. Puis il se retourna vers moi :
«  Tout est prévu ; Dès demain, à l’aube, tu pourras prendre une des barques des Lims, traverser le lac et atteindre Atravalon…. »
Il continuait à me parler, mais je n’écoutais plus. L’un de ces mots venait de me blesser cruellement, et je pense aujourd’hui qu’il savait que ce moment arriverait, et qu’il le redoutait autant que moi.
 
Mais nous sommes des êtres uniques. Nous sommes différents, nous n’avons pas les mêmes réactions. Chacun se crée en lui-même sa propre vision des choses, et essaie d’agencer sa vie en fonction d’une route qu’il s’invente. Les routes sont ainsi faites, qu’elles se croisent bien peu souvent. Et que, de solitude en solitude, nous apprenons à survivre.
 
« Je pourrais prendre une barque ? JE ? Tu ne viens pas avec moi ? »
J’essayai de garder un ton ferme, mais mes yeux cillèrent. Je sentis mes paupières sourdre de ce lancinant mal de tête, de toutes ses larmes contenues depuis longtemps. Je m’interrompis.
« Je n’ai jamais dit que je viendrais, Thaïs. Je ne t’ai jamais rien promis. »
Je levai les yeux vers lui ; il ne me regardait pas. Pour une raison trouble que je ne peux expliquer, cette fausse désinvolture me mit en colère.
Enfin il se retourna. Tout son visage était transformé, les traits déformés par une de ces émotions intenses qu’on ne peut toujours contrôler, les mâchoires serrées.

- "Je ne peux pas t’accompagner, c’est une chose que tu dois faire seule. Ma place est ici…
- Ta place n’est pas plus ici que la mienne, et tu le sais très bien !
- Ne sois pas enfantine, je t’en prie…
- C’est toi qui te conduis comme un imbécile ! Tu crois peut être que ma mère te laissera vivre, quand elle saura que tu m’as aidée ? C’est ton impératrice, tu es censé la connaître…
- Ne pleure pas.
- Je ne pleure pas" me mis-je à crier.

Mais c’était faux, je sentais mes larmes couler le long de mes joues, elles me firent penser furtivement à cette pluie qui nous avait accueillis à Urswell, et, je ne sais pourquoi, mais ce souvenir les raviva. Je me détestai d’être si faible et si misérable. D’être ce que j’étais.
Je respirais difficilement, comme si tout mon corps avait été enserré dans un corset de métal et de cuir, dont on aurait resserré les lanières, de plus en plus, à chaque seconde.
Larkan approcha une main incertaine, mais je la repoussai violement. J’essuyai d’un mouvement brusque les traces sur mon visage, et me reculai.
Il se redressa et son expression de douceur fugace fit place à une sévérité que je n’avais jamais vue, et qui le fit paraître plus vieux qu’il ne l’était.
« Nous n’avons pas fait tout ce chemin pour que tu abandonnes maintenant. Alors écoute moi…
L’Autre Monde n’est en rien comparable à ce que disent les annales de Balagadil. Ma sœur Rel, messagère suprême de Atravalon, me l’a raconté… Voilà comment, comme tu me l’as si bien dit, un capitaine des gardes, un général d’une armée factice, peut savoir toutes ces choses. Balagadil n’est plus une terre cachée, Thaïs, c’est devenue une prison où nous mourrons chaque jour dans un décor artificiel. Dans les mains d’une Impératrice dont la soif de vengeance est le premier signe de sa folie imminente.
Nous ne sommes que des pièces dont elle se sert à son gré…Tu crois être en cage, ici ? »
Larkan s’échauffait, il me montra d’un geste vif de la main les murs de la chambre.
« Nous le sommes tous. Toi, tu peux peut être changer ce qui est. »
Mes larmes s’étaient taries, et elles séchaient sur mes joues. Je me contentai de l’observer sans rien dire. Il s’arrêta un instant, puis reprit, plus calme :

- "Tu es une Eldoran, mais peut être que ta malédiction peut être retournée contre ceux que le pouvoir avilit…
- Je croyais qu’elle devait me tuer, cette malédiction, Larkan ? as-tu seulement conscience de ce dont tu parles ? Tu parles d’un pouvoir qui ne demande qu’à s’exprimer, d’une lutte incessante entre moi et lui, d’objets fracassés sans raison lorsque j’étais en colère, petite, de cris de souffrances d’une âme qu’on déchire… moi, sauver Balagadil ?
Je suis bien incapable de me sauver moi-même. Je croyais que tu le savais, je croyais que tu l’avais compris."

