Adossée près d’un arbre, j’entends le bruissement monotone de ses feuilles, certaines s’en détachent et tombent en danse de mort sur mes genoux. Je les y laisse. Elles forment une mélodie, une lente mélopée qui m’engourdit ; peut être est ce le sommeil qui m’envahit, ou la lassitude. Est-ce vraiment différent ? Est ce vraiment important ?
Mais je ne veux pas dormir. Mes rêves sont des poignards qui déchirent le voile de l’insouciance. Je n’en ai pas peur, mais ils me font mal. Tellement.
J’ai peu de souvenirs de mon voyage avec Larkan .Les seuls que je gardent en mémoire sont ces moments privilégiés où le temps semblait nous appartenir.
Il avait tout organisé, et moi je ne me souciais pas de grand-chose. Mis à part Kryolin que je connaissais parfaitement, pour y avoir passé tant de temps entre ses murs et ses hautes collines, j’étais totalement ignorante des deux autres cités. J’avais appris par cœur le mode de gouvernement adéquat, leurs marchés internes, le nombre de leurs habitants... Mais les chiffres s’effacent vite devant la réalité concrète. On ne peut comparer l’écriture sur papier et le bruit des ruelles, pas plus qu’on ne peut mélanger les nombres d’une économie factice avec les rires d’enfants.
Les dirigeants croient tout savoir de leur empire en se basant sur des lettres, des mots, en rangeant des dossiers dans d’épais tiroirs, en mettant des points sur leurs écrits, des virgules, des artifices factices…Mais ils ne savent rien du tout de la vie qui y pousse comme des roses assoiffées, en travers des ruines de la politique.
Ils sont aveugles et sourds.
Je me sentais hors de tout. J’apprenais chaque jour à défaire ce qu’on m’avait appris, ce qu’on m’avait asséné depuis mon plus jeune âge. Je marchais dans le chaos de mon ancienne existence, et je m’y serais blessée si Larkan n’avait pas été là.
Je n’avais pas d’ailes pour me laisser porter par le vent, me laisser griser par ma liberté.
Il m’en construisit, avec cette patience ineffable qui me vrille le cœur aujourd’hui.
Et il me revient le jour où nous sommes arrivés à Urswell, la ville frontière. Une cité fortifiée de toutes parts, où quelques Lims marchandaient dans les ruelles dallées. Des auberges bien moins luxueuses qu’à Kryolin, leurs murs lézardés, les dalles sévères des chemins, la terre qui collait à nos pieds. Il pleuvait, d’une de ces pluies diluviennes qui s’entêtent jusqu’à s’infiltrer jusque dans les âmes et les emplir de son eau trouble. Larkan se dirigea vers le centre de la place, bordée par une immense porte de bois, et s’adressa au garde qui apparemment faisait office de sentinelle. Il lui parla quelque temps dans un langage rude aux consonances douloureuses, puis la porte s’ouvrit et il se tourna vers moi, me faisant signe de le suivre. La pluie ruisselait dans mon cou en vagues froides et, malgré ma capuche de drap noir et souple, j’en sentais la morsure. Je le suivis, et la porte se referma sur nous.
Nous étions entré dans la place la plus secrète de Urswell. Le mécanisme, l’arme politique de Balagadil. La cité de formation des futurs guerriers. Le cœur de la magie ancestrale, maintenue fermée aux oreilles non initiées, des sombres écrits conservés jalousement pour quelques élus, au fond d’une cave humide…
J’en ressentis une impression de malaise qui me fit monter le sang aux oreilles. Je pressais mes mains plus fort, dans un mouvement inconscient, comme pour tarir le flot de mes veines qui pulsait de plus en plus vite… Je sentais se réveiller d’anciens instincts.
Etre si près de la magie, pour quelqu’un comme moi, n’était pas une bonne chose. Nous tentions le mal, et je sais aujourd’hui qu’à sa façon, il nous a répondu.
"Je n’en ai pas pour longtemps."
Larkan s’était rapproché, je ne l’avais même pas entendu, trop oppressée par mes propres bruits intérieurs, de lourds crissements qui tremblaient, marées écumantes…
Je m’avançai, d’un pas lourd, de la rambarde et m’y accoudai.
En dessous de nous, sur une place dénudée au sol cireux, des soldats prenaient leur leçon quotidienne. Je murmurai doucement
- "Pourquoi a-t-il fallu que tu m’amènes ici, Larkan ?
- C’est le seul endroit capable de te protéger. Ici, la source des anciens sortilèges est puissante. Elle agit comme un voile qui te cache.
- Je ne veux pas rester ici.
- Je te promets que tu n’y resteras pas.
- Comment sais tu tout ça ? Comment un capitaine des gardes peut il savoir ce genre de choses ?"
Je me retournai vers lui et surprit dans ses yeux quelque chose que je n’y avais jamais vu.
A l’époque, je pris ça pour de la culpabilité. J’eus peur de lui, en cet instant, et ce doute ne me quitta plus jusqu’à sa mort. Quand je revis ce même regard, à son extrême fin, qui déjà s’opacifiait comme une étoile qui s’éteint.
Penser à ce qu’il est advenu de ce nous qui remplissait ma vie et lui donnait un sens est une torture. Je regarde s’éteindre une à une les lumières d’Yria, et pense à tous ces gens, toutes ses races, toutes leurs histoires qui s’entremêlent, tout ce monde bouillonnant de vie, moi qui suis si froide. Je suis comme morte.
Sans armes, sans bouclier.
Je reste à terre, attachée par de nouvelles enclaves plus fortes, des anneaux qui s’enserrent dans le chuintement du métal forgé .J’ai perdu mes ailes, et ne sait plus voler.
Larkan détourna les yeux, sembla sur le point de dire quelque chose, puis partit sans rien ajouter.
Le reste de mes souvenirs se fondent et se mélangent dans la douleur que je ressentais, et les efforts vains que je faisais pour la dissimuler ; toutes les fibres de mon corps réagissaient de concert aux pulsations de la magie qui m’appelait. J’en avais des nausées, une sorte de fièvre frileuse, un mal de tête lancinant. J’ai de vagues réminiscences de Larkan m’emmenant en dehors de Urswell, d’une chambre d’auberge impersonnelle aux murs qui tournent comme une boite à musique fantasmagorique, du regard d’un soldat, en bas, presque encore un enfant, qui me transperça.
C’est peut être ce que je me rappelle le mieux. Ce regard curieux, empli du savoir inné des fées. Avec quelque chose dans l’iris qui le faisait paraître plus mûr. Ce regard fut comme un miroir de ma propre enfance. J’eus l’impression de me revoir, en contrebas, des années auparavant. Comme si brusquement, je m’étais dédoublée, incarnée dans l’âme d’un autre être solitaire, en devenir. Qui cherchait sa place.
Je ne sais même pas s’il l’a trouvée.
Je suis partie avant la fin de l’histoire, et n’en saurais jamais rien .J’ai ôté le fil quand je me suis perdue.
Allongée sous l’arbre, j’écoute la nuit qui tombe et le jour qui s’endort. Encore quelques rumeurs dans Yria…Des feux follets fous entrent dans les jardins de la tour. Mes yeux se fixent sur la fontaine et son eau claire, là où dansent et virevoltent les lueurs, telles des âmes moqueuses. Ces troubles de la lumière, ces reflets dans une onde calme, me font penser à notre traversée du passage Tee-Yan, là bas, chez moi...Loin d’ici.
L’endroit était un des apports les plus grossiers de ce que les hommes appellent l’enfer à notre cité. Morne, immobile, sans vie. Des monticules de terre humide et noire exhalaient leurs vapeurs nauséabondes en volutes de brouillard incandescent. Autour de nous, des pierres sombres se dressaient et délimitaient le chemin, mais personne d’assez fou n’aurait pu se risquer à faire un pas de plus entre elles. Au-delà du sentier, c’était le chaos, tout ce que le monde peut offrir de laid, les vomissures d’une terre malade. Des fleurs sans parfum, aux épines mortelles et à l’apparence morbide, vivaient sur ce terreau comme nourries par le mal, la poussière des voyageurs et leur fatigue.
Nous avancions en nous concentrant sur chacun de nos pas, l’un après l’autre, posé sur le sentier de l’eau Glissante aux teintes écarlates. Les dalles du chemin étaient toutes différentes, et semblaient pourtant s’agencer parfaitement. Elles bruissaient agréablement en un murmure de cascade qui nous rassurait, je pense aujourd’hui, et nous rappelait que la vie existait encore sur le sentier, même si tout autour régnait en maîtresse absolue la peur, et la mort.
On raconte dans les annales que j’ai dû apprendre, il y a bien des années de ça, lorsque j’étais encore l’héritière de Balagadil, que ce passage fut crée par le sacrifice d’un de mes ancêtres, Tee-Yan, sacrifice aux Dieux qui nous ont faits, pour pouvoir relier la terre coupée en deux par un immense volcan, une porte vers le monde d’en bas, dont même nous, nous ne parlons qu’à mi-voix .Le don de son corps décida de ce passage que j’ai traversé,l’estomac noué d’appréhension, les yeux perdus dans le vague…
Car, si Larkan, qui n’était pas de lignée royale, ne voyait rien, il n’en était pas de même pour moi. Entre les pierres guides du chemin, les réminiscences des anciennes batailles se faufilaient, et venaient jusqu’à moi. Des bruits de combats masquaient par intermittence le murmure des dalles, et les cris d’agonie trouvaient écho dans le silence. Sans doute était ce là la manifestation de l’esprit torturé de Tee-Yan, effondré des batailles incertaines menées par les fées lors des Guerres Médianes, des morts sans noms et sans visages qu’elles provoquèrent.