Ma douleur avait fait place, pendant son savant monologue, à une froideur immense. Mon cœur était sec, d’une sécheresse de paille, qui se plie et se brise. Qui se rompt.
 
A l’époque, j’avais la sensation d’être trahie par le seul être en qui j’avais pu placer ma confiance et mes espoirs. Je ne comprenais pas que l’amour pouvait se décliner en tellement de manières diverses, que les sentiments des êtres, tout comme leurs motivations, étaient si infiniment complexes que la vie ne suffisait pas, parfois, à les suivre et à les accepter.
Que le monde est un vaste chantier d’émotions, de larmes et de rires, et qu’en Larkan s’exprimait ce soir le souffle de tout un peuple qui aspirait à déployer ses ailes.
Que j’étais comme l’âme de ce peuple, oiseau de feu, de mal et de bien.
Il m’a fallu des années d’errance, à travers les forêts et les champs, les plaines rocailleuses et les villages des différentes races métissées et colorées, pour m’en rendre compte.
Pour oublier un peu ma propre souffrance et commencer à percevoir, à travers le voile de ma peine qui jamais, je le sais, ne s’élimera, les arcanes gigantesques de l’univers.
Les enjeux de toute vie et de toute mort.
J’ai tellement grandi, Larkan, que tu ne me reconnaîtrais pas.
 
- "Je n’oublie rien de ta douleur ni de ce que tu es, Thaïs. Ne crois pas ça…
- Je voudrais que tu sortes maintenant.
- Tu ne devrais pas faire ça…
- Sors d’ici. Je t’en prie. Laisse moi tranquille.
- Je ne me sers pas de toi, je…"

Larkan se montra désemparé, pour la première fois peut être, je pouvais lire dans son regard ce qu’il était, ce qu’il cachait, ce que j’avais ressenti à demi, mais je n’y fus pas sensible.
Je sentis une déferlante de lumière, d’un éclat insupportable, s’amasser derrière mes paupières, repoussant presque la peau fragile sous son violent afflux, et je la laissais venir. Cela me fit du bien, j’y trouvai une piètre consolation.
Mes yeux me piquèrent, passèrent du noir au brun mordoré, puis à l’ambre chaud, et chacune des étapes me fit mal, mais d’une douleur sciemment voulue. Me servir de l’Eldoran en cet instant, c’était un geste enfantin, mais j’étais très jeune et désemparée.

- "Ne fais pas ça…
- Ne me dicte pas ce que je dois faire. Et va t’en."

Ma voix rendit un son plus sourd, et Larkan m’obéit. Sa démarche fut plus pesante, comme si un souci, une lassitude, une souffrance de plus venait de se rajouter à son fardeau. Sur le pas de la porte il se retourna. Je l’avais suivi des yeux, mais tout mon être se tendait à contenir la part d’ombre qui cherchait, par tous les moyens possibles, à s’échapper de moi. Dérivatif d’une peine à une autre.

- "Je suis désolé, Thaïs. Vraiment désolé. Mais je ne t’ai pas trahi, je ne me suis pas servi de toi.
- Dis moi que tu as mal autant que moi. Dis le moi."

Il me contempla longuement, hésita. Puis sortit de la chambre.
La porte se referma brusquement avec un claquement bref.
 
 
Cette nuit là, nul ne saura jamais combien il m’a manqué. Combien je m’en suis voulu. Combien je lui en ai voulu. Ce sont des secrets de fées que je garde en moi, précieux ouvrages, début de mon entrée dans l’âge adulte, peut être.
Les draps étaient froids de son absence. La lune se levait dans une glaciale lueur blanchâtre, et filtrait à travers les rideaux, promesse d’une aube qui viendrait pour nous séparer. Me rogner les ailes.
Me replacer dans une solitude teintée d’inconnu, à la recherche d’un futur hors de chez moi, que je ne connaissais pas.
Ici, à Yria, la lune me parait plus accueillante ; il me semble que, si je lui contais la suite, si je lui disais mes péchés, à la faveur de la nuit et de ses étoiles, peut être qu’elle m’accorderait un semblant de pardon.
Alors je continue à penser, près d’un arbre sans âge au tronc épais.
 
Le lendemain changea à tout jamais ce que j’étais, et fit de moi cet être de néant, sous la lune opalescente qui en souligne chacune des failles, que je suis aujourd’hui.

 
     


Chapitres :  
par Thaïs Erin
le 17/09/2005
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