Je ne suis pas une initiée. Je ne sais rien de la magie, elle est en moi par le jeu du sang et de mes ancêtres, mais je ne suis ni mage, ni sorcière.
Si je l’avais été, peut être aurais je pu empêcher mes propres actes, et ce qui allait bientôt arriver.
Mais je ne suis rien de tout ça. Je ne suis que moi.
"Thaïs !" L’angoisse qui perçait dans la voix de Larkan me réveilla de ma torpeur, et je m’aperçus que j’étais en arrêt devant l’une des pierres, et que j’y avais posé la main. Il me dégagea brutalement le poignet et le tint serré.
- "Qu’est ce que tu fais ? Ne touche pas aux pierres !
- Tu me fais mal.
- Si ça peut t’empêcher de faire n’importe quoi, je le ferais encore. Tu tiens vraiment à réveiller les morts ?"
Je le fixai sans répondre. Puis il relâcha ma main en soupirant, se tourna vers le ciel monotone aux couleurs diluées.
- "Est-ce que tu crois qu’il y aura un jour une fin, Larkan ?
- "C’est dans l’ordre des choses."
Sa voix était dure, mais je compris que ce n’était qu’une contenance, et que, peut être, il n’en savait pas plus que moi. En ce moment, nous étions proches, sans nul doute. Egarés, nous n’avions plus que nous. Aux confins du monde.
Cela peut paraître puéril, maintenant, mais je me souciais alors peu de notre monde, de ma mère et de ses enjeux que je fuyais. Je ne demandais rien de plus.
Nous aurions pu demeurer ici l’éternité, jusqu’à ce que le ciel rejoigne la terre en un dernier baiser. Jusqu’à la dernière aube de l’univers.
Mais il se remit en route, et je le suivis.
Combien de temps dura notre voyage, je ne me rappelle plus. Mais l’entrée en Krailwenn, dernier rempart avant mon départ de Balagadil, je n’en ai rien oublié.
Krailwenn était à Balagadil ce que la douceur et la paix est à la dureté et au silence. Du moins pour moi. On voyait se dessiner au loin, très loin, comme une ébauche à peine finie, les éclats du soleil dans l’eau du lac Parletinür, où quelques barques glissaient encore, indolentes, malgré le soir qui tombait. La ville immense se perdait en coins et recoins, comme autant de veines nourrissant un seul corps, et partout des maisons solides en bois ou de pierres se profilaient, vibrant poème à la vie, et il s’en échappaient des rires, des bavardages, en une cacophonie de mots. Je m’y sentais bien plus à l’aise, car la ville ressemblait fort à Kryolin. Démesurée, opulente et suave comme un vin sucré, elle me fit oublier quelques instants la sombre Urswell et le passage Tee-Yan.
Larkan se détendit, et me jeta ce regard que j’avais déjà remarqué. Alors que nous évoluions dans la cité, je tendis l’oreille : des sons mélodieux me parvenaient, portés par le vent. Ces sons se rapprochèrent, et je m’arrêtais un instant au cœur d’une place marbrée de jade réfléchissant les derniers rayons du soleil mourant. Près du temple d’Or où étaient formées les Träns, les messagères de l’Autre monde, une femme tirait de son instrument des notes si douces qu’elles me donnèrent envie de danser, ou de rire.
Elle était adossée à un arbre, un merisier aux branches torves, et sa peau si pâle contre le bois si foncé formait un tableau saisissant ; vêtue de la sempiternelle robe rouge sombre des apprenties Träns, elle avait les cheveux longs et blonds, presque blancs. Puis elle releva la tête, et je vis qu’elle était aveugle. Ses iris blancs, pourtant, n’étaient pas vides, et il me parut que, pendant un faible instant, elle les posa sur Larkan.
Son front se plissa.
Mais elle continua de jouer, un air que je n’avais jamais entendu, mais qui me toucha plus qu’aucun mot ne m’avait jamais touché ; c’était l’air de la vie, comme un oiseau qui s’envolait enfin, et je me sentais comme la colombe qui déploie ses ailes, contemple le monde d’en haut, puis s’y lance, sachant que la brise la portera.
Que rien ne la brisera jamais.
J’avais saisi la main de Larkan, et la serrait. Il répondit en silence à cet écho de mon cœur, quand ses doigts recouvrirent les miens